sur les réseaux sociaux, on patrouille et on se surveille tous...mais au profit de qui ?

En nous surveillant nous-mêmes, on oublie qui nous punit.

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oct. 26 2017, 11:56am

Il y a tout juste une semaine, la toile prouvait une nouvelle fois son pouvoir de vie et de mort virtuelles lors d'un énième épisode de réprobation populaire. Dider Lestrade, (re)devenu figure publique avec la sortie du film primé 120 battements par minute, militant gay de la première heure, fondateur d'Act-Up et écrivain, publiait le 17 octobre dernier un tweet de trop. Dans un train, Lestrade a tweeté plus vite que son ombre. Trop vite. Et ça, Internet (qui repose pourtant sur un principe d'immédiateté) ne pardonne pas – Lestrade est (re)devenu un intouchable.

En finissant ces premières lignes je me rends bien compte que quelques snipers 2.0 m'attendent déjà au tournant : ne vous méprenez pas, le message du dit-tweet ne sera en aucun cas le sujet de ce papier. Car en fait, il n'est tout simplement pas défendable en l'état. Dans une réponse sur son blog, l'auteur même du tweet ne cherche pas à l'annuler ou à le justifier. Il est finalement conscient que l'espace qu'il a choisi pour rendre sa pensée publique (et le format qui le caractérise) n'était en rien adapté à sa prise de parole. Lestrade s'est emparé du mauvais outil. Point. Et ce qu'il est désormais important d'observer dans cet événement est l'intensité et l'amplitude de la réaction collective qui, en quelques secondes, l'a condamné au banc des accusés, et par là même, l'a poussé à l'auto-exclusion des réseaux sociaux. Il y a quelques semaines, une autre figure publique, d'un autre milieu cette fois-ci, le Dj Jeremy Underground s'est retrouvé lui aussi mis au pilori après un lynchage public spontanément organisé autour du hashtag #saunagate. Et tandis que certains publiaient simultanément sur Facebook des messages ironico-cyniques de type « RIP la carrière de Jeremy Underground », le Dj s'est vu contraint de fermer l'ensemble de ses pages publiques pour tenter de contenir le tsunami – et de se préserver de la lecture de quelques milliers d'insultes. Le mouvement collectif a été lui aussi si fort qu'il a violemment exhorté l'artiste jusqu'à la marge d'un espace public virtuel, là où ne saurait le voir. Ce ne sont finalement que deux exemples parmi des dizaines d'autres. Certaines sentences paraitront même plus acceptables que d'autres selon la position des curseurs de chacun. Je ne m'exclus aucunement de cette contradiction fondamentale. Et c'est justement la raison pour laquelle nous ne pouvons logiquement pas nous reconvertir en juges tout-puissants, armés de notre petit pouce. Enfin, du petit pouce de Facebook.

On boude, on aime, on aime très fort, on fulmine ou on rit. Si nous nous trouvons sur Twitter, 140 caractères doivent suffire à faire passer un message. Et si la réplique est insupportable alors il nous suffira de « signaler » celui qui gêne pour que les « instances d'en haut » renversent elles-mêmes leur pouce vengeur.

Nous sommes tous désormais en possession d'un marteau de président de tribunal, qui résonne dans la précipitation à chaque incartade. L'outil flatte les subjectivités et le pouvoir est séduisant. Alors on réagit. Avec la rapidité d'un éclair. L'instantanéité de l'information, on s'en doute, entraine avec elle l'immédiateté de notre réaction, contrainte par le temps qui lui est mis à disposition, à sa simple version émotionnelle. Qui plus est une réaction online compartimentée de façon simpliste et sommaire : sur Facebook quatre smileys proposent de faire le taff d'une riposte formulée (pas le temps, vous me direz). On boude, on aime, on aime très fort, on fulmine ou on rit. Si nous nous trouvons sur Twitter, 140 caractères doivent suffire à faire passer un message. Et si la réplique est insupportable alors il nous suffira de « signaler » celui qui gêne pour que les « instances d'en haut » renversent eux-même leur pouce vengeur. L'outil est perfide et transforme l'usager lui-même en outil. En relais de pouvoir arbitraire mais réactif car sur internet, l'individu patrouille pour les grands de ce monde. Mais suffit-il de réagir à un événement clivant par un pouce dyadique pour l'estimer et trancher ? Sommes-nous qualifiés pour nous surveiller les uns les autres ?

