Capture du clip "Pour It up" de Rihanna

comment les strip-teaseuses ont pris le pouvoir sur le hip-hop (et le féminisme)

Cardi B, Amber Rose ou Rihanna... Dans le hip-hop, les femmes imposent une nouvelle vision du strip-tease en se réappropriant l'outil de leur propre domination : leur corps.

par Christelle Oyiri
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01 Décembre 2017, 11:28am

Capture du clip "Pour It up" de Rihanna

« Le féminisme ne devrait pas décourager un certain type de femmes à s'y intéresser sous prétexte qu'elles n'ont pas lu tel ou tel livre. » Cette citation de la rappeuse Cardi B pourrait tout à fait être celle de la poétesse et théoricienne noire Audre Lorde. Pourtant c'est bien la rappeuse qui fustigeait il y a quelques jours dans une interview l'académisme et l'entre soi des milieux féministes. Native du Bronx, hispanique et caribéenne issue d'un milieu populaire, Cardi B est montée pour la première fois sur scène en tant que strip-teaseuse. Son succès retentissant répond comme une anti-thèse à l'Amérique puritaine et xénophobe portée par Trump, et pourtant la rappeuse et strip-teaseuse fascine les foules jusqu'à se hisser en tête des charts avec son titre « Bodak Yellow ». Elle est la première rappeuse solo à se retrouver au top du Billboard depuis Lauryn Hill en 1998 – tout un symbole dans un univers rap largement dominé par les hommes. L'ex-strip-teaseuse séduit par son franc-parler et son attitude délurée et comique, mais ne recule pas devant des sujets plus graves : « Je me suis lancée en tant que strip-teaseuse pour échapper à la violence conjugale. »

Cardi B incarne également une communauté de strip-teaseuses qui tentent avec courage de se défaire des clichés et des étiquettes qu'on aime leur coller au front. Une communauté victime de multiples discriminations, qu'elles soient de genre, raciales ou sociales. Souvent issue d'un milieu populaire, et victime de slut-shaming (ndlr : l'acte de culpabiliser ou disqualifier toute femme dont l'attitude ou l'aspect physique seraient jugés provocants ou trop ouvertement sexuels), la strip-teaseuse apparaît comme le réceptacle et le miroir grossissant du patriarcat dont elle connaît trop bien les travers. Elle se retrouve également exclue d'un certain féminisme qui la voudrait trop soumise ou trop exhibitionniste pour participer à la défense des droits de la femme. Un féminisme qui risque d'en laisser plus d'une sur le carreau : d'après une étude rapportée par le New York Times la majorité des femmes issues des classes laborieuses ne se retrouvent pas dans le discours féministe mainstream, souvent jugé trop élitiste. On peut alors se demander quel rôle joue la strip-teaseuse dans le renouvellement d'un féminisme qui tend de plus en plus vers un académisme excluant et clivant ?

Victime prise dans les mailles d'un milieu véreux ou dangereux succube lorsqu'elle décide d'afficher son corps de son plein gré, la strip-teaseuse cumule les condamnations. On ne lui accorde que très rarement un droit de réponse ou un droit à la complexité. Et au-delà du regard dominateur de l'homme, elle subit aussi le regard accusateur de certaines femmes. Face à tant de mépris, Amber Rose, ancienne strip-teaseuse et célébrité, organise régulièrement une marche nommée Slutwalk, pour défendre l'émancipation des femmes et dénoncer une culture du viol. Nouvelle porte-parole du combat contre les violences faites aux femmes, Amber Rose est aussi emblématique d'une culture rap qui tente de s'affranchir d'un regard masculin omnipotent, assume son propre exhibitionnisme et puise son inspiration dans les clubs de strip-tease. Ces derniers ont su jouer un rôle proéminent dans la culture hip-hop et le succès de certains artistes.

