Avec l'aimable autorisation de Deli Gallery

brianna rose brooks dessine les rêves de la jeunesse noire

À seulement 21 ans, l'artiste multidisciplinaire a ouvert les portes de sa première expo solo, dans le Queens. Nous l'avons rencontrée.

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mars 20 2018, 11:19am

Avec l'aimable autorisation de Deli Gallery

Une semaine avant de fêter son 21 ème anniversaire, Brianna Rose Brooks ouvrait les portes de sa première exposition solo à la Deli Gallery, dans le Queens. Love You Coz You Always Tell the Truth rassemble plusieurs de ses travaux interdisciplinaires – du dessin, de la sérigraphie et des pratiques multimédia.

Au milieu de la salle d’exposition, huit de ses carnets de croquis personnels sont posés sur une table. Les visiteurs sont libres de les feuilleter, de parcourir ces journaux intimes. Ils courent de 2015 – l’année qui a vu la jeune artiste quitter sa Providence natale, dans le Rhode Island, pour entamer un diplôme à la School of the Art Institute de Chicago – à aujourd’hui.

« J’ai toujours eu des problèmes d’anxiété, mais au lycée c’était très handicapant, socialement parlant, et je ne savais pas comment communiquer avec les gens, me raconte Brooks au téléphone, après ses cours. Alors je me suis mise à dessiner dans des cahiers et à passer du temps en studio. Je faisais constamment des choses. C’était ma manière d’exprimer tout un tas de sentiments sur lequel je ne parvenais pas à mettre de mots. C’est de là qu’est né mon travail, de ce besoin de me soigner. »

Brooks assure que c'est dans ses carnets qu'elle est la plus à l'aise, que « les choses viennent naturellement et spontanément. » C’est peut-être pour ça que son travail semble à la fois incroyablement expressif et introspectif. Brooks donne une image de l’adolescence noire à travers un prisme incroyablement coloré de tendresse et d’amour. Ses personnages sont habillés d’imprimés zèbre et de motifs au moins aussi pittoresques. Ils sont étendus sur des couvertures, se tressent les cheveux les uns les autres, tirent sur des gros joints ou profitent d’un moment de contemplation, entourés de fleurs, d’étoiles et d’arcs-en-ciel. Parfois, un halo de lumière flotte au-dessus de leurs boucles vertes et violettes.

On a rencontré Brooks, pour qu'elle nous en dise plus sur elle et sur son travail.

C’était comment, de grandir à Providence ?
Providence, c’est super petit, mais il y a une communauté artistique très forte, notamment pour les enfants des quartiers les plus déshérités. Je faisais partie d’un programme qui s’appelait New Urban Arts pendant tout mon lycée. Les artistes locaux nous y apprenaient plein de choses, de la sérigraphie aux techniques acoustiques, et on avait un accès libre au studio et aux fournitures. Les étudiants sont chargés d’embaucher les artistes avec qui ils souhaitent partager l’espace, alors on se sent vraiment très proches de nos mentors. J’ai passé beaucoup de temps là-bas, et j’ai compris que ce n’était pas grave de savoir mieux dessiner que parler. J’ai rencontré beaucoup de gens très différents, à différents stades de leur vie, qui venaient de partout et passaient beaucoup de leur temps avec des étudiants de la RSID [Rhode Island School of Design, ndr], des artistes DIY locaux, des gens qui faisaient des fanzines. Providence est un petit endroit magnifique, magique. C’est là-bas que je me sens le plus moi-même.

Qu’est-ce qui t’as attirée à Chicago ?
Je ne voulais pas aller à la RISD et je n’ai pas réussi à entrer dans l’école que je visais. Je suis allée dans une prépa très orientée sur le sport et les matières académiques, ce qui ne m’a pas beaucoup aidé. Je me suis beaucoup débattue. Dans un dernier effort, j’ai réussi à déposer ma candidature à la School of the Art Institute of Chicago en juin, j’ai été prise en juillet et j’ai déménagé en août. Je n’avais jamais été à Chicago avant ça. C’était une grosse décision, à prendre rapidement, mais ça a été génial. Chicago est une ville magnifique et le genre d’endroit où les gens vont pour travailler dur, tout donner. J’étais un peu dépassée au début, et je trouve encore que la ville peut être parfois écrasante. Le cercle social des écoles d’art n’est pas toujours très amical. Mais le côté interdisciplinaire rattrape tout ça. On n’est jamais limité par son médium, on a toujours le droit d’y amener autre chose, de s’essayer à la nouveauté. Et la scène print de Chicago me fait vraiment penser à celle de Providence : saine et bienveillante.

Comment s’est préparée ton exposition à la Deli Gallery, et comment tu as choisi les travaux que tu voulais présenter ?
Ça fait des années que je publie mon travail sur Tumblr, et Max [Marshall, le propriétaire de la Deli Gallery, ndr] a reposté un jour l’un de mes dessins. Je rendais visite à quelqu’un à New York l’été dernier et j’étais très excitée par l’exposition qui se tenait à ce moment-là à Deli, alors j’y suis allée. Le plan c’était simplement de me présenter, mais j’étais un peu à l’ouest. Quand je suis entrée, je pensais que Max saurait immédiatement qui j’étais, parce qu’il me suivait sur Instagram. Mais on était tous les deux trop timides pour faire quoi que ce soit. [Rires].

