girl culture, être une fille en 2002

La photographe Lauren Greenfield est à l'origine du très beau livre Girl Culture, sorti aujourd'hui aux éditions Chronicle books. Il célèbre l'adolescence féminine aux États-Unis, de Beverly Hills au Kentucky et de 2002 à maintenant – rencontre.

par Oliver Lunn
|
01 Septembre 2016, 9:30am

En parcourant le nouveau livre photo de Lauren Greenfield, Girl Culture - qui rassemble des photos de pom-pom girls, strip-teaseuses, jeunes premières et mannequins - la première chose qu'on ressent est une profonde tristesse devant la cruelle monotonie des corps et des ambitions : être mince, grande, populaire. Comme Sheena, cette jeune fille de 15 ans qui s'est intégralement rasée parce qu'elle considère que "les poils, ça craint". Jennifer, 18 ans, est internée dans un hôpital pour troubles du comportement alimentaire ; ou Fina, qui du haut de 13 ans, s'adonne à des séances d'UV en salon.

S'étalant sur les cinq dernières années, le projet de Lauren souhaite mettre en lumière les angoisses et rêves d'une jeunesse féminine en proie au jugement permanent, en quête de popularité. Pour ce faire, la photographe a interviewé chacune de ses modèles, comme un reporter insatiable. Le résultat tient en un livre qui s'attache à définir ce qu'une jeune fille, aux Etats-Unis, ressent au quotidien en grandissant. Les interviews, à la première personne, font partie intégrante de son travail documentaire que la photographe avait déjà introduit dans ses précédents projets dont le viral #likeagirl, est le plus éloquent. À l'époque, Lauren essayait de comprendre pourquoi la périphrase 'comme une fille' était devenue une insulte dans le monde contemporain et affectait les filles en période de puberté.

Quand j'ai rencontré Lauren pour parler de son livre, Girl Culture j'ai voulu en savoir plus sur ce projet. Elle m'a parlé du regard qu'elle pose sur ces adolescentes, de la sexualisation du corps des femmes et des affres de notre société, embourbée dans l'éternelle auto-promo.

Dans ton livre, Girl Culture, certains de tes modèles ressemblent à des personnages de films cultes - la nouvelle, la pom-pom-girl, la populaire... Quel est le message que tu souhaites transmettre à travers ces stéréotypes féminins et adolescents ?
J'ai toujours considéré que les clichés avaient un certain pouvoir et que le négliger pouvait être clivant, voire excluant. J'ai rencontré les filles populaires du Minnesota et j'ai beaucoup appris en discutant avec elles. Déjà, qu'être populaire est une chose essentielle à leur vie d'adolescentes - c'est un gros cliché, il a la dent dure - dans un second temps et d'un point de vue anthropologique, que cette popularité se base sur des valeurs commerciales ; être populaire là-bas, nécessite de se saper dans l'un de ces trois magasins : Abercrombie, Gap, J Crew. Il faut porter ces marques pour remporter l'adhésion collective, mais surtout pas le même pull qu'une autre fille populaire de l'école. Sinon, ça part en combat de coqs. 

Je me suis aperçu, en parcourant ton livre, que les filles populaires avaient bien plus à voir avec les filles 'lambda' du lycée qu'elles ne le pensent…
Evidemment ! Ça, je l'ai compris lors de mon dernier projet, Fast Forward, rassemblant des portraits des kids originaires de Los Angeles. Sur la couverture, on pouvait voir des gosses de Beverly Hills en décapotables sur la plage. Mijanou, au centre de l'image, est une très jolie fille. À l'époque, elle avait été élue 'plus belle silhouette de Berverly Hills'. Dans son interview, elle me racontait à quel point elle avait eu du mal à s'intégrer, parce qu'elle venait d'une famille très populaire et qu'elle ne pouvait pas s'acheter les sapes, les belles voitures et les maisons que les kids de Beverly Hills possédaient. Lors de mon exposition, certains de ses copains étaient présents. Aucun d'eux n'a compris ce qu'elle m'avait confié. Ils n'étaient même pas au courant.

