le black metal norvégien est le plus déjanté du monde

On a parlé au bassiste Jørn “Necrobutcher” Stubberud à l'occasion de la sortie de son nouveau livre sur Mayhem qui retrace l'histoire du groupe de 1984 à aujourd'hui.

par Matthew Whitehouse
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17 Août 2016, 8:20am

"Il y a peu de groupes dans l'histoire du rock'n'roll qui furent indiscutablement d'authentiques novateurs," écrit Thurston Moore dans la postface du livre The Death Archives : Mayhem 1984-94. "Mayhem fait partie de ces groupes-là." Monté en Norvège en 1984 et célébré comme le groupe de black metal les plus influent de tous les temps, Mayhem est un groupe dont l'histoire est devenue si grande, sombre et fameuse au fil du temps qu'elle aura parfois semblé en avaler et digérer ses membres. Il y a eu le feu et l'extrémisme, le suicide du chanteur Pelle "Dead" Ohlin et le meurtre du guitariste Øystein "Euronymous" Aarseth par le bassiste d'alors, Varg "Count Grishnak" Vikernes (tout ça avant la sortie en 1994 de l'album De Mysteriis Dom Sathanas). Si vous voulez cette histoire - violente, sensationnelle, étalée à l'époque en couverture d'une presse norvégienne déjà affolée par les incendies d'églises qui parsemaient les années 1990 - vous trouverez foison d'articles ou de livres sur le sujet. Mais si vous l'histoire du vrai Mayhem - l'histoire de gosses obsédés par le ketchup sillonnant les petites scènes européennes ; l'histoire du line-up de fou qui se cache derrière le classique Deathcrush (1987) ; l'histoire d'ados fans de Venom qui ont commencé par s'échanger des cassettes avant de créer un phénomène mondial - vous n'aurez besoin que de The Death Archives : Mayhem 1984-94. Un livre écrit par l'unique membre originel du groupe encore en vie (Jørn "Necrobutcher" Stubberud) qui en plus de raconter ce groupe révolutionnaire, raconte aussi une histoire de la Norvège, de la nature, de l'humour noir et surtout, malgré tout le bordel qui suivra, d'amitié. De sa maison d'Oslo, le bassiste affirme : "Quand je relis tout ça, avec du recul, je me dis que j'y ai mis tout ce que je pouvais. J'y ai mis mon ressentiment. Parfois j'ai pu être très personnel. Parce qu'il le fallait."

C'était bizarre de se replonger dans cette époque ?
Ce qui est arrivé à moi et Mayhem, on peut dire que c'est dû à une série d'incidents malheureux au début des années 1990. Derrière ça a été compliqué d'avoir de la reconnaissance, même si on enchaînait les albums et les tournées. Mais sur les dix dernières années on dirait que les gens ont commencé à vraiment écouter la musique et à mettre les histoires de côté. Donc parler de moi et de ce qui s'est passé c'est super. C'est cool qu'il y ait encore des gens intéressés par des trucs qu'on a faits il y a 25 ans. Plutôt qu'une approche didactique ou plutôt que d'expliquer aux gens ce qu'il s'est passé, j'écris simplement exactement ce qu'il s'est passé. C'est ça, ce livre : tout ce dont je me souviens de 1984 à 1994.

Ce qui ressort particulièrement du livre, c'est comment vous aviez l'air de vous amuser à l'époque. Une bande de gosses qui s'échangeait des cassettes et sillonnait l'Europe en concerts…
Ouais, totalement. C'était ça, nos vies. On se réveillait et la première chose dont on parlait c'était la musique. Tout ce qu'on faisait était en rapport avec la musique. Ça nous prenait tout notre temps, c'était dévorant. Ça représentait vraiment toute ma vie. Les gens me demandent parfois si on aurait continué sans le succès commercial. J'aime à penser que oui. On se serait sûrement trouvé un spot où répéter chaque week-end, parce qu'on adore ça. On aurait continué à jouer gratos.

C'était quoi l'objectif premier ?
Eh bien, en grandissant, je me suis toujours dit que je deviendrais musicien. Je l'ai toujours su. J'ai monté mon premier groupe à douze ans, et j'avais déjà joué avec pas mal de monde quand je suis tombé sur Øystein [Euronymous] en 1984. Et là, tout de suite, moi et surtout mon batteur, on a su qu'on tenait quelque chose. C'était indéniable. Ce sentiment ne nous a plus jamais quittés.