J’ai déjà été dans cette situation !
Oui, quand tu souris timidement à quelqu’un situé à l’opposé de la galerie. Au bout d’un moment, on s’est quand même mis à parler et j’ai commencé à préparer l’expo à partir de là. Pour le choix de mes œuvres : je me suis d’abord dit que j’allais montrer beaucoup de peintures. De grandes peintures à l’huile qui ressemble aux peintures sans titres de l’expo. Quand Max est venu à Chicago pour visiter mon studio, il a parcouru mes carnets de croquis. J’avais posté leur contenu sur internet mais je ne les avais jamais montrés comme des œuvres sérieuses, dans un espace critique, jusqu’à cette année. Les gens ont commencé à s’intéresser de plus en plus à leur aspect intime, honnête. C’est un peu une manière de jeter un regard voyeur sur le journal intime de quelqu’un, mais c’est aussi un exercice de confiance. Max a été attiré par ça, par tous ces dessins que je n’ai jamais finis. Tout ce que j’avais relégué au second plan pour essayer de « sophistiquer » mon travail, le rendre plus conceptuel, le faire à l’huile, monter d’un cran. J’ai pu retourner à cette manière de faire, qui est la plus proche de moi et qui est en fait ce que j’ai toujours voulu faire, même si j’avais le sentiment que ce n’était pas assez bien. C’était une forme de validation que de parler et de choisir les travaux issus de ces carnets. J’en ai gardé certains constamment avec moi au fil du temps. Ce sont comme des capsules temporelles et aussi des objets de deuil un peu bizarres. Des fantômes de relations passées et de vieilles manières de penser. En les étalant sur la table de l’expo, je demande un peu au spectateur de partager ce fardeau d’émotions avec moi.

Tu commences toujours à travailler à partir de ton carnet de croquis ?
J’aime l’aisance que me procure le fait de travailler à partir de mon carnet de croquis. Mais j’essaie d’arriver à travailler sur une plus grande échelle en conservant la même intuition, la même spontanéité. Ce n’est pas évident. Le travail à grande échelle – la sérigraphie par exemple – demande beaucoup de préparation et de réflexion en amont. En général, je préfère procéder dans la fluidité : une chose entraîne l’autre, de manière naturelle. Il me semble que c’est plus authentique. C’est avant tout une affaire de confiance en soi.

Ton travail est très coloré, plein de vie mais parmi les personnages que tu représentes, ils sont nombreux à sembler absorbés par leurs réflexions. Peux-tu nous en dire plus sur leur attitude ?
La plupart de mon travail se concentre autour de l’identité noire mais je tente aussi d’exprimer l’amour, la tendresse et l’innocence dans un même sentiment. C’est pourquoi il y a cette place pour la réflexion sur soi. C’est une posture qui a aussi à voir avec le fait d’apprendre. J’essaie de représenter l’identité adolescente noire avec une bienveillance qui ne fait pas d’eux des criminels – comme c’est souvent le cas. Les femmes noires sont réifiées, diabolisées et réduites au silence à un tel point qu’on les voit rarement comme des êtres autonomes et maîtres de leurs émotions. Il me semble que ces perspectives sont trop peu présentes dans l’art contemporain. Les préjugés autour du corps et de l’identité noire ont été si bien digérés que ce qui m’intéresse, c’est de propager une nouvelle lecture. Je suis quelqu’un de très sensible et quand je pense à une œuvre, je me dis souvent que j’ai envie de représenter des choses que j’aurais aimé voir plus jeune – mais auxquelles je n’avais pas accès. Créer une œuvre, c’est exprimer un récit qui puisse toucher d’autres jeunes artistes de couleur, leur faire sentir qu’ils ont une voix et qu’ils ont eux aussi leur place au sein du monde de l’art.

La première fois que je suis allée à Chicago – l’une des villes des États-Unis les plus touchées par le racisme – j’étais parmi les 3% d’étudiants noirs de mon université. Je me suis sentie très isolée. Je voudrais que mon travail permette à d’autres jeunes de ne pas ressentir ce sentiment, qu’il concerne l’affect ou le manque de représentation. L’art noir qui a accès à la reconnaissance est sérieux, il concerne un travail de deuil. Il est extrêmement important mais la narration de l’identité noire ne peut se résumer à ça. Mon expérience influence mon parcours mais le fait d’avoir eu accès à l’art a eu un impact profond sur mon identité. J’ai été entourée par un groupe d’artistes qui rassemblait des personnes d’âge, d’origines, de genre, de classe et d’horizons différents. Ça m’a permis de réaliser qu’en tant que personne de couleur, mon point de vue avait de la valeur et qu’il était important que je le partage.

L'exposition Love You Coz You Always Tell the Truth se tient à la Deli Gallery, dans le Queens, jusqu'au 25 mars 2018. Plus d'informations ici.

briannarosebrooks.com

@staytender

Cet article a initialement été publié par i-D US.