les photos de collier schorr vont changer votre vision du sexe et du genre

La célèbre artiste et photographe de mode nous a parlé d'adolescence, de féminité, de fantasmes et d'Hillary Clinton.

par Anders Christian Madsen
|
30 Septembre 2016, 9:45am

Sur les sujets les plus épineux de la mode - le genre, la diversité, les frontières - vous trouverez difficilement meilleurs commentaires que ceux de Collier Schorr. Sur trois décennies, sa photo s'est mise au service des observations les plus belles et frontales d'une société toujours trop rongée par les tabous. Née dans le Queens en 1963, Schorr vit les années 1970 depuis sa banlieue conservatrice et se plonge rapidement dans les scènes gay et artistique de New York. En 1989, elle passe bonne part de son temps à photographier une Allemagne à deux doigts de l'unification, et à y vivre. Elle y restera 20 ans, passés à explorer l'histoire européenne et américaine du 20ème siècle au travers d'une œuvre provocatrice, centrée sur le symbolisme militaire, l'adolescence, le sexe et les identités nationales. Cette artiste parmi les plus acclamés de la mode est venue jeter un œil aux défilés parisien en juin dernier, et en a profité pour nous parler des femmes. 

« Le regard féminin » - vous devez en avoir une notion très personnelle, non ?
Je suis issue d'une génération qui se tournait vers les vêtements et les coupes de cheveux pour se forger une identité. Le terme « féminin » n'a jamais vraiment été ancré dans mon quotidien. Les droits des femmes, c'était crucial, mais le fait d'être une femme m'a toujours semblé être une notion floue quand je me regardais dans le miroir. D'ailleurs, dans les années 1980, les femmes n'étaient même pas supposées avoir ce « regard ». C'était interdit, parce que ça résultait en une réification des femmes. Mais ne pas regarder n'est pas la réponse, donc aujourd'hui je le fais tout le temps. Mais je ne suis jamais sûre de qui je suis quand je le fais. 

Pourquoi les photographes femmes sont elles aussi importantes aujourd'hui ?
Je ne pense pas voir une nouvelle image faite par un homme de mon vivant. Pas qu'ils ne fassent pas de belles photos, ou qu'ils n'aient pas fait certaines de mes images préférées. Mais ils ont eu le monopole pendant tellement de temps qu'on a, je pense, vu toutes les photos qu'ils peuvent faire - jusqu'à ce que le monde change, de manière drastique. J'ai rapidement été excitée par les photos faites par des femmes parce qu'il y en avait très peu. Les unes ne sont pas supérieures aux autres, mais je ne pense pas que les photos des hommes étaient belles au point d'occuper tout l'espace pendant aussi longtemps. 

Vous pensez que le lesbianisme est devenu une tendance ?
Je pense que le sexe lesbien est bien trop complexe pour être abordé de façon carriériste. Il faut vraiment s'impliquer, faire des efforts. Je ne pense pas que ce soit devenu une tendance. Peut-être qu'il y a plus de femmes qui s'y intéressent. Je me souviens avoir dit à Joe McKenna, il y a une éternité, que les gays étaient has-been. Il m'a regardé, choqué et horrifié. Puis on s'est bien marré. Je ne me suis frotté à la culture et l'art gay que dans les années 1980, donc crois-moi, si quelqu'un apprécie cet énorme groupe de mecs c'est bien moi. La culture a été dominée par certaines voix, et je ne pense pas qu'il y ait plus de lesbiennes aujourd'hui. Simplement on s'y intéresse davantage. 

Vous pensez que c'est plus « cool » d'être lesbienne dans un monde qui aime Kristen Stewart ?
Le monde est clairement mieux loti avec une Kristen dedans - il en va de même pour Jodie Foster. Quand j'étais jeune, j'avais ce rêve : une fête quelque part dans le West Village, remplie de lesbiennes magnifiques et cultivées. Forcément Jodie était là, Susan Sontag aussi. Mais quelqu'un comme Fran Leibowitz ne connaissait même pas les lesbiennes quand elle est arrivée à New York, parce que les plus grandes forces créatives ne mettaient pas les pieds en club. Elle a été attirée par les hommes gays de son époque, parce que c'était eux les producteurs culturels, et parce qu'ils avaient de beaux meubles et de belles maisons de vacances. Aujourd'hui on a des comptes Instagram comme @h_e_r_s_t_o_r_y qui attirent des milliers de followers en postant des images de manifestations lesbiennes des années 1970. Il y a plus de visibilité, mais c'est parce qu'il n'y a plus rien à découvrir. On s'est ennuyé de recycler sans fin les mêmes icônes passées. 

Parlez-moi de votre chambre d'ado.
À 14 ans j'ai découvert le sexe de Robert Plant à travers son jean, sur un poster que j'avais collé au mur. Sur mes murs, j'avais une partie réservée aux actrices, une autre à Ralph Lauren, une autre à Calvin Klein, et une partie Debbie Harry. J'utilisais les images à la place des rendez-vous galants. Il n'y avait aucune fille à draguer au lycée en 1979, surtout que je n'avais pas réussi à entrer dans l'équipe de softball, et c'était un peu ma seule chance d'en trouver. 

Quel impact a eu le fait d'aimer les filles sur votre travail ?
Je ne les prenais pas en photo. J'ai appris le désir grâce à la littérature d'hommes gays et aux campagnes de Calvin Klein. J'ai appris l'amour, la séduction et le narcissisme d'Isherwood et Bowles, et tous les gays britanniques. James Baldwin a été une grande influence. Puis ce sont les images d'Herb Ritts et Madonna qui m'ont convaincue que je pouvais tomber amoureuse.

