être drag queen et féministe, c'est possible

La drag-queen anglaise Jacob Bird nous fait part de son expérience de performeur et des oppositions que son art peut soulever.

par Jacob Bird
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19 Septembre 2015, 10:45am

Photography Louie Banks

Un artiste se doit d'avoir la peau dure. Pourtant, j'ai eu du mal à esquiver l'effroi provoqué par un tweet reçu après l'une de mes performances (que je croyais brillante, je l'avoue) : "Ton numéro de drag est nul. Je déteste."

Quel choc - tranchant, implacable. Ça aurait été facile de balayer ce simple tweet d'un revers de la main, mais je n'ai pas réussi. L'auteur du tweet m'a envoyé un long mail, s'excusant de son impolitesse certes mais expliquant ensuite en long en large et en travers pourquoi ma performance de drag l'avait offensé. J'ai montré ce mail à mes amis, nous en avons ri pour mieux consoler nos egos, mais, pourtant, ses mots ont continué de me hanter.

Y aurait-il quelque chose de potentiellement agressif dans la transformation drag : est-ce que cela peut facilement tourner au sexisme, à la transphobie ou au racisme ? En tant que drag burlesque, je finis généralement mes shows par un strip-tease total. Je peux comprendre pourquoi l'auteur du tweet s'est senti blessé, peut-être a-t-il cru que je prônais avec mon show ouvertement sexuel - et en tant qu'homme anatomiquement - une féminité "objectivée" et sursexualisée. Est-ce que mes choix artistiques sous-entendent que la féminité est basée sur la sexualisation ? Je ne le pense vraiment pas. Je pourrais ressortir la grande théorie du "détournement du regard masculin" (renverser la dialectique femme/passive, homme/actif, ndlr) en réponse, mais qui suis-je pour me lancer dans un tel débat ? Oui, j'ai eu le privilège de grandir avec un pénis dans une société phallocentrée. Un privilège qui me donne plus de liberté en général dont l'espace de performer en tant que femme. Est-ce que mon choix de me travestir d'une façon sursexualisée encourage la misogynie plus qu'elle ne la critique ?

Ma prise de conscience a été sinistre. Ensuite je me suis dit : "Tu te définis comme fluide sexuellement, ton corps t'appartient, tu n'es pas un homme cisgenre (individus dont le genre assigné à la naissance, le corps et l'identité personnelle coïncident, ndlr) et tu ne devrais pas avoir honte de ce qui peut renforcer ton ego." Lorsque je me travestis, j'essaie d'explorer au mieux les différents tropismes du genre féminin pour toujours paraître plus "femme". Et c'est souvent incroyablement valorisant - cela prouve que les signifiants du genre que l'on associe habituellement aux hommes et aux femmes sont à la surface du corps, et que leur statut ontologique est par conséquent une construction sociale (merci, Judith Butler).

Mais soyons clairs, la frontière entre travestis et transsexuels est extrêmement marquée et faussement douce à l'oreille. Les femmes trans ne sont pas des drag-queens et la confusion peut être extrêmement agressive. Je me considère comme sexuellement fluide et je l'exprime à travers le drag. Est-ce que pour autant le drag, lorsqu'il porte un costume, doit être considéré comme trans - niant au passage tous les aspects émotionnels et psychologiques de l'identité trans tout en impliquant que pour être trans, il faut se conformer aux diktats de la société sur ce que doit signifier la "féminité"?

Puis vint le coup de grâce de l'email : est-ce que le travestissement est raciste ? Je ne parle pas des ignorants qui s'embarquent dans des choix de performance limites à base de costume douteux et de maquillage grossier. On a en revanche clairement reproché aux drags leur tendance à la réappropriation culturelle, notamment dans des pratiques comme le voguing et tout ce qu'elles symbolisent de la culture féminine noire. L'Union des étudiants anglais a récemment fait passer une règle interdisant aux hommes gays blancs de se réapproprier les "manières, tics de langage et les phrases souvent attribuées aux femmes noires" parce qu'ils bénéficient selon eux déjà du double privilège d'être à la fois blancs et hommes. On peut contester cette règle à l'appui de grands discours sur la théorie postcoloniale ou en citant les thèses d'Edward Said sur les expériences d'oppression partagées par les femmes noires et les gays - socialement comme législativement. Mais soyons honnêtes, ces deux minorités n'ont jamais connu la même oppression et il est compréhensible qu'une femme noire puisse être offensée par un tel amalgame.

Nous serions donc sexistes, transphobiques et racistes ? Et maintenant, on va sûrement trouver un moyen de m'accuser d'homophobie latente ? J'ai fait part de mes réflexions à Lisa Power lors d'un débat que l'on animait à la Soho House intitulé "Le drag est-il féministe ?" J'ai alors expliqué que l'intention du performeur n'avait pas vraiment d'importance si son public se sentait offensé de quelque façon que ce soit. Lisa n'était pas d'accord : l'intention est extrêmement importante. La volonté de ne pas heurter l'autre est une grande preuve d'ouverture d'esprit. Et si le performeur fait ses choix artistiques de façon consciente et éclairée, peut-être que c'est suffisant. "Suffisant" au sens que le dialogue, au moins, reste ouvert. Même si je reste persuadé que toutes les bonnes intentions du monde n'excuseront jamais l'inexcusable. Bref, je reste dans le flou. Mais parler du problème sans jugement de valeur reste la meilleure façon d'avancer. 

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Texte Jacob Bird

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