4 jeunes photographes racontent la russie d'aujourd'hui

La génération post-Rideau de fer s'est construite une vision bien à elle de la Russie moderne. Rencontres.

par Alex Manatakis
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17 Juillet 2016, 6:43pm

Des portraits des prolétaires sous Staline par les pionniers du mouvement réaliste-socialiste à l'absorption et la réinterprétation du mode de vie occidental des nineties à la chute du de Fer, la jeune garde russe et créative n'a jamais cessé de représenter la réalité d'un pays dont l'histoire fascine, au-delà de ses frontières. Un quart de siècle est passé depuis la chute de l'URSS. Ceux qui l'ont vu tomber alors qu'ils n'étaient qu'enfants cherchent aujourd'hui, à travers la photographie, à enregistrer et comprendre cette réalité mouvante qui les enserre. Les jeunes artistes sont nombreux à questionner leur identité et celle de leur pays natal. i-D a rencontré cette génération pour qui la Russie sert de pilier et de moteur à la création. 

Gosha Pavlenkno, Moscou

Pourquoi la photographie ?
Le medium est universel et peut servir de béquille à la création d'une nouvelle culture —ce dont nous avons plus que jamais besoin aujourd'hui en Russie. Je pense que nous sommes encore en train de chercher notre appartenance à la culture moderne aujourd'hui, en Russie. On a un héritage culturel génial, Dostoyevsky et Mayakovsky, mais notre génération peine à trouver ses modèles. La photographie me sert de pilier pour retranscrire une certaine réalité subjective et contemporaine. Le changement vient en créant.

Comment s'est développée la jeune scène créative depuis la chute de l'URSS ?
Les lendemains de la chute de l'URSS ont été très créatifs et féconds, les gens avaient besoin de se déchainer intérieurement, de sortir, de créer. Tout le monde s'est tourné vers l'occident, a pris tout ce qu'il pouvait de là-bas, qu'il s'agisse de musique, de films, de photo, de mode. C'était surtout de la réappropriation et de la copie occidentale, à cette époque. Notre œil ne regardait plus que de l'autre côté.

Qu'est-ce que tu espères pour les jeunes générations de photographes russes ?
J'espère qu'on parviendra à se forger une vraie identité russe à travers nos images, qu'un mouvement global naisse de cette créativité. 

@goshapavlenko

Dmitri Pyrahin, St. Petersbourg

D'où vient cette énergie qu'on retrouve à travers tes photos ?
C'est un de mes moteurs de création et celui que je veux retranscrire à travers mon travail. Comme la musique qui te fait bouger, je veux que mes photos reflètent le mouvement. C'est ce que je veux transmettre à ceux qui regardent mes photos. Je dirais même qu'il s'agit d'un transfert d'énergie.

Comment définirais-tu la jeunesse créative russe actuelle ?
Ce n'est que mon avis mais j'ai l'impression que la jeunesse est moins inventive que sous le régime soviétique. Pendant le mandat de Gorbachev et de la Perestroikales gens se sentaient portés par le changement — ils protestaient, descendaient dans les rues, résistaient. Alors qu'aujourd'hui, tout le monde se contente de son petit confort et du système en place. Je trouve que ça se ressent dans la photographie russe contemporaine. On ne se bat plus pour grand chose et les grandes émotions sont parties. 

Margarita Smagina, St. Petersbourg

Qu'est-ce que tes photos reflètent de la Russie actuelle ?
Les préjugés ont la dent dure en Russie. Du coup, j'essaie de prôner l'ouverture d'esprit à travers mon travail, en parlant des contre cultures urbaines, culturelles actuelles qui la traversent. Le modernisme soviétique mixé à l'industrie de l'Entertainment occidentale. Gorbachev et Elvis Presley, c'est un couple qui fonctionne assez bien.

Le féminisme est-il une des composantes artistiques de la jeunesse russe actuelle, d'après toi ?
Le féminisme en Russie a permis aux femmes de mieux s'imposer, dans l'art comme la société en général — je ne serais pas en train de produire des images. Je me revendique du féminisme comme synonyme d'égalité entre les sexes. Le fanatisme, je le laisse aux autres. À travers mon travail, j'essaie de promouvoir la puissance féminine par le geste artistique - les stylistes, les mannequins, les maquilleuses ou les coiffeuses avec qui je collabore sont des femmes. Je ne m'entoure que des femmes dans le travail.

Quelles sont les problématiques auxquelles la jeunesse russe créative se confronte ?
La jeunesse actuelle est tout juste en train de s'émanciper de l'héritage de son pays, de ses parents. Les anciennes générations nourrissent encore l'idée que l'art est plus décoratif que porteur d'un message. Du coup ma génération vit dans le jugement de ses pères et ceux qui, comme moi, veulent vivre de leur art, préfèrent partir à l'étranger pour se libérer de ces carcans. 

@smaginamargarita

Lexa Kim, Moscou

Quel visage de la Russie reflète ton travail ?
Quand on voyage à travers la Russie et qu'on se rend en dehors des grandes villes, on se confronte à une autre Russie, plus marginale, dans laquelle les contre-cultures prolifèrent. Mais à la capitale, le moindre faux pas, même vestimentaire, peut couter cher. A travers mon travail, j'essaie de montrer que les Russes ont une identité plurielle, qu'ils ont un sens du style et du gout très affirmé aussi. C'est une manière pour moi de contribuer à bousculer l'image stéréotypée que les occidentaux ont de la Russie. 

Ta génération est la première à avoir grandi avec Internet. Qu'est-ce que ça change, en termes de créativité ?
La globalisation efface les frontières et la Russie n'est plus un pays froid, isolationniste, loin du monde moderne. Sa singularité est une force. La production artistique en Russie a énormément augmenté ces dernières années et sa pluralité n'a rien à envier aux autres puissances du monde. Internet a aboli les frontières. Les opportunités sont décuplées, les horizons multiples. C'est une grande chance que le monde soit devenu si petit. 

@lexakim

Credits


Texte : Alex Manatakis

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