internet a décidément rendu les fans complètement cinglés

Les relations entre un artiste et ses fans ont largement évolué depuis que les réseaux sociaux font loi, au point de se demander si elles ne parasitent pas le processus créatif.

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15 mars 2016, 3:40pm

Les relations entre les artistes et leurs fans ont largement évolué depuis que les réseaux sociaux font loi, au point de se demander si elles ne parasitent pas le processus créatif. Les fans hardcore et les groupies sont loin d'être un phénomène nouveau. On a tous vu les archives d'émissions télé des années 60, montrant de jeunes adolescentes s'évanouir face aux Beatles. Au moment de la séparation du groupe Take That dans les années 90, un "numéro vert" avait été mis en place pour apaiser leurs fans les plus dévoués. Mais, avec l'avènement des réseaux sociaux, les fans d'aujourd'hui sont de plus en plus exigeants. Ils ne sont plus qu'adoration indéfectible et attendent bien plus de leurs idoles que dans le passé.

Les réseaux sociaux nous ont offert une proximité jusque-là inédite avec nos artistes préférés et on peut maintenant repérer assez vite si un compte est tenu par une équipe marketing ou une vraie personne. Les fans de Britney Spears ont longuement disserté sur la manière qu'a eue "Godney" de prendre peu à peu le contrôle de son compte Instagram au cours de l'année dernière. Le résultat : un contenu plus décalé et plus personnel que la plateforme de communication entretenue avant ça. Les fous de Lady Gaga sont gâtés en matière de choix quand il s'agit de se "connecter" à leur idole. Depuis le mois dernier, ils peuvent la suivre sur Snapchat, Twitter, Facebook et Instagram.

Mais quand des artistes comme Frank Ocean restent méticuleusement à l'écart des réseaux sociaux, les fans le prennent pour eux, se sentent mis à l'écart et peuvent vite devenir hargneux. En avril 2015, le porte-parole du chanteur confirmait qu'un nouvel album sortirait en juillet, accompagné d'un magazine. Aucun des deux n'aura vu le jour. Depuis,  aucune date officielle n'a été annoncée pour la suite de son chef-d'oeuvre, Channel Orange, sorti en 2012. Si vous tapez "Frank Ocean" sur Twitter, vous tomberez sur différents messages, de l'innocent "à quand ton album, @FrankOcean ?" au plus franc : "Ça fait longtemps que j'attends Frank Ocean, mais là il commence à m'énerver. Donne-nous quelque chose, n'importe quoi, une cuillère !" Ou encore :  "Ce mec Frank Ocean, il en a rien à foutre de ses fans LOL". Récemment, un tweet a remis au goût du jour un genre d'homophobie latente et décontractée, justifiée par une frustration à évacuer.

Comme Frank Ocean fuit la toile, un Tweet est comme une bouteille à la mer et la seule réponse qu'un fan peut alors espérer est celle d'un autre fan, plein d'empathie. Mais même si Ocean ne joue plus le jeu des réseaux sociaux depuis longtemps, ses amis ou collègues ont pu et dû lui faire écho de l'agressivité des réclamations et du désespoir de ses fans pour un nouvel opus. Impossible qu'une requête collective si désespérée ne puisse toucher un artiste et il n'est pas difficile d'imaginer que cette pression perturbe son processus créatif. Ces derniers mois, deux artistes majeurs, relativement actifs sur les réseaux sociaux, ont sorti des albums que leurs fans avaient attendus péniblement pendant des mois. Anti et The Life of Pablo auraient-ils pu être meilleurs si Rihanna et Kanye West n'avaient pas eu autant conscience de la masse de fans qui attendait désespérément leurs sons ?

Mais peu importe l'intensité de la pression exercée sur RiRi et Yeezy par leurs fans, les artistes en devenir qui utilisent les réseaux sociaux pour construire leur carrière l'ont encore plus mauvaise. Il est une star montante qui est profondément consciente de l'attente de ses fans : Halsey. Elle a évoqué un "lien spécial" avec ses followers qui la supportaient avant même qu'elle signe un contrat, quand elle n'était qu'une chanteuse et compositrice sur Soundcloud. Puisque la popularité en ligne de Halsey a joué un rôle majeur dans sa carrière et son succès récent (son premier album Badlands était numéro 2 aux US l'année dernière), ses fans attendent de plus en plus d'elle en retour. Et c'est intéressant de se demander jusqu'où peut aller ce droit de regard des fans sur la production de leurs idoles : certains fans de Halsey estiment-ils l'avoir "faite" ?

Le mois dernier une vidéo de Halsey perdant son sang-froid à cause de la pression de ses fans a fait le tour de la toile. "J'étais avec la presse depuis 8 heures ce matin. J'ai toute une journée d'interviews à faire. Je vais les faire", dit-elle aux fans qui l'attendent impatiemment devant les studios de la BBC Radio 1 à Londres. "Jamais je ne passerai devant vous sans venir à votre rencontre, alors c'est vraiment chiant de m'agresser comme ça sur internet. J'ai plein d'autres interviews à faire et je vous promets que je vais venir vous voir, mais ne soyez pas méchants avec moi, s'il vous plaît."

Halsey a besoin que ses fans revoient leurs attentes et s'adaptent à un emploi du temps de plus en plus chargé. Après tout, Il y a assez peu de chances pour qu'elle consacre autant de temps à sa présence en ligne maintenant que c'est une artiste signée, travaillant sur un label majeur imposant forcément un planning de promo serré. Troye Sivan, qui a une expérience sensiblement similaire à celle de Halsey sur les réseaux sociaux, racontait à Noisey l'année dernière comment ses fans avaient arrêté de lui tweeter des fan-fictions imaginant ses relations avec d'autres chanteurs quand ils comprirent que ça le mettait mal à l'aise. Prouvant alors que la relation d'un artiste avec ses fans peut évidemment être empreinte de respect. Mais il est dur de ne pas considérer que certains des plus dévoués en attendent encore beaucoup trop.

On veut tous entendre de la super musique de nos artistes favoris - et on sait qu'en partageant notre excitation, d'autres fans vont répondre. Mais c'est une pente glissante. L'exigence des fans n'a plus de limites et le besoin de proximité en devient presque suffoquant pour certains artistes. L'excitation générale pour un nouvel album comme celui de Frank Ocean peut vite se transformer en quelque chose de contre-productif et destructeur. Il est peut-être temps pour nous d'apprendre à nouveau les bienfaits de la patience - et de la distance. 

Credits


Texte Nick Levine