les pires ennemies du patriarcat s'éclatent dans le dernier film de bruce labruce

Entre deux jours de tournage, i-D a rencontré le réalisateur canadien le plus politiquement incorrect pour parler de son prochain film, the Misandrists et de la révolution féministe en cours.

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mai 11 2016, 7:45am

Pour son dernier projet, le réalisateur canadien diabolique revient à ses obsessions passées, amorcées dans son sulfureux film de 2004, The Raspberry Reich. 12 ans plus tard, donc, Bruce LaBruce imagine un film forcément dans l'air du temps où le patriarcat se fait gentiment descendre, au sens propre comme au figuré. C'est ce qui arrive quand un homme infiltre accidentellement le QG de féministes terroristes. Ça s'appelle The Misandrists et pour le financer, LaBruce s'est invité sur Kickstarter - sachez que le terrorisme lesbien sera financé à hauteur de vos dons. On l'a rencontré pour parler de son engagement en tant que réalisateur et de féminisme radical.

Qu'est-ce qui te fascine autant dans l'activisme radical et la Bande à Baader dans ton film, The Raspberry Reich et pourquoi y retourner ? 
Si j'ai choisi d'exploiter ce sujet à nouveau, l'intention n'était pas de reparler de la Bande à Baader. D'ailleurs, dans mon film The Raspberry Reich, l'idée était de parler de la révolution homosexuelle, de façon plus ou moins sarcastique, au sens le plus large qui soit. Gudrun, la leadeuse de Raspberry Reich, considérait que la seule révolution possible était forcément homosexuelle, et que les hétéros désireux de participer à la révolution devaient nécessairement coucher avec une personne du même sexe pour prouver leur engagement. J'avais envie de parler de la révolution sexuelle sous un angle un peu provocateur. Je n'ai pas inclu les lesbiennes dans ce film, ni dans sa philosophie, du coup j'ai des amies lesbiennes qui me l'ont reproché. C'est ce qui m'a poussé à imaginer des lesbiennes terroristes comme personnages. The Raspberry Reich s'est énormément nourri de Gudrun Ensslin et au cours de mes recherches, je me suis aperçu que Ulrike Meinhof, (la femme journaliste allemande très active dans la Fraction de l'Armée Rouge), était fascinante. Quelqu'un m'a filé son bouquin, Everybody Talks About the Weather, We Don't, qui rassemble tous ses plus grands articles. C'était une grande journaliste dont les idéaux politiques et féministes traversent les écrits. Je l'ai lu juste avant d'écrire mon scénario et ça m'a beaucoup inspiré. 

Comment t'es-tu débrouillé pour le casting ? Susanne Sachsse, ton amie, ainsi que l'artiste Kembra Pfahler y figurent parmi plein d'autres inconnues... 
Sur un petit film de ce genre, avec un budget minuscule, il faut multiplier les méthodes de casting. J'ai pas mal cherché sur les réseaux sociaux et fonctionné sur le principe du bouche-à-oreilles. J'ai écrit le scénario avec l'idée que Suzanne en ferait partie. Elle était déjà dans The Raspberry Reich et j'ai pensé que ce serait cool qu'elle reprenne son rôle, en y ajoutant une nouvelle facette. Et il se trouve que Kembra vient de réaliser tout un projet qui s'intitule "future feminism", un sujet que j'exploite bien évidemment dans mon film. Pour moi, son rôle était évident. Ensuite, j'ai rencontré ces deux filles danoises, de 18 ans, lors d'une conférence que je donnais dans une galerie à Berlin en Novembre dernier. Elles sont toutes les deux réalisatrices et on a beaucoup discuté tous les trois. J'ai pensé qu'elles seraient parfaites pour le film. J'ai modifié quelques trucs du script pour les intégrer à l'histoire. Du coup, je dirais que certaines personnes jouent leur propre rôle dans le film. On est aussi passés par une agence de casting pour quelques filles du film, ce qui s'est avéré être une très bonne chose. 

Comment t'es venue l'idée de cette intrigue improbable ?
Le film se passe en 1999, à l'heure où se terminait une seconde vague féministe. Quand j'étais à l'université dans les années 1980, les féministes radicales et les lesbiennes séparatistes étaient nombreuses. C'était un mouvement uniquement féminin, étroitement lié aux problématiques de la fécondité, la croissance, la planète, l'environnement... Leur appréhension du monde était unique, différente, dans l'empathie. J'avais beaucoup d'estime pour ce mouvement lesbien. Pour leur combat contre le patriarcat. Mon film est une façon d'en parler. À la fac, je me suis inscrit à un cours qui s'appelait 'psychanalyse et féminisme', j'étais le seul mec dans la classe. Après le cours, il y avait un séminaire et toutes ont voté contre ma présence à ce cours ! Drôle d'expérience. 

Comme dans The Raspberry Reich, le film balance entre un regard critique et doux sur ce mouvement, et de l'autre côté, le regard de ces féministes radicales. Leurs idées, je les respecte et les partage pour la plupart. Surtout quand elles rejettent l'égalité entre hommes et femmes. C'est vrai que ça n'a aucun sens de vouloir devenir égale de l'homme dans une société déjà corrompue et inégale. C'est une des thèses de ce mouvement féministe et radical : rien ne sert de se battre pour l'égalité dans un monde où elle n'existe pas. 

Alors que d'autres mouvements minoritaires sont dans l'acceptation et l'assimilation, surtout aujourd'hui...
C'est vraiment le but d'une partie du post-féminisme. Réformiste et assimilationniste. Un truc qu'on aurait eu du mal à imaginer en 1980, l'âge d'or du mouvement gay radical. 

Le féminisme radical s'infiltre un peu partout sur nos écrans en ce moment. Dans la série Transparent, le festival américain féministe et anti-transsexuel Womyn, qui s'arrête cette année, est évoqué. 
Et ce qui est dingue, c'est que Caitlyn Jenner va apparaître dans la prochaine saison de Transparent ! C'est le symbole et l'ultime résultat des politiques assimilationnistes - la porte-parole du mouvement transsexuel américain est une femme riche, blanche, républicaine, chrétienne, conservatrice. Ça donnerait presque le vertige. De prendre conscience que le mouvement gay n'est plus qu'une cause défendue par les gauchos. C'est tout autre chose aujourd'hui.

Tu t'es emparé d'un sujet très actuel et tabou en ce moment... Le terrorisme.
Ouais parce qu'en ce moment, on n'a que ce mot à la bouche. On vit tous dans la peur. C'est facile dans ces moments d'oublier les luttes féministes ou des minorités. Ce sont les premières à passer sous silence dans ce genre de climat. On ne les prend plus au sérieux. C'est ce qu'ils disent dans The Raspberry Reich: "Pas de révolution sans révolution sexuelle. Pas de révolution sexuelle sans révolution homosexuelle." Dans notre société, aucune cause ne devrait prendre le dessus sur une autre, chaque lutte, chaque cause défendue permet par effet papillon, de régler des problèmes à grande échelle. La manière dont on traite les femmes dans la société actuelle est une conséquence directe de cette hiérarchisation. 

Credits


Texte : Jack Sunnucks 
Photographies : Bruce LaBruce