Girl Culture est poignant dans sa description des troubles alimentaires et psychologiques que traversent les jeunes filles que tu as rencontrées. Est-ce un trait commun à toute une génération ?
La plupart de mon travail se concentre sur l'adolescence et la puberté. Quand j'ai commencé mon projet, Girl Culture, j'ai repensé à ma propre adolescence, aux angoisses qui me hantaient, le poids, ma popularité, le dernier sweat à avoir pour être stylée…C'est de là que tout est parti. C'était déjà le même problème. Le corps est une constante dans mon travail parce qu'il cristallise les tensions inhérentes à notre société actuelle : la sexualisation, l'exhibitionnisme et la codification du corps. Je m'intéresse à la manière dont cette tendance affecte les jeunes filles.

Quelles sont les angoisses récurrentes des ados que tu as rencontrées ?
Je ne veux pas quantifier les problématiques de toute une jeunesse ; mais pour une éminente majorité, je pense que ce qui importe c'est le temps présent : les sapes, le poids, la popularité en font partie. Aujourd'hui, c'est encore plus flagrant du fait de l'auto-promo qu'imposent les réseaux sociaux.

Pour beaucoup de gens, ces filles que tu photographies peuvent paraître très superficielles - vu leur maquillage, leur façon de s'habiller, leur routine beauté, leurs priorités existentielles - quel regard as-tu posé sur elles ?
Jamais je n'ai jugé ou méprisé une de ces ados, la première raison étant que je me suis identifiée à chacune d'entre elles. Parfois, les gens me demandent : 'où sont les filles normales dans tes photos ?' comme si ces filles ne l'étaient pas. Elles le sont, justement. Et ce que j'essaie de retranscrire est une tendance générale à se mettre en scène et se regarder le nombril. Même dans les moments les plus durs et les questionnements existentiels - on finit tous par se regarder dans le miroir. Personne n'est au-dessus de ça. Donc je ne pointe en rien ces filles du doigt. J'essaie de nous présenter tous, à travers ces adolescentes.

Like A Girl a fait le buzz sur la toile, le projet est devenu viral dès sa sortie. Tu souhaites la même chose à Girl Culture ?
Like A Girl était vraiment spécifique : je cherchais à comprendre comment les mots 'like a girl' - qui, mis bout à bout, semblent tout à fait inoffensifs - étaient devenus insultants, dans le langage courant. J'ai réalisé cette étude auprès de plusieurs centaines de personnes et chez les plus jeunes, cette expression avait une connotation très négative. Pourquoi ? Pour moi ça n'avait aucun sens avant que j'entende les réactions des gens interviewés. C'était touchant. Au fur et à mesure que j'essayais de comprendre en quoi il était insultant de 'faire la fille', plus les kids s'appropriaient l'expression, la transcendaient, renversaient sa connotation initiale. À la base, ce projet n'était pas directement lié à la question de la sexualisation du corps, comme j'essaie de l'analyser dans Girl Culture. C'était plus un coup de gueule féministe de ma part. C'est un questionnement générationnel à l'heure où l'on accorde de plus en plus de droits aux deux sexes alors que l'inégalité subsiste. Je voulais juste que les gens se rendent compte des clichés qu'ils peuvent véhiculer, parfois malgré eux.

Les filles de Girl Cultures ont-elles semblables à celles que tu as interviewées pour Like A Girl ?
Oui, en un sens. Girl Culture évoque la sexualisation du corps à outrance et à mes yeux, elle vient essentiellement des politiques inhérentes aux réseaux sociaux. En 2002, quand j'ai commencé ce projet, c'était l'ère Jennifer Lopez en mini-jupe. On peut la voir dans mon livre. Mais aujourd'hui, qu'est-ce qu'on a ? Une sex-tape de Kim Kardashian. Alors d'année en année, j'ai l'impression que le débat soulève de plus en plus de problématiques importantes, inhérentes au développement des jeunes filles, à leur vision du monde, à l'adolescence.

Girl Culture de Lauren Greenfield, publié chez Chronicle Books, est disponible à partir d'aujourd'hui. 

@OliverLunn

Credits


Text Oliver Lunn
Photographie © 2002 Lauren Greenfield

Tagged:
adolescence
Photographie
amérique
jeunesse
Lauren Greenfield