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comment réussir dans le porno avec bruce labruce

L'irrévérencieux réalisateur de films "à caractère pornographique" sort un nouvel ouvrage aussi drôle qu'éloquent, sur son parcours, l'industrie du porno et sa conception de l'amour libre. i-D l'a rencontré.

par Nadja Sayej
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22 Août 2016, 10:05am

Bruce LaBruce, réalisateur canadien de films pornographiques, écrivain et photographe émérite - à qui l'on doit, entre autres, Hustler White et The Raspberry Reich — vient de sortir un nouvel ouvrage, Porn Diaries: How to Succeed in Hardcore without Really Trying. Pour son lancement, Bruce LaBruce a investi le club gay légendaire berlinois, j'ai nommé le Ficken3000 (pour les non-germanophiles, le "Fuck3000"). LaBruce était là, armé de son iPhone pour immortaliser la soirée, uploadée sur son compte Instagram. Il s'est ensuite saisi du micro pour présenter son livre, avec toute la désinvolture dont il est capable : "Je vous trouve tous bien trop habillés pour la soirée, s'est-il exclamé devant la foule. C'est le moment de se foutre à poil". 

LaBruce n'aurait pu présenter avec plus de justesse son journal pornographique, rassemblant des écrits et des images très personnels sur le thème de la pornographie. Des shootings délirants aux portraits plus intimes, Bruce a également réuni, dans son ouvrage, des années d'interviews avec des légendes de la pornographie, des essais sur la question et des portraits de réalisateurs, plus ou moins connus. "Porn Diaries est un genre de fanzine ultra-élaboré," rappelle LaBruce. "Le livre explore de nombreux sujets qui me tiennent à coeur, comme l'homosexualité, la réalisation - tout cela est très philosophique."

Pour comprendre le sous-titre de son ouvrage, c'est une autre histoire : "How to succeed in hardcore without really trying," (ou "comment réussir dans l'industrie du hard sans vraiment essayer") soulève bien des questions. Pour Bruce LaBruce, le fait de ne pas trop en faire est directement lié à son expérience personnelle dans l'industrie. "Je n'ai jamais voulu être un pornographe", insiste-t-il. Je considère mes petits films de jeunesse réalisés au Super 8 comme des films d'art et d'essai au caractère sexuellement explicite. Quand j'ai gagné en réputation dans le milieu, au même titre que mon producteur, Jurgen Brüning, nous avons décidé, ensemble, de faire du 'vrai' porno." C'est en effet à cette époque que Brüning lance sa première société de production de films pornographiques à Berlin, Cazzo Film. Nous sommes en 1996. "J'ai commencé par réaliser des films narratifs et artistiques avec des acteurs porno en faisant chaque fois deux versions, une plus soft et l'autre plus hardcore," confie LaBruce, qui présente deux versions bien distinctes de ses films Skin Flick, L.A. Zombie, et The Raspberry Reich.

Son livre est aussi philosophique qu'hilarant - surtout lorsque Bruce décrit les batailles des acteurs pornos avec le script de certains films ou la restauration de plateaux, semblable à de la bouffe de prison. Le livre ne parle pas que de sexe, mais d'une industrie tout entière, dont il révèle, au fur et à mesure, les dessous et les travers. "J'ai toujours été fasciné par les mécanismes de cette industrie et mes films en retranscrivent les rouages pour mieux les déconstruire, explique-t-il. J'ai toujours choisi d'épouser les conventions de l'industrie dans mes films pornos mais j'aime aussi bousculer les codes et aller au-delà de certaines limites pour que le film soit narratif. J'aime lorsque mes personnages représentent des réalisateurs ou des pornographes, il s'agit d'une mise-en-abime que je trouve particulièrement éloquente. Elle crée une distance entre le caractère sexuel du film et l'intrigue, elle permet au public d'être conscient de la réalité qui enserre l'industrie. Un critique ciné de Flash Art m'a surnommé un jour le 'Brecht du porno'.'"

Le livre met également en lumière la réalité qui touche tout réalisateur indé actuel - elle requiert patience, acharnement et capacité d'adaptation. Dans un chapitre de son ouvrage, Bruce explique comment il s'est battu avec les assistants de prod, les costumiers et nous engage à croire que la maison dans laquelle il shoote est probablement hantée. À la limite du burn-out, Bruce a quand même continué son chemin. 

"Je suis animé par une force souterraine qui m'engage à réaliser toujours plus de films, en dépit des multiples obstacles; si je ne réalise pas pendant trop longtemps, je me sens démuni et complètement vide, insiste LaBruce. Ce qui me pousse à faire toujours plus, c'est les échanges et les critiques que je reçois des gens. Ceux qui me racontent à quel point mes films les ont influencés, encouragés ou inspirés."

Ce livre peut se lire comme un sequell à ses mémoires de jeunesse, The Reluctant Pornographer, qui rassemblait ses articles écrits pour plusieurs magazines canadiens. À un détail conséquent près, le terrorisme est une problématique narrative nouvelle dans son travail. "Je ne pense pas que le terrorisme soit aussi glamour qu'avant," déclare LaBruce, lourdement inspiré par les groupes terroristes d'extrême gauche de la décennie 1970 comme la Fraction Armée Rouge allemande ou les Weathermen, dont LaBruce a mis en exergue l'esthétique sexualisée au sein de ses films. Car à ses yeux, ces groupes, aussi radicaux soient-ils, "croyaient à l'amour libre". 

L'homme, aujourd'hui âgé de 52 ans, shoote toujours des pornos. Son film le plus récent est une histoire d'amour entre un poète tchèque et un réfugié syrien à Berlin. Il vient également de finir un film intitulé The Misandrists, dont i-d vous parlait il y a quelques mois, dont les personnages, exclusivement féminins, sont des terroristes lesbiennes et féministes, à l'origine d'une révolution sexuelle anti-patriarcale. "On y retrouve certains aspects des camps, du porno seventies, du mélodrame et même de la comédie romantique, précise le réalisateur. Mais c'est surtout un film politique et féministe.

L'amour libre est un leitmotiv chez LaBruce. Cette notion est un miroir de sa philosophie de l'amour. À l'image de Gudrun, le personnage de The Raspberry Reich qui explique que la monogamie hétérosexuelle est une "construction bourgeoise qui doit être détruite", LaBruce s'est toujours placé à la marge des codes et des diktats liés à la vision de l'amour classique. "Je suis engagé dans une relation ouverte et maritale, et tombe tout le temps amoureux de nouvelles personnes, avoue-t-il sans honte. Je ne peux que vous engager à essayer !"

Credits


Texte : Nadja Sayej
Images courtesy of Bruce LaBruce