Vous saviez que vous aviez quelque chose, mais est-ce que vous réalisiez à quel point c'était différent du reste ?
On ne réalise jamais vraiment ça soi-même. C'est les autres qui vous disent ce genre de choses. Nous, on avait juste la tête dedans. On a foncé, avec toute l'énergie qu'on avait. Ce n'était pas conçu pour être populaire, mais pour être underground. C'est comme ça que ça ressortait. Bien sûr, les gens nous ont détestés, et on en a rapidement joué. Tout le monde nous détestait et on trouvait ça génial ! Et d'une certaine manière on a injecté toutes ces ondes négatives dans notre groupe. Bien sûr c'est un choix assez autodestructeur, un chemin dangereux. Tout le monde sait maintenant comment ça a fini. Mais ce n'était pas quelque chose de conscient ou de calculé. Il n'y avait pas de complot derrière. On jouait simplement de la musique agressive. De la musique sombre et agressive. 

Tu penses qu'il y a des aspects de l'identité norvégienne qui ont joué dans le son que vous avez produit ?
On est très isolés en Norvège. L'hiver est sombre et très froid. C'est dur d'y survivre. Je pense que les gens qui en ont fait leur foyer devaient être eu aussi un peu froid, d'une manière ou d'une autre. Ils aimaient être isolés, c'est ce qui les a conduits ici. Et ça forme nos gènes, de génération en génération. On est un peuple un peu spécial. Froid. On ne s'échange pas beaucoup de de sourires, on ne s'attrape pas pour se faire un bisou sur la joue, on ne dit pas bonjour au gars qu'on croise dans la rue… Donc quand on a commencé à faire de la musique, il y a tout ça qui est sorti. C'est à ça que ressemble notre metal. Ce n'est pas une musique joyeuse, ce n'est pas une musique sur laquelle tu vas chanter. C'est bien plus dark que ça.

Et qu'est-ce que tu peux nous dire sur le pays, en soi, à cette époque ?
À l'époque ça ressemblait presque à un état communiste. On était très religieux. Tout ce qui existait de fun était interdit. L'alcool, les feux d'artifice, la pornographie, les fusils à pompe. Tout. On avait commencé à collectionner des films illégaux, que le gouvernement norvégien avait interdits, comme Evil Dead ou Bad Taste. Aussi des disques qui étaient autorisés en Allemagne et illégaux en Norvège, comme Mace et Switchblade. Donc on aimait tout ce qui était illégal, ce qui allait contre cette société. D'autant plus que la Norvège était très religieuse, et que les nihilismes commençaient à naître. Tu vois, la religion c'est juste un genre de contrôle de masse. Et à l'époque, on n'en revenait pas qu'il y ait encore des gens pour croire à quelque chose d'aussi stupide et néfaste. C'était bizarre d'apprendre que des personnes que l'on respectait, des profs, des gens important de la société, étaient chrétiens et y croyaient vraiment ! Dès qu'on leur posait des questions à ce sujet, ils se mettaient sur la défensive, et on adorait ça ! Bien sûr, quelques années plus tard, la Norvège séparait l'Église de l'État. Et je pense que cette décision doit beaucoup aux gens comme nous, qui ont mis le sujet sur la table et qui ont plus ou moins ouvert les yeux des gens. Mais nous, on le faisait par esprit de contradiction, pour avoir tort ! On voulait être contre la société. Maintenant on est mainstream ! Va comprendre. 

Avec ce leitmotiv, choquer les gens, tu ne penses pas parfois que vous êtes allés trop loin ?
Si. Bien sûr. Mais je ne m'y attarde pas. Parfois je me dis qu'on aurait pu faire plus ; parfois moins. Mais c'est pareil pour tout dans la vie. Tu peux repenser deux fois à chaque chose que tu as faite. Mais pour revenir à ta question, de savoir pourquoi se groupe s'est formé : je suis fier de dire que je crois encore aujourd'hui aux mêmes choses. Quand j'étais jeune je savais exactement ce qu'il se passait et je suis content que des gens s'y intéressent encore. C'est super. 