Car c'est bien de surveillance dont il est question. Non pas celle qui nous vient systématiquement à l'esprit lorsqu'on évoque internet, à savoir une surveillance des masses par les pouvoirs en place. Non, il s'agit ici d'une surveillance intériorisée, défendue et menée par ceux-là mêmes qui sont surveillés. Pour résumer – car il faut toujours résumer en quelques caractères – on pourra invoquer l'adage de l'arroseur arrosé. Avant même l'avènement d'Internet, Deleuze prophétisait déjà ce glissement de paradigme : à « la société de discipline » développée par Michel Foucault allait succéder une « société de contrôle ». Ou une société d'auto-contrôle, pour aller jusqu'au bout, en ce que les internautes se chargent désormais des basses besognes d'un pouvoir veilleur, devenus les relais volontaires (ou pas) d'une surveillance virtuelle - you are watching yourself. Nous voilà donc détenteurs d'un pouvoir de mise au banc de ceux qui déraillent. Littéralement. Ceux qui sortent des rails de cet Internet-là. Tout ça dans une illusion libérale et avec la croyance d'une autonomie de fait.

À « la société de discipline » développée par Michel Foucault allait succéder une « société de contrôle ». Ou une société d'auto-contrôle, pour aller jusqu'au bout, en ce que les internautes se chargent désormais des basses besognes d'un pouvoir veilleur, devenus les relais volontaires (ou pas) d'une surveillance virtuelle - you are watching yourself.

Il ne faudra jamais oublier que notre champ d'existence et de pensée sur Internet s'étend selon un ensemble d'algorithmes, ces calculs de masses d'informations qui cryptent nos préférences, nos clics, nos opinions, nos réactions et réflexes. Ils s'imposent comme une grille de lecture de notre monde. Plus encore, de ce que nous voulons en voir, de ce monde. Censés catégoriser l'information par le bas, dans un système dit vertical, ils hiérarchisent ce qui est digne de notre attention ou ce qui ne l'est pas. Ils nous prédestinent aussi à certaines réactions. Quelle est la tendance de l'info du jour ? Sur quoi notre entourage s'attarde-t-il ? Qu'est ce que nos comportements passés disent de la façon dont nous réagirons à un événement ? Ce qu'il y a de plus risible, c'est que cette harmonie cognitive est de notre fait, même si elle est pensée et régie par des types de la Silicon Valley qui ont quand même un jour décidé de se ranger derrière la devise « Don't be evil ». Quelques mots qui veulent tout dire. Ils ont été énoncés par Larry Page et Sergey Brin, les co-fondateurs de Google. Un slogan qui figurait même en tête des lettres adressées aux investisseurs avant l'entrée en bourse du groupe. Par quels moyens parviendront-ils à ne pas l'être, diaboliques ? En déléguant le turbin aux masses. Avec la création de l'entreprise Alphabet Inc, chargée d'étendre les activités de Google et de gérer celles qui ne relèvent a priori pas de son cœur de métier (indexation de pages, Youtube, plateformes de mails, etc) la devise a mué en « Do the right thing ». On pourrait écrire des bouquins entiers sur ce que révèle l'évolution de cette ligne de conduite succincte. En prétendant définir le « bien » (mais de quoi parle-t-on ???) Google désigne le « mal ». Et lorsqu'apparaît sur notre écran le tweet malheureux de Didier Lestrade, c'est toutes ces logiques-là qui se déploient. Pensant répondre en tant qu'individu, l'internaute se place comme « dividuel » dans un sens deulezien, celui qui permet et par qui passe le contrôle des masses, et réagit comme il est bienvenu tout en s'assurant que les autres font de même. La punition collective est devenue telle qu'il ne faudrait surtout pas témoigner d'un écart et si les gens qui peuplent notre espace cognitif online réprouvent, alors nous le ferons aussi.

Dans le fond, comme dans la forme, c'est un pouvoir sans tête qui nous somme d'exprimer nos idées sans trop divaguer. Et qui nous pousse à surveiller que le voisin ne sourcille pas non plus. Ou que Lestrade ne flanche pas. Trop tard. Il est à terre et personne ne semble vouloir l'aider à se relever. Mais Facebook n'a pas encore désigné l'icône d'une main tendue. Du coup, on fait comment ? On s'en va ?