le grime, nouveau cri d'une jeunesse mondialisée

À l'inverse des murs qu'érigent les politiques, le grime ouvre ses frontières au monde et décloisonne ses revendications. C'est ce que nous explique Loom à l'occasion de la sortie de son nouvel EP. Rencontre.

par Joe Gamp
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23 Février 2016, 11:30am

Le nouveau titre de Loom, mélancoliquement nommé European Heartache EP, reflète particulièrement bien l'obsession de son créateur pour l'esthétique grime. Son titre est dopé aux synthés syncopés, errant dans un univers sonore pluriel, à l'image d'une identité fragmentée, que le compositeur revendique.

Ce chagrin dont parle Daniel Timms, l'homme caché derrière Loom, est existentiel. Il questionne la place et l'immuabilité de notre identité dans le monde. À travers sa musique, toujours. ''Où sont les voix modérées, sages ? Les voix qui s'élèvent, à droite comme à gauche, se son tues. Il n'y a pas de solution à ce désordre.'' 

Le désordre mondial, et plus exactement, la crise des migrants, le touchent et l'obsèdent. "Notre époque doit faire face à une crise migratoire sans précédent; et les gens continuent de se regarder le nombril. La question de l'identité devient complexe. Les choses changent autour de nous'', ajoute-t-il. 

Loom décrit sa musique comme du grime, enraciné dans la guerre froide, une référence à sa ville natale. '' Là où je vis, à Ipswich en Angleterre, on a de vieux réflexes de survie qui datent de la Guerre Froide. Les gens pensent encore qu'ils seront plus vulnérables, en cas d'invasion, à l'Est. Donc tout le monde déserterait cette région pour rejoindre le centre. Il se marre, un peu. Cet instinct de survie complètement irrationnel m'a toujours fasciné.'' 

Si l'esthétique aboutie du titre de Loom nous frappe, European Heartbreak EP est né d'un grand brouhaha d'émotions contradictoires. ''Lorsque je me suis assis pour écrire l'EP, je me suis aperçu que je n'avais aucune idée fixe pour le mettre en forme. C'est quand j'ai commencé à écrire que le politique est entrée en compte. Le ton est froid, méticuleux, précis. Mais musicalement, beaucoup d'émotions ressortent. Un truc très froid peut aussi délivrer de grandes émotions. C'est ce que je crois, et ce qui me touche. Je n'ai pas envie de me forcer à faire des trucs gais juste pour plaire.'' 

Le monde dans lequel évolue son Ep fait désormais face à une crise identitaire sans précédent. Assez proche, finalement, de la schizophrénie de l'artiste lui-même. Pendant que Daniel écrivait, son frère a subi une opération de changement de sexe. De fait, il est devenu sa soeur. Un changement d'identité et d'état qui a profondément touché Daniel, et dont l'écho se prolonge dans son dernier EP - l'idée que toute identité est friable et non immuable, en somme. 

''J'ai toujours su que mon frère n'était pas heureux, et j'ai toujours su ce qu'il serait un jour'', insiste-t-il. J'ai mis du temps à l'accepter mais aujourd'hui, je suis en phase avec cette identité nouvelle. D'un point de vue purement égoïste, je me suis dit que je perdais un frère, pour toujours - en fait, j'ai énormément gagné. J'ai une soeur beaucoup plus heureuse et épanouie. Ça m'a beaucoup apporté, musicalement parlant. Cet événement a bouleversé ma vision du monde et de l'identité. Je suis heureux qu'on puisse le retrouver dans ma musique.''

Le grime a toujours été l'écho d'une lutte des classes et d'une réalité socio-économique mais, maintenant que le genre vie un second souffle sur la toile, certains tendent à penser que le grime doit aujourd'hui soulever des problèmes plus larges, plus lointains. "On ne peut pas imposer une façon de penser immuable au grime. Personne," répond Loom avec aplomb. "C'est une décision qui revient aux artistes. Le Grime a toujours interrogé les divisions entre classes sociales et notre façon de les appréhender dans la société. C'est une chose inhérente au genre. Aujourd'hui cette scène musicale s'est divisée en plusieurs 'factions', sous-catégories qui pullulent sous sa coupe. Ce sont ces nouvelles formes hybrides et régénératrices que je veux saisir dans ma musique.

Credits


Texte : Joe Gamp
Photographie : Vicky Grout

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