Sexe et pouvoir ?
Et domination, et tout le travail d'Helmut Newton pour Valentino, avec Leslie Winer. J'en suis arrivée à photocopier des images de Leslie, les colorier à la main pour en faire des pin's. Le seul pin's que j'ai porté avec un visage dessus était le sien. Elle était David Bowie pour moi.

Vous avez déjà photographié Madonna ?
Non, je n'aurais jamais pu. Elle m'a été d'un grand soutien, en achetant des travaux très complexes. Je l'ai rencontrée une fois, en cinq minutes à un anniversaire dans les années 1980, et ça m'a suffi. C'est un souvenir parfait. Ce que j'adore avec Madonna c'est son côté humain, très fragile, qui ressort en interviews, quand elle chante, quand elle joue de la guitare. C'est ça qui m'accroche : l'authenticité de son désir, de son ambition et son intelligence. Ses vraies peurs. C'est très touchant. 

Quelle est votre position sur la non-conformité du genre ?
Aimer le genre, ça veut dire aimer tous les genres, et je dois dire que je suis beaucoup moins intéressé par ce qu'on appelle la fluidité du genre que par le fait de voir un genre expérimenter avec l'autre. Je crois toujours en un système divisé par deux. On ne peut pas se rebeller contre quelque chose sans avoir du solide. Et j'aime la rébellion. Pour moi il n'y a pas d'intérêt s'il n'y a pas de rébellion, pas de problématiques. Ça veut dire qu'il n'y a pas de différences. 

Qu'est-ce qui vous attirait dans la photo de mode quand vous étiez enfant ?
Les vêtements et les coupes de cheveux semblaient plus efficaces que cette réassignation du genre. Les réseaux sociaux ont créé une industrie du discours sur le genre. Mon identité n'est pas une carrière ou une plateforme ; c'est un monde duquel je peux créer une série de personnages. Pour moi, une « image de femme forte » n'est pas une photo d'une femme quoi regarde droit dans l'objectif avec une veste d'homme sur les épaules. Ce n'est qu'une façade, et si ce n'est pas en harmonie avec une œuvre globale, je ne crois pas que ça ait grand-chose à voir avec la force. Pour moi, c'est de l'appropriation. 

Et le débat sur la diversité : vous pensez quoi des critiques reçues par Demna Gvasalia, sur le manque de diversité raciale de son casting de la saison dernière ?
Il entraîne avec lui un certain fantasme de la culture d'Europe de l'Est, qui correspond aux personnes que l'on trouvait attirantes quand on était petits. Et généralement, on est attiré par ceux que l'on veut être. Et ceux que l'on veut être sont généralement une version plus attirante de nous-mêmes. C'est un cycle qui commence à l'enfance. Si tu grandis dans une culture très homogène, c'est généralement de ça que tu vas tomber amoureux quand tu auras 10 ans, et c'est ce que tu vas continuer à poursuivre. Les changements vraiment importants défient les notions conventionnelles de la beauté elle-même. Les hommes et les femmes ne sont pas entièrement spécifiques. Leur travail explore la différence de manière très systématique pour s'ouvrir sur la notion d'idole. 

Vous vous retrouvez professionnellement dans cette approche ?
Mon œuvre est excessivement blanche. Je me suis toujours préparé à devoir en répondre, mais personne ne m'a jamais posé la question, je trouve ça très étonnant. Si on m'avait posé la question j'aurais dit : je poursuis le fantasme de ces mecs de mon lycée, qui semblaient avoir tout ce que je n'avais pas. J'étais à la recherche de cette propagande blonde et Nazi de Sound of Music, parce que toute mon identité se fondait sur l'idée que je capturais des nazis et que je les dominais avec mon appareil. Je suis allé dans un lycée blanc et hétéro. Et l'Allemagne ressemblait à ça dans les années 1990. 

Pourquoi ces sujets sont-ils aussi épineux dans la mode ?
La différence c'est que, dans la mode, il n'y a pas assez de designers et de photographes noirs qui sont soutenus et qui peuvent propager leurs propres fantasmes lycéens. Je pense qu'il est de notre responsabilité de s'intéresser à l'autre, mais même ça, on dirait que c'est dangereux aujourd'hui. Les gens ne vont pas vouloir compromettre un travail qui émane de leurs souvenirs. Mais ce travail peut bien évoluer, il n'y a pas de raisons. Ce n'est pas un problème de casting, c'est un problème d'auteurs.

Vous aimez Hillary Clinton ?
Oui, je l'aime bien. Il y a toute une lignée de femmes qui ont été exposées et qui n'ont pas été aimées - aux Etats-Unis en tout cas : Roseanne Barr, Sharon Stone, Rosie O'Donnell, Madonna. Les gens ne supportent pas les femmes proéminentes. Même mon père m'a dit récemment : « Hillary Clinton m'insupporte, mais je vais voter pour elle ». C'était vraiment personnel. Toute la merde que les gens acceptent des hommes de pouvoir n'arrive pas à la cheville de ce qu'ils peuvent s'imaginer venir d'une femme.

Vous allez voter pour elle ?
Mais putain, bien sûr que oui !

Credits


Texte Anders Christian Madsen
Photographie Collier Schorr

Tagged:
Photographie
Mode
Collier Schorr
The Female Gaze Issue
regard féminin