le pouvoir subversif de l'hyper-féminité dans la mode

Alors que le genre tend à disparaitre, la mode se retaille une féminité punk et loin des clichés.

par Hannah Ongley
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17 Mars 2016, 9:05am

simone roacha fall/winter 16. photography jason lloyd-evans.

La semaine dernière, Internet s'est déchainé sur Beyonce, après qu'elle ait osé dire que la naissance de Blue Ivy fut, de toute sa carrière, le moment dont elle est le plus fière. D'accord, c'était la première interview de Bey depuis deux ans, et les gens ont analysé chaque mot de ce qui devait être une brève interview, et non un manifeste sur ce qu'est la féminité moderne. Les femmes sont souvent attaquées lorsqu'elles mettent en avant des réussites dites "traditionnellement féminines", comme si le féminisme et la féminité étaient des notions antinomiques. Elles sont en fait souvent très liées. À l'occasion de son défilé automne/hiver 2016 le mois dernier, Simone Rocha écrivait un sombre poème sur la maternité qui demandait un brin d'analyse.

"Baptism, birth, rebirth, Victorian dress, mess.
Unraveling, reweaving, restrain, restricting, strict.
Falling apart at the seams.
Tailored tulle, tinsel tweed, female form, adorn, adorned.
Adorned with embellished breast, I need rest.
Swaddled, wrapping, enveloping, smothering, mothering."

À une époque où les mots "genre" et "subversion" placés dans une même phrase induisent un complet bouleversement de la ligne entre le masculin et le féminin, le poème un peu bizarre de Rocha, n'était pas la seule source de radicalisation de sa collection. La jeune créatrice a toujours joué avec une vision un peu tordue de la féminité, injectant un esprit punk dans les codes féminins traditionnels. Avec d'autres comme Ryan Lo, Molly Goddard ou (dans une moindre mesure) Adam Selman et Sandy Liang, Rocha a construit des marques entières autour d'une appréciation fantaisiste des choses.

Ryan Lo autumn/winter 16. Photography Jason Lloyd-Evans.

Si Rocha est la reine d'une féminité agressive londonienne, Goddard en est sa princesse. "C'est peut-être un peu bizarre, mais parfois je vais chez Gap bébé, je regarde les vêtements et je les trouve incroyables", déclarait la créatrice de 27 ans quelques mois après la sortie de sa collection printemps/été 2016. Un peu bizarre, c'est certain. Peut-être même inquiétant, si l'on prend en compte la soif de jeunesse indomptable de la mode et les mannequins de plus en plus jeunes qui la peuplent. Mais de son côté, Goddard préfère aller chercher ses mannequins directement dans la rue. L'année dernière, une horde de jeunes femmes fortes couvertes d'organza pastel, a foulé le podium d'un pas franc et assuré sur le titre Sunchyme de Dario G. "Je me suis inspirée des défilés des années 1990 de Mugler, Galliano, Dior et je voulais vraiment que mon défilé creuse le même sillon. Je voulais que les mannequins se sentent bien dans les fringues et que ça se voit", nous confiait la créatrice le mois dernier. Goddard s'inscrit dans une philosophie prônant un retour à une création lente et réfléchie. Et sa mode en devient un véritable manifeste : la fantaisie peu durer. Il n'y a qu'à voir les dizaines de mètres de taffetas cousus à la main et assemblés pour former une robe à la fois sculpturale et aérienne, qui ancre le mannequin directement dans le sol. 

Molly Goddard autumn/winter 16. Photography Jamie Stoker.

Si les créateurs comme Goddard apparaissent comme les anomalies d'une société de plus en plus réticente aux codes stricts du genre, ils en sont également le résultat. Oui, le sexisme est toujours terriblement omniprésent. Mais une femme peut être prise au sérieux lorsqu'elle célèbre son corps - du moins si ce n'est pas Kim Kardashian. C'est quelque chose que la femme Rocha fait d'une façon tellement nonchalante que l'on ne s'en rend quasiment pas compte. Quand le langage utilisé est le tulle transparent, un téton affiché de temps en temps semble assez inévitable. Toutes les robes transparentes que la créatrice partage sur Instagram renversent discrètement la vision obsolète de l'anatomie féminine relayée par la plate-forme. Mais parfois, un simple bras d'honneur au sexisme qui règne sur les réseaux sociaux est plus efficace. En 2014, Rihanna a fait toucher du doigt à Selman une célébrité virale en portant un classique du créateur aux CFDA Awards : cette fameuse robe "nue" transparente rose pailletée. La tenue a suscité le débat, pas seulement autour d'une libération de la femme par sa garde-robe, mais sur les limites de l'exposition du corps de la femme sur les réseaux sociaux. RiRi s'était fait supprimer son compte quelques mois plus tôt, après avoir posté des photos d'elles topless issues d'un shooting avec le magazine Lui.

Bien sûr, le débat initié par #FreeTheNipple défend l'idée selon laquelle la nudité n'est pas forcément sexuelle. Mais cela ne revient pas à dire que les créations de Rocha ne présentent jamais de connotations sexuelles. Pour sa collection printemps/été 2016, la créatrice, alors enceinte, s'est inspirée des photos très axées bondage du photographe érotique Nobuyoshi Araki. Une double inspiration que l'on retrouve dans les ceintures de cuir pensées par la créatrice et posées sur de longues robes de tulle roses-bébé. Mais n'y voyez aucune forme de réification de la femme, Goddard parle d'émancipation à travers cette collection. Dans sa vision de la mode, les femmes s'habillent pour d'autres femmes : les mètres de tulle que les mannequins arborent sont destinés au regard de la femme et non à celui de l'homme. Un état d'esprit que l'on retrouve également dans le choix des mannequins de Goddard : une armée de femmes fortes et indépendantes, castées dans la rue, qui ont bien plus en commun avec une Rihanna qu'une Lolita nabokovienne. La jeunesse est fétichisée, et la féminité, célébrée. La plupart des vêtements les plus girly s'affirment comme un rejet du "complexe de Madonna" (soit vierge soit traînée) parce que les femmes, selon Goddard, sont bien plus complexes et plurielles. Le genre n'a rien de binaire. La féminité a mille définitions possibles, tout comme la masculinité, en fait. Et Goddard nous donne une leçon : l'esthétique féminine n'est relative à aucun genre en particulier.

Prada autumn/winter 16. Photography Jason Lloyd-Evans.

Credits


Texte Hannah Ongley
Photographie Jason Lloyd-Evans

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