encore plus cool qu'un gang de filles... un gang de filles japonais

Les fondatrices de la plateforme en ligne Sukeban nous ont expliqué pourquoi le féminisme devait s’ouvrir au-delà des femmes blanches, à toutes les couleurs, tous les genres et toutes les croyances.

par Tish Weinstock
|
26 Octobre 2016, 1:00pm

« Le féminisme ne concerne pas que les femmes. Le féminisme ne concerne pas que les femmes blanches. La mode se doit d'être féministe. » C'est ainsi que s'articule le manifeste de Sukeban, une plateforme en ligne qui promeut le travail de créatifs aspirant à un même idéal. On y trouve des écrivains, des stylistes, des artistes, des photographes ou des designers, dont les œuvres mettent un accent particulier sur la situation des femmes de couleur. C'est en allant piocher dans leur héritage culturel japonais que la styliste Erika Bowes et la photographe Yuki Haze ont nommé leur collectif. Sukeban veut dire « délinquante ». Un nom qui était donné aux gangs de filles rebelles des années 1970 et 1980, qui ne s'arrêtaient devant rien pour bousculer les codes traditionnels de la féminité japonaise. Dans une démarche similaire, elles se sont données comme mission de questionner l'état actuel du féminisme, qui valorise un peu trop les femmes blanches et cisgenre, et d'en ouvrir les principes aux femmes de toutes origines, de tous genres, orientations sexuelles et croyances. Les deux filles ont monté leur plateforme en mars dernier, pour répandre leur interprétation universelle d'une quatrième vague de féminisme. Elles travaillent en ce moment sur leur second magazine. On est allé à leur rencontre, pour discuter de métissage et du besoin impératif pour le féminisme moderne de s'ouvrir à toutes et tous. 

D'où est venue l'idée de Sukeban ?
Avec Yuki on s'est rencontrées dans une fête, à Londres. Mais il a fallu attendre que l'on soit toutes les deux à Tokyo en même temps, pour visiter nos familles, pour que l'on puisse vraiment apprendre à se connaître. Je ne savais pas trop ce que je voulais faire de ma vie à cette époque. L'université me saoulait, et j'avais l'impression d'avoir épuisé tous mes choix de carrière créative. Après avoir pas mal traîné avec Yuki à Tokyo, on s'est rendu compte qu'on était dans la même situation et qu'on avait à peu près le même avis sur la mode - sur ce qu'on en aimait, et qu'on en détestait. On a commencé à évoquer la création d'un mouvement pour les femmes, ou d'une plateforme en ligne où l'on pourrait discuter de l'expérience des jeunes créatives qui essaye de réussir, et des difficultés qu'elles rencontrent, inhérentes au seul fait d'être une femme. C'est seulement en revenant en Angleterre qu'on a décidé d'officialiser Sukeban. On voulait d'abord soutenir et donner de la visibilité aux jeunes artistes ; leur fournir un endroit ou échanger avec des gens qui partagent un idéal commun. Mais c'était aussi important pour nous d'accueillir des jeunes femmes de couleur, d'avoir un site qui offre vraiment de la diversité, plutôt que de la promettre. 

Dans quelle mesure vos origines ont nourri ce que vous êtes et ce que vous faites aujourd'hui ?
Notre héritage, notre métissage, est très important pour nous. Je pense d'ailleurs que c'est le premier aspect sur lequel on s'est lié d'amitié. On est très différentes, mais toutes les deux autant passionnées et fières de notre ethnicité et de ce qu'elle définit en nous. Au Japon, on a beaucoup discuté du fait qu'on avait été assez exclues en grandissant. On n'était jamais assez blanches, mais jamais vraiment considérées comme des femmes de couleur non plus. C'est encore le cas aujourd'hui. On ne discute jamais trop de l'identité métisse, et le métissage asiatique est particulièrement bizarre, parfois. Je dis « parfois », parce que tout le monde en fait l'expérience différemment. Entre notre expérience à nous et celle de nos frères et sœurs, il y a déjà d'énormes différences. On est enviées et mises sur un piédestal dans la plupart des pays asiatiques (tout le monde cherche le look métisse, se teint les cheveux vers le châtain, porte des lentilles pour s'agrandir les yeux ou se fait opérer des paupières). On est poussées vers la catégorie « blanches honorifiques », mais réciproquement, on est très fétichisées. En plus de ça, même si la culture hafu [métisse, à moitié japonais] est prégnante en Asie, il y a aussi une grande ignorance autour du fait d'être « pures » et « pas vraiment japonaises ». C'est vraiment déroutant. 

Est-ce que le genre d'une personne doit déterminer sa création ?
Il n'y a pas plus chiant que le genre pour déterminer les choses. Pourquoi le sexe devrait-il limiter qui que ce soit dans quoi que ce soit ? Ou définir la créativité de quelqu'un ? En disant cela, on n'essaye pas de marginaliser l'expérience féminine - notre magazine est féministe, après tout. Mais c'est juste que, dans un monde idéal, ce serait génial si le genre ne représentait pas une telle restriction, une telle contrainte. Les femmes devraient pouvoir faire des choses sans qu'on les ramène à leur sexe systématiquement.

Est-ce que la mode est féministe ?
Ce serait bien si elle l'était, mais non, ce n'est pas le cas. La majorité de l'industrie de la mode investit dans ce qui vend, et exploiter les doutes et insécurités des gens - particulièrement des femmes - ça vend. Ceci étant dit, on a le plus grand respect pour les gens de la mode (et il y en a beaucoup) qui en plus d'être très bosseurs et très talentueux, essayent comme ils le peuvent de repousser les limites de la mode. Des limites maintenues des objectifs industriels et l'ignorance généralisée des médias populaires. 

Le féminisme prend une place de plus en plus grande dans le débat culturel. Pourquoi, selon vous ?
Les gens commencent à se réveiller et à sentir l'odeur du bacon. Et puis, grâce à Internet, notre génération a des moyens et un accès à l'information incroyable. Comme les jeunes n'en ont jamais eu auparavant. On peut imposer notre voix, on a envie d'imposer dans les médias les thèmes qu'on veut y voir abordés. En plus de ça, les grandes compagnies commencent à réaliser qu'elles peuvent se faire beaucoup d'argent en capitalisant sur cette tendance, alors elles provoquent cette vague elles aussi.

Vous pensez quoi de cette idée d'un féminisme-tendance, dont il est devenu « cool » de parler ?
Il y a beaucoup de gens qui estiment que le féminisme, en tant que tendance, se transforme en une version facile et superficielle des principes qu'il défend. Honnêtement, on est contentes que ça devienne une tendance. Comme ça, le message peut se répandre. Grâce à notre majesté Beyoncé, on a des petites filles en classe qui peuvent se dire « Ouais, je suis féministe ! » sans être montrées du doigt et ridiculisées par leurs camarades. Quelque chose qu'on ne pouvait certainement pas faire, nous, quand on avait 9 ans. Le féminisme, ce n'est pas une clique, un club fermé qui se retrouve après l'école et où l'on rentre uniquement sur invitation. C'est tout le contraire.

Vous travaillez sur quoi en ce moment ?
Sur le second numéro du Sukeban Magazine et sur Sukeban Girls - le nom de notre partenariat photo et stylisme.  

Credits


Texte Tish Weinstock
Images courtesy of Sukeban

Tagged:
Feminisme&
sukeban