Tu as remarqué un changement dans la manière qu'ont les gens de parler du black metal ? Le genre est de plus en plus considéré comme avant-gardiste…
C'est vrai. Ce style musical est d'abord apparu très primitif, parce que tout art est primitif à ses premiers balbutiements. Puis d'autres personnes y sont arrivées, ont été inspirées et ont créé différents angles. C'est ça qui est super avec le black metal - ce style a été interprété de toutes les manières possibles. Et plus encore. C'est encore en train d'évoluer. Tous les autres styles sont venus et ont disparu. Punk, Nu Rave, Hairspray. Nous, on a eu cette montée constance, cette lente mais sûre ascension. C'est comme ça que le respect s'est construit au fil du temps. On n'a pas eu peur, et on n'a pas pris un train en marche. Aujourd'hui les gens continuent à expérimenter dans ce genre.

J'aimerais aussi dire qu'après l'album Black Metal de Venom, on n'avait jamais pensé à appeler notre musique "black metal". C'est à la fin des années 1980 que les gens ont commencé à nous dire qu'on faisait du black metal. On répondait "non, ça c'est Venom". Mais de plus en plus de personnes ont pris ce réflexe, et petit à petit dans les disquaires il s'est créé un rayon spécial pour le black métal. C'est intéressant. Je suis encore convaincu que le black metal est une musique agressive avec des paroles satanistes. On n'a jamais fait ça, nous. On a chanté des chansons sur Satan dans les années 1980, mais c'était du second degré, et surtout pour lâcher un bon gros fuck off à l'establishment religieux. Après ça on a arrêté parce qu'il n'y a rien qui nous intéresse moins que la religion. Crois-le ou pas. On est anti-religion. Très tôt on a compris que la religion était l'instrument d'un contrôle de masse. 

Ça te frustre que cet aspect sataniste soit ce que les gens retiennent le plus de cette scène ?
C'est un raccourci ! Et encore, le plus gros raccourci que les gens font reste : "Oh, que c'est bruyant !" Eh bien écoute, il y a un bouton volume sur ta stéréo. C'est trop fort ? Baisse le volume ! C'est juste une autre manière de cacher leur incompréhension. Il m'arrive la même chose avec l'opéra, quand ils chantent en latin, en italien ou je ne sais quoi. Je ne comprends pas. Cet art m'est vide de sens. Et tu sais, parfois l'art existe pour te perturber, pour que tu te poses des questions. Les gens ne prennent pas le temps de faire ça. Quand t'ouvres un paquet de chips et que t'aimes pas les premières chips, tu vides pas le sachet, quoi !

Mais plus spécifiquement, pour ton groupe, votre histoire est si grosse, si connue… est-ce que votre son est parfois devenu secondaire aux yeux des gens ?
Clairement. Mais bon, ces gens-là je les mets à part. Et aujourd'hui tout le monde connaît cette histoire, ce n'est plus choquant. Les journalistes sont davantage intéressés pas les concerts. Mais tu sais, j'ai aucun souci à parler de moi ! pourquoi je devrais ? On n'échappe jamais vraiment à son passé. On en est fiers. Bien sûr il y a eu des événements tragiques, mais quand tu y penses, lorsqu'un musicien meurt dans des circonstances tragiques, il se crée quelque chose de spécial. Ça m'est arrivé à moi, pour certains des groupes que j'écoutais. Quand un membre du groupe meurt, la musique sonne différemment après. Il se passe quelque chose. Beaucoup de gens ressentent ça avec ma musique. Moi je n'y pense pas, parce qu'on parle de mes amis. C'était proche de moi, tout ça. Je ne l'ai pas vu de l'extérieur. 

C'est pour ça que le livre marche aussi bien… Il dessine le groupe derrière le mythe.
Je ne voulais pas faire le prof. Je ne voulais pas mettre des idées dans la tête des gens ou essayer d'expliquer ce qu'il s'est passé. Je raconte simplement ce qu'il s'est passé. Et c'est plus facile pour les gens de se faire leur propre opinion sur ce qui est arrivé, psychologiquement parlant. C'est tout l'esprit du bouquin. Les gens s'en font des idées préconçues, inverses à ce qu'il est vraiment. Quand les gens le lisent ils sont surpris et parfois choqué de ce dont je ne parle pas - en tout cas pas comme ils l'attendent. Je ne parle pas de ce sur quoi tous les journaux ont écrit à l'époque. Mais, en même temps, c'est exactement de ça que je parle. Je vous montre à voir ce que nous faisions, ce à quoi nous pensions, la musique que nous aimions, la bouffe que nous mangions. Tout. Je n'essaye pas d'expliquer quoi que ce soit. Mais je dis les choses. 

The Death Archives: Mayhem 1984-94 est en vente via Ecstatic Peace Library. 

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Texte Matthew Whitehouse

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