Gabberbitches - Rotterdam 1996

le collectif exactitudes recense et archive les styles du monde depuis 1994

Des « gabbabitches » aux punks en passant par les normcores, le photographe Ari Versluis et l'analyste comportementale Ellie Uyttenbroek collectionnent et immortalisent le style des autres.

par Sarah Raphael
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09 Février 2017, 6:05pm

Gabberbitches - Rotterdam 1996

Il y a quelques années, Ari et Ellie se sont pris de passion pour « le mouvement gabber de Rotterdam », incarné par des jeunes nonchalants, portant fièrement la boule à zéro et le survêt. « Ils se ressemblaient tellement qu'on avait l'impression que la ville était envahie de clones. » Le duo hollandais a alors commencé à observer les passants et leurs « uniformes sociaux ». C'est lorsqu'ils en ont trouvé assez (12 par genre) qu'ils ont réuni ces mini-tribus dans leur studio pour des séances photos à la chaîne. Résultat, douze filles en survêt' et aux sourcils super-épilés ; douze taties Ginette (tu vois le genre) ; douze adultes émos tatoués à casquettes; et douze « gabbabitches » en tenue de sport et rasées sur les côtés du crâne. Ces archives illustrent la singularité de chaque contre-culture et le mimétisme social qui s'opère dans chaque tribu qu'ils forment. Au fond, nous ne sommes pas si uniques que ça. À la seconde où vous lisez ces lignes, sachez qu'il existe au moins onze personnes habillées comme vous. Nous avons tous une place dans les tableaux Exactitudes ! 

Grâce à cet ensemble de cultures originales, Exactitudes a fait l'objet d'une couverture médiatique incroyable : En 2003 et 2005 i-D présentait ses créateurs, qu'on a pu recroiser à l'occasion de la biennale d'architecture de Venise en 2012. La marque Vetements s'en est même emparée pour sa dernière collection automne 2017. 

What's up G - Rotterdam/ Berlin 2013

Où allez-vous pour trouver ces « tribus de style » ?
Depuis longtemps le style et l'identité sont des choses qui nous fascinent. Les tableaux « Exactitudes » sont les produits d'un immense travail de recherche et d'observation, de discussion et de rencontres, sur une période donnée, dans un endroit précis. Nous essayons d'éviter les tendances éphémères. Chaque nouvelle série, chaque nouvelle tribu, doit donner un sens à l'histoire que nous voulons raconter. Les derniers Exactitudes ont été faits à La Haye, (inspiré par l'héritage colonial hollandais), Berlin, (les tatouages new school) et Saint-Pétersbourg (les jeunes modernes de la ville).

Est-ce qu'une contre-culture part d'une seule personne ?
On se concentre sur l'uniformité de l'identité, l'affaiblissement des différences, délibéré ou non. Le désir des individus d'appartenir à un groupe, et en même temps de se sentir individualiste. Au-dessus de 40 ans, les personnes les plus âgées s'agrippent à un certain style et ont une idée assez précise de ce qu'ils veulent représenter. Les styles et les identités modernes sont dirigés par la mode, les médias, les films, les réseaux sociaux et surtout l'hybridation de différentes cultures, genres et générations.

Mohawks - Rotterdam 1998

Y a-t-il des styles ou des contre-cultures que vous auriez voulu photographier ?
Il est difficile de travailler avec des groupes extrémistes religieux. Il faudrait avoir une approche digne d'une enquête journalistique pour les convaincre de se faire prendre en photo en studio. Les jeunes musulmans qui portent des chaussures occidentales sans marques et des vestes de sport ; les jeunes juifs orthodoxes d'Anvers avec leurs rouflaquettes… Il faut être vraiment déterminé. Exactitudes c'est une rencontre, une envie de coopérer, d'aller dans la même direction pour que la meilleure photo possible soit faite.

Est-ce qu'un style, comme le punk, le goth, le skinhead, est une véritable représentation de la personne qui le porte et de son attitude ?
Si elle porte à ce moment précis de sa vie, alors OUI !

Gabbers - Rotterdam 1994

Est-ce que les contre-cultures existent encore ? L'inspiration pour ce projet est-elle devenue plus difficile à trouver ?
Les contre-cultures existent, mais elles ne sont plus aussi évidentes. En termes de mode et de lifestyle nous avons vécu une globalisation massive - la démocratisation de la mode, comme les gens disent. Cela donne moins de place à la nouveauté, moins d'espace pour de vraies expérimentations. Mais d'un autre côté, comprendre ce système dans sa globalité peut permettre de rejoindre des groupes modernes, plus petits et plus spécifiques.

Est-ce que vous collectionnez d'autres choses ?
Collectionner est quelque chose de drôle et d'addictif, mais à force de trop collectionner on se frustre et les collections perdent leur valeur. Aujourd'hui tout le monde aime l'idée du « Cloud », de l'accumulation sans fin, et on a tendance à avoir une approche moins matérialiste de la vie. Cependant, plus il y en a plus c'est attractif, particulièrement quand on parle de travaux comme ceux d'Exactitudes, une histoire sans fin. Nous, on collectionne les magazines i-D, du premier au dernier numéro. Non vraiment !

Qu'est-ce que vous portez ?
Et qu'est-ce que cela veut dire de vous ? Les gens ne changent pas, contrairement à la mode. On aime les silhouettes minimalistes et les coupes de cheveux très courtes. Personne n'échappe au pouvoir cyclique de la mode. Le style tourne autour des détails essentiels, ce n'est pas le « quoi » mais le « comment » !

Auntie Never Ever - Rotterdam 2010

exactitudes.com

Credits


Texte : Sarah Raphael
Images Ari Versluis et Ellie Uyttenbroek