La mythification de strip clubs comme le K.O.D à Miami ou le Magic City à Atlanta devenus de véritables institutions de la culture hip-hop, est parlante. Le Magic City est devenu le symbole étonnant d'une micro-collusion entre féminisme et rap. Son mythe tient à la puissance qui est accordée aux strip-teaseuses qui y performent, investies d'un pouvoir de promoteur musical. Pour chacun de leur numéro, il revient aux strip-teaseuses de choisir le morceau sur lequel elles veulent danser. Une liberté qui n'a pas manqué d'attirer un grand nombre d'artistes non-signés qui y voient l'occasion de se faire remarquer par les producteurs habitués à traîner dans le club. Car lorsqu'une strip-teaseuse choisit un morceau, cela peut vite enchaîner sur des rotations radio et des contrats en maison de disques. En plus de réclamer leur corps et leur sexualité, ces femmes endossent la casquette d'exécutifs de maison de disques pendant un instant, donnant le ton et décrétant ce qui est cool ou ce qui ne l'est pas. Grandes sélectionneuses de hits, leur pouvoir dans l'industrie de la musique n'a cessé d'augmenter. Le rappeur Future, ou encore les producteurs Mike Will Made It ou Metro Boomin, ou même Nicki Minaj d'une autre façon doivent énormément aux strip-teaseuses.

Dans des clubs comme le Magic City, les femmes dominent : elles choisissent le cadre dans lequel elles veulent travailler – de la musique à la clientèle – avant de repartir avec un sac poubelle rempli de cash sur l'épaule. Le club est géré par une femme, Katrina, qui veille sur ces filles comme une mère protectrice. Mais si les strip-teaseuses du Magic City exercent dans une atmosphère de travail idéale, dont les maîtres mots sont estime de soi et divertissement, ce n'est malheureusement pas le cas de tous les clubs. Des centaines de strip-teaseuses noires new-yorkaises ont lancé #NYCStripperStrike, un mouvement de grève général visant à dénoncer le sexisme, le colorisme et le racisme qu'un grand nombre de strip-teaseuses subissent quotidiennement sur leurs lieux de travail.

Certains scandales publics ont également mis en lumière la condamnation presque systématique des stripeuses même lorsqu’elles se retrouvent victimes d’une situation ou d’un abus, comme si le simple fait qu’elles aient décidé de monétiser leur dénuement leur interdisait irrémédiablement de se voir accorder ce statut. Lorsque Rob Kardashian (le petit frère de Kim Kardashian) a mis en ligne des photos et vidéos privées montrant son ex-petite amie et strip teaseuse Blac Chyna nue sur Internet, celle-ci a vu son statut de victime remis en cause sur la toile. Une stigmatisation révélatrice d'une misogynie franche et cinglante : les travailleuses du sexe ne sont plus jamais propriétaires de leur corps. Le stigma de la putain.

C’est donc dans un environnement puissamment discriminatoire que des figures féminines du rap telles que Cardi B ou encore des artistes comme Rihanna ou Nicki Minaj, qui se sont tour à tour emparées de l’éthos sexy du strip, ont participé à bouleverser le fantasme machiste et/ou anti-féministe qui s’est construit autour de la strip-teaseuse. En proclamant et en défendant ouvertement le strip, ces artistes nous poussent à envisager une nouvelle réalité, celle d’une strip-teaseuse qui aurait repris possession de son corps et de sa nudité et en cela, se serait réapproprié les outils de sa propre domination. Et si strip-tease et féminisme peuvent paraître pour certains encore contradictoires, l’acte de se déshabiller revêt quoi qu’il en soit une franche radicalité pour certaines danseuses. Une vulnérabilité exposée qui se transforme en force. Tant que les voix les plus marginalisées resteront inaudibles dans le grand débat féministe, l’issue de la lutte ne restera qu’un lointain horizon. Et si les strip-teaseuses sont devenues source d'inspiration pour la pop culture, il est essentiel qu’elles soient incluses à la discussion féministe, inclusive et solidaire, soucieuse de faire tomber les barrières d'une respectabilité toxique.