aux origines de la photo de rue avec l'un de ses pionniers

Nous avons rencontré Mark Cohen, le photographe iconique qui a passé 55 ans à shooter le même quartier.

par Emily Manning
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19 Octobre 2015, 11:13am

Wilkes-Barre est une petite ville de Pennsylavanie, aux quelques 40 000 habitants. Une bagatelle, quand on sait que le nord-est de l'état brasse plus de 560 000 personnes. Pourtant, elle a été la plus grande source d'inspiration du photographe Mark Cohen, lui qui estime à 800 000 le nombre de négatifs jamais développés. Pendant cinquante ans, Mark a immortalisé tous ses coins de rue. 

Bandaged Boy on Bike, August 1998

S'il a toujours refusé de se plier aux exigences de New-York et de ses galeries huppées, Cohen reste un des pionniers de la photographie de rue. Son regard empreint de poésie et ses photos prises sur le vif sont devenus des piliers du genre, et ce, bien après sa première exposition solo au MoMA en 1973 - Cohen n'avait alors que 30 ans. Aujourd'hui, à l'heure du digital, sa pratique n'en est que plus inspirante. Comme le photographe le note: ""Si on regarde les pubs dans Vogue, on se rend compte que beaucoup ressemblent à certaines de mes photos shootées il y a plus de trente ans. Pareil dans le New York Times, on retrouve des portraits avec les têtes coupées au cadrage. Quand j'ai fait ça pour la première fois, c'était hyper radical. Aujourd'hui, c'est devenu banal." 

Boy in Yellow Shirt Smoking, 1977

Malgré l'influence indéniable de Mark Cohen sur la photographie contemporaine et la diversité que renferme son corpus d'images, peu d'expositions ont fait le tour de sa carrière photographique - jusqu'aujourd'hui. Frame, paraît aux éditions de la presse universitaire du Texas et retrace, à travers 250 photographies, l'émotion brute et agressive qui se dégage de la petite ville de Wilkes-Barre. "C'est un livre important pour moi car il traverse les époques, du noir et blanc aux couleurs. Plus de cent photos n'avaient jamais été publiées auparavant," nous confie-t-il. Alors qu'il célèbre la sortie de Frame, nous avons discuté avec le maître de la "street photography". 

Upside-Down Girl, 1974

Est-ce qu'en replongeant dans tes archives pour la sortie de Frame, ton regard a changé sur tes photos ?
Quand j'ai vu le livre imprimé, j'ai eu envie d'ajouter des photos prises lors de mes différents voyages. 99% de mon travail a toujours été fait à Wilkes-Barre ou Scranton. J'avais envie de montrer mes photos d'Espagne, d'Irlande et du Mexique. J'en ai glissé quelques-unes dans la sélection. Et elles viennent compléter mon travail, c'est une extension de mon regard. 

Boy's Hand and Faces, Madrid, 1968

Tu as déménagé à Philadelphie il y a trois ans. Tu as changé ta manière de photographier depuis ?
Je pense que ma photo reste la même. Je prends toujours les tessons de bouteille au sol, les petits détails architecturaux, le dos d'un homme ou d'une femme en mouvement, tout ce que j'avais déjà expérimenté à Wilkes-Barre. Mes images sont aux mêmes dimensions, format 16x20 depuis presque cinquante ans ! C'est le même alphabet à travers différentes époques. 

Girl Holding Blackberries, 1975

Les styles vestimentaires sont assez dingues dans tes images. Même dans les photos les plus anciennes, on peut voir du tweed, des imprimés léopard, des pulls oversize… Qu'est-ce qui attire ton oeil ?
Beaucoup de photos montrent des vieux avec des manteaux très longs. Ce n'est pas une question de mode, c'est l'histoire des vêtements qui m'intéresse. Ce monsieur, par exemple, qui marche sur la route de Wilkes-Barre, on sent qu'il en a traversé, des choses. On distingue les boutons de sa veste et sa main dans la poche, ce sont ces petits détails qui m'attirent. Mais je ne fais pas de photo de mode. Je fais des photos de rue. Ces mecs sont au bout de leur existence, ils ont parfois 75 ans. Cette ambiance se distille dans mon livre. Il y a tout un pan autobiographique dans Frame que j'ai moi-même beaucoup de mal à expliquer. Ça parle de la vie, et ton travail reflète toujours un peu ta vie. Ces vieillards représentent un passage de l'existence. 

Man and Food Bag, September 2001

Quel message veux-tu délivrer dans ce livre ?
Je pense que le plus important à travers ce livre, c'est qu'il permet de comprendre qu'on n'a pas besoin d'aller à Paris ou New York pour être artiste et montrer la vie telle qu'elle est. La plupart de mes photos, je les ai faites à 10 minutes à pied de chez moi. On peut faire énormément avec ce qu'on connaît le mieux. Rien ne sert d'aller loin pour trouver son inspiration. Et je crois qu'on ressent, à travers mes photos, toute la diversité et l'éclectisme d'une petite ville. Il y a des flocons de neige, des manteaux, des rires… 

Frame est disponible ici

One Red Glove, 1975

Hand Covering Mouth, 1971

Girl and Man at Road, 1975

Knife Seller, Spain, 1968

Two Young Women at Fence, London, 1975

Credits


Texte Emily Manning
Photographie Mark Cohen, courtesy University of Texas Press