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peut-on valoriser une autre culture que la sienne (sans se l'approprier) ?

Je pense que oui.

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18 Mars 2016, 7:59am

Valentino Spring/Summer 16

La première fois que je suis tombée sur le clip de Coldplay, Hymn for the Weekend, j'ai eu vraiment, mais alors vraiment du mal à ne pas me sentir offensée. La réappropriation de la culture indienne comme prétexte pour vendre du sensationnel ? Ce sentiment un peu douloureux, je l'ai eu en voyant les longues et majestueuses parures orangées des prêtres brahmanes s'agitant au vent. Je l'ai eu quand Beyoncé a joint ses mains au ciel en mimant une probable danse indienne. Ou quand j'ai vu les gamins des bidonvilles courir et se balancer de la poudre colorée les uns sur les autres comme si la vie était vraiment trop cool. Cette édulcoration crache sur une culture, sa complexité, et pour ce faire, invite ses spectateurs à pénétrer dans un monde de Bisounours complètement imaginaire et mystique - monde qui ne peut exister que dans les yeux d'un occidental qui voit l'Inde comme l'Eldorado. 

Internet est bavard. Et en ce moment, il parle beaucoup d'appropriation culturelle. Appropriation dont les plus grands acteurs sont généralement les blancs, et les victimes les cultures marginalisées, soudainement élevées au statut de "culture cool". Avant que Coldplay et Beyoncé ne s'emparent de l'Inde, Katy Perry avait déjà sévi dans ses clips : l'histoire des geishas, la communauté Afro-Américaine, l'Egypte ancienne, bref, le monde, quoi, tout était sujet à créer un bel effet visuel. Avant même que le terme d'appropriation culturelle ne fasse son apparition sur la toile, Gwen Stefani paradait en bindi et nous donnait envie de rentrer sous terre quand elle se trémoussait avec sa team de japonaises.

Plus encore que l'industrie de la musique, celle de la mode puise dans ce terreau fertile et nourrit les débats les plus enflammés. Les créateurs, de Valentino à Junya Watanabe ont été jugés pour appropriation culturelle. La réponse la plus courante des créateurs à ce genre d'attaques est d'expliquer ses intentions de départ, ses inspirations. Vient ensuite la sentence de ceux qui se sentent lésés : ces collections, aussi bienveillantes qu'elles puissent paraître, peinent à rendre hommage aux cultures qu'elles pensent défendre. C'est le souci quand on se permet de prendre à une culture qui n'est pas la notre. Comment faire la différence entre la valorisation et l'appropriation ?

Katy Perry en  2013 au American Music Awards

On pourrait avancer que Beyoncé portant un sari, mains devant les yeux dans son dernier clip, ne pense pas à mal. On pourrait même dire qu'en étant elle-même issue d'une culture marginalisée, afro-américaine, Beyoncé ne peut que célébrer les cultures et ethnies victimes du colonialisme. Mais Beyoncé a échoué, car elle a réduit la culture indienne à un bout de tissu.

En tant qu'indienne, fan de Beyoncé, je n'ai pas pu m'empêcher de me sentir mal à l'aise en la voyant se trémousser dans son sari. En fait, j'aurais été mal à l'aise devant n'importe quelle fille non-indienne qui porte le sari. Prendre le beau d'une culture, en tirer les avantages sans en avoir vécu le versant opposé, me mettra toujours un peu mal à l'aise.

Adolescente, on se moquait de moi lorsque j'arrivais avec mes vêtements traditionnels indiens à l'école. Quand je vois Beyoncé, Gwen Stefani, ou n'importe quelle fille blanche dans la rue porter ces mêmes vêtements et accessoires comme s'il s'agissait de la dernière des tendances, je le prends, à tord ou à raison, un peu mal. Ce que je leur reproche, c'est de pouvoir porter ces costumes traditionnels, de pouvoir les enlever et retourner à leur petit train quotidien. De mon côté, il m'est impossible de quitter mes origines indiennes, ne serait-ce qu'une seconde. Soyons francs, personne ne porterait ces trucs issus d'une autre culture s'ils n'étaient pas beaux. Et c'est justement ça que je reproche à ceux qui les portent.

Aujourd'hui, en 2016, la plupart de la planète a compris à quel point cette appropriation était néfaste pour ceux qu'elle touche directement et à quel point elle pouvait être offensante. L'appropriation culturelle pique et pioche ce qu'elle entend commercialiser ou démocratiser chez des cultures encore marginalisés - elle tend surtout, de ce fait, à caricaturer ces cultures qu'elle réduit à quelques signes distinctifs, comme les colons le faisaient le siècle dernier. Sauf qu'elle le fait passer pour un acte bienveillant, un truc qui flatte.

La valorisation d'une culture est lui aussi un concept un peu délicat. Mais il me semble qu'elle n'est pas impossible à réaliser - et même, qu'elle existe. La seule manière de définir s'il s'agit d'appropriation ou de valorisation culturelle est de se pencher sur les intentions de l'artiste (ou l'instance, au sens plus large) qui s'en sert.

Prenons un exemple qui énonce bien ce contraste : la collection Valentino printemps/été 2016 inspirée de motifs africains et sa campagne publicitaire. Quand leurs créateurs, Maria Grazia Chiuri et Pierpaolo Piccioli ont essuyé de vives critiques suite à la réutilisation des colliers d'os, des plumes et des cornrows dans leur collection, ils ont du s'exprimer clairement et réagir à ces attaques dans une note d'intention : ils voulaient, à travers cette collection et ces emprunts, surpasser le seul ordre de l'esthétique, ont-ils expliqué. Explorer le multi-culturalisme né du phénomène de mondialisation, en le réinscrivant dans un contexte de migration, venant surtout du continent africain.

Le rendu final peut quand même demeurer problématique pour une partie de la population. Quand on se penche sur le casting, on ne peut que déplorer la quasi-invisibilité de mannequins noirs pour présenter cette collection africanisante - en matière de multiculturalisme, on a vu plus éloquent.

Mais tout n'est pas condamnable, au contraire. La curiosité, l'attrait pour d'autres cultures n'est pas à blâmer. Un exemple simple : le yoga. Cette pratique indienne de relaxation a été vendue aux occidentaux dans les années 1960, en premier lieu en Angleterre, avant de devenir une petite entreprise florissante et prospère. N'empêche qu'aujourd'hui, les occidentaux font du yoga et grâce à eux, les professeurs indiens sont enfin payés.

Valentino campagne printemps/été 2016. Image via Twitter

Hermes et Sunita Kumar. Image via Twitter.

En 2011, Hermès a sorti une collection de saris, tous designés et conçus en collaboration avec le créateur originaire de Kolkata, Sunita Kumar. La maison française a préféré le partenariat à l'emprunt, et a, du même coup, valorisé les notions d'échange, de partage et de multiculturalisme à travers ses vêtements.

Quelque soit ta position actuelle dans le débat de l'appropriation culturelle, je pense qu'une leçon simple de distinction s'impose : s'intéresser à l'histoire d'un pays, comprendre sa culture, son esthétique n'est pas qu'une affaire de wax. Aussi dur que cela soit à entendre, chaque culture est riche et complexe. Aucune ne devrait être réduite à un bout de tissu. C'est pourquoi le débat doit dépasser le seul champ de la mode et s'inscrire dans un contexte plus large - mondialisé, oui. Mais tolérant. Et jusqu'à preuve du contraire, ignorance et tolérance s'épousent rarement. 

Credits


Texte : Zoya Patel
Images via Twitter