Kimberley porte un manteau Calvin Klein 205W39NYC. Chemise et jupe Céline. 

femme, noire et queer : je me bats contre l'extrême blancheur du monde de l'art

Kimberly Drew est une artiste et activiste, employée du Metropolitan Museum of Art, qui utilise les réseaux sociaux pour donner de la visibilité aux artistes sous-représentés par les institutions.

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févr. 23 2018, 12:11pm

Kimberley porte un manteau Calvin Klein 205W39NYC. Chemise et jupe Céline. 

Cet article a été initialement publié dans le n°350 d'i-D, The Radical Issue, printemps 2018.

Ces derniers temps, les interviews commencent presque toutes de la même manière. Vous vous asseyez en face d’un journaliste de 20-30 ans un peu penaud, avec l’espoir de décrocher un job parfait dans un domaine imparfait. Si vous êtes dans la même pièce, généralement ils se penchent légèrement sur la table et demandent : « Alors, comment vous avez commencé ? »

Parfois, le vingtenaire penaud c’est moi, et si je suis en bonne forme, j’ai suffisamment bossé mon sujet pour ne pas commencer par une question aussi creuse, mais ça m’arrive. Pour moi, écrire a toujours été le devoir de toute personne ayant une quelconque proximité avec la culture. Nous avons tous nos opinions et elles méritent toutes d’être enregistrées. Les mots peuvent être des outils pour bâtir l’architecture de notre mémoire culturelle, et l’art sans écrit est comme une manifestation sans organisateurs. Le changement nécessite de l’engagement. Alors parfois je suis dans le rôle du rédacteur, parfois dans celui de l’interviewée. Depuis le début de ma carrière, on m’a dit que c’était un honneur d’enregistrer et d’être enregistré, mais parfois je rêve de questions qui pourraient être tellement différentes.

Kimberley porte un manteau, une robe et des chaussettes Miu Miu. Sandales Birkenstock.

Au printemps dernier, j’ai eu la chance d’engager un dialogue public avec Thelma Golden, directrice et curatrice-en-chef du Studio Museum d’Harlem, auprès de qui j’avais effectué un stage sept ans auparavant. Ce soir-là, j’étais surexcitée à l’idée de questionner Thelma sur sa carrière pour en savoir plus sur son travail au sein du Whitney Museum, où elle a été la première curatrice noire à être engagée en 1988 (il est intéressant de noter que le musée, fondé en 1930, n’a engagé son deuxième curateur noir, Rujeko Hockey, qu’en 2017). Moi qui travaille au Met, qui n’a eu qu’un seul curateur noir dans son histoire, Lowery Stokes Sims, j’étais curieuse de savoir ce que ça faisait d’être la première à franchir ce pas, et la seule pendant de longues années ensuite.

En tant que femme visible, noire et queer dans un domaine très largement homogène en matière de race, de classe ou d’invalidité, je me retrouve plus souvent avec des questions qu’avec des réponses. Selon une étude de 2013 financée par la Mellon Foundation, 84% des rôles de curateurs dans les musées sont tenus par des blancs non-hispaniques. Ce qui signifie que presque 84% des gens qui prennent les décisions importantes sur ce qui est ajouté au canon artistique, sur qui devient le sujet des nouvelles monographies et sur ce qu’il est important de se rappeler, viennent tous du même groupe racial (et ont très souvent les mêmes origines socio-économiques). Que se passerait-il si ce fameux journaliste de 20-30 ans posait un peu plus souvent et à plus de gens (de toutes origines) des questions sur cette crise précise ? Que se passerait-il si le monde de l’art devait régulièrement rendre compte de ces exclusions ?

Toutes ces problématiques, et quelques centaines d’autres, sont venues se promener dans mon esprit au moment de préparer ma discussion avec Thelma. Je suis allée revisiter ses conversations avec Glenn Ligon, son meilleur ami et un artiste avec qui elle communique depuis plusieurs décennies. J’avais un défi : tenter de lui poser des questions auxquelles elle n’avait jamais eu l’occasion de répondre. Naturellement, j’avais envie d’impressionner l’une de mes plus grandes héroïnes. Au final, je suis passée un peu à côté.

Robe Loewe.

Peut-être par erreur de jugement, j’ai demandé à Thelma si elle avait déjà ressenti le syndrome de l’imposteur – un terme qui est devenu récurrent au sein des millenials. Je me demandais si ce sentiment de non-appartenance avait eu une date d’expiration ou non. Sans hésiter une seconde, elle m’a répondu : « Je n’avais pas le temps pour ça. Je savais que je devais tout prouver. » Sa confiance et sa conviction m’ont impressionnée. Je n’arrivais pas à comprendre comment dans les années 1990, pendant l’apogée des guerres culturelles et à seulement 27 ans, comme moi, elle avait réussi à gérer la pression et les attentes relatives au fait d’être la première noire à ce poste. Cette conviction était-elle son moteur ? Cette conviction a-t-elle suffi à lui donner une carrière de plus de 20 ans au plus haut dans son domaine ?

Il arrive parfois qu’un journaliste me demande quelque chose comme « Qu’est-ce que ça fait d’être une activiste ? » ou « Qu’est-ce que ça fait d’être la première à faire ce que tu fais ? » En général, je m’étouffe un peu en pensant aux femmes comme Thelma, membre d’un groupe que j’aime, de manière romantique, voir comme mes « tantines du monde artistique ». Un groupe qui compte, parmi bien d’autres, Lowery Stokes Sims, Deborah Willis, Kellie Jones, Naima J. Keith, Isolde Brielmaier, Sarah Lewis, Elizabeth Alexander et Sandra Jackson-Dumont. Chacune à leur manière, elles ont su poser les questions qui ont façonné le monde de l’art tel que nous le connaissons aujourd’hui. Quelles étaient les artistes noires qui faisaient de l’abstrait dans les années 1970 ? Quel rôle peut avoir l’éducation artistique au sein d’une communauté ? Comment les réseaux sociaux ont-ils impacté la manière que nous avons d'interpréter les violences envers les corps noirs ? Ces questions me rappellent que le travail auquel je m’attelle n’est pas forcément celui d’une activiste ou d’une pionnière, mais plutôt l’expression d’une héritière. Mon héritage étant le fruit de leur travail et de leur abnégation.

À l’ère des « pussy hats » et des gestes qui peuvent très vite reléguer l’action à l’abstraction, je suis obsédée par le fait de me poser les bonnes questions. Cachés derrière nos claviers et nos avatars, il est facile de falsifier nos convictions, mais parfois la chose la plus importante que nous pouvons faire c’est de rester curieux. Je déteste cette phrase utilisée à l’excès : « aujourd’hui, plus que jamais », mais elle est assez adaptée ici : aujourd’hui, plus que jamais, nous devons explorer les possibilités radicales de nos propres curiosités. Ce sont ces mêmes curiosités et excentricités qui vont construire l’histoire de notre époque.

Manteau et chaussures Calvin Klein 205W39NYC.

Crédits


Photographie Tyler Mitchell
Stylisme Jason Rider

Coiffure Carly Heywood avec Carol’s Daughter. Maquillage Yui Ishibashi avec M.A.C Cosmetics. Assistance photographie Kyle Keese. Assistance stylisme Jeremy Anderegg.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.