R-Collection Automne/Hiver 2018/2019. Photographie Maria Korkeila.

comment la mode finlandaise fabrique-t-elle autant de talents ?

Pour sa 93ème édition, le grand salon de la mode italienne, le Pitti Uomo a mis à l’honneur la scène mode finlandaise. Une consécration pour ce pays qui regorge de talents.

par Sophie Abriat
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15 Janvier 2018, 12:07pm

 R-Collection Automne/Hiver 2018/2019. Photographie Maria Korkeila.

À la Forteresse de Basso, à Florence, une foule bigarrée – des looks d’un classicisme des plus consensuels aux excentricités les plus abouties – se presse. Les flashs crépitent toujours autant pour les fameux « peacocks », ces hommes qui paradent en costumes trois-pièces flamboyants. Se rendre au Pitti, le plus grand salon de la mode masculine, qui ne cesse de grandir d’année en année quitte à faire de l’ombre à la Fashion Week de Milan, est une aventure. Les acheteurs du monde entier (ils étaient 25 000 cette année, soit 600 de plus qu’en janvier dernier) – budget en poche pas encore dévoré – viennent découvrir les tendances de demain. Il y a de quoi faire avec les quelque 1200 marques exposées qui font le grand écart entre tailoring formel et dernières innovations techniques. Cette saison, le programme était encore une fois des plus denses : 032c a lancé sa première collection de vêtements ; Gucci a ouvert sa boutique/restaurant/galerie en plein cœur de Florence ; Woolmark a dévoilé les gagnants de ses prix ; Jun Takahashi d’Undercover a organisé un défilé commun avec son ami, le designer Takahiro Miyashita (The Soloist). Et parmi ce festival de festivités, la fondation Pitti Immagine Discovery a choisi la Finlande comme invité d’honneur.

Huit designers ont été sélectionnés pour représenter le pays. Des jeunes créateurs (Maria Korkeila, Rolf Ekroth, Mannisto, Formal Friday) et des marques plus établies (Vyner Articles, Nomen Nescio) : une famille, une équipe ravie de se voir offrir une telle exposition. « Tout le monde connaît le design Finlandais, on ne peut pas en dire autant avec la mode ! Cette initiative va permettre de mettre la lumière sur une nouvelle génération de designers » a lancé Janne Taalas, Ambassadeur de Finlande en Italie, lors de la présentation des marques sélectionnées aux journalistes et acheteurs. « La Finlande est en train de devenir l’une des scènes mode les plus dynamiques et créatives. Cela fait quelques années déjà qu’on s’intéresse à la mode Finlandaise, à une époque où personne en Europe ne s’y intéressait », renchérit Raffaello Napoleone, Directeur général du Pitti.

Rolf Ekroth x Halti Automne/Hiver 2018/2019. Photographie Osma Harvalahti.

Depuis quelques années, la Finlande et la mode scandinave en général attirent les spotlights de la mode internationale. On connaît déjà Acne (Suède), Filippa K (Suède), Henrik Vibskov (Danemark) et Aalto (Finlande), le label qui grimpe ; mais ce n’est que la face immergée de l’iceberg : la Finlande regorge de talents. Certains comparent même cette poussée de designers finlandais à la vague de designers belges dans les années 1980. « Peut-être que les gens trouvent exotique qu'un pays sans tradition de mode, en dehors de Marimekko dans les années 1960, produise soudain beaucoup de jeunes talents, qui abordent la mode d'une manière très fraîche, joyeuse et jeune. Même si l’époque est très différente par rapport à la fin des années 1980, on peut comparer la situation à celle de la Belgique. Le mouvement belge est également né autour d'une école, l’Académie royale des beaux-arts d'Anvers, et je pense que nous pouvons dire qu'Aalto est au cœur de ce qui se passe en Finlande en ce moment », souligne Tuomas Laitinen, Directeur mode de la très réputée Aalto Université, l’école de mode basée à Helsinki. Une institution, véritable mine de talents à côté de laquelle n’est pas passée le Festival d’Hyères qui couronne depuis quelques années déjà des designers finlandais. En 2016, le duo finlandais Hanne Jurmu et Anton Vartiainen, recevaient une mention spéciale du Jury et en 2017, c’est la jeune styliste d’Helsinki Maria Korkeila qui recevait cette même distinction.

C’est intéressant de voir comment ces designers mixent des éléments de l’histoire finlandaise à des référents de la culture mondiale. Julia Männistö (Mannisto) s’est inspirée du sauna finlandais et de la figure légendaire de l’ours, résultat : deux teddybears qui s’embrassent sur un tissu éponge appliqué en patch sur du denim. Rolf Ekroth, ancien joueur de poker professionnel, a présenté une collection inspirée des vestes techniques de voile – les sports de plein air sont très pratiqués en Finlande – mixés à des éléments du hip-hop (Wu-Tang Clan notamment) des années 1990. Les vestes de Formal Friday scintillantes contiennent des fragments de miroir, en référence aux reflets de la lumière sur les lacs gelés du pays. Sans compter les nombreuses allusions à Helsinki. La Finlande n’a pas de passé en matière de mode, d’héritage à assumer, de patrimoine et de génies devant lesquels s’incliner : la liberté donnée aux designers n’en est que décuplée. « En Finlande, il n’y a pas de grandes marques de mode et nous n’avons pas une industrie de la mode au sens européen du terme. On ne voit pas vraiment dans la rue une Mode avec un M majuscule. Ayant vécu à l’étranger, je vois le côté positif de la chose : à Paris, une personne est en permanence entourée de marques de mode, de boutiques, de pubs. Même avec Internet, les stimuli visuels en Finlande ne viennent pas du monde de la mode. Le fait même que la Finlande ne fasse pas partie du monde traditionnel de la mode donne aux designers finlandais une perspective unique ! », lance Maria Korkeila, la jeune styliste (diplômée d’Aalto, bien sûr !) venue présenter sa collection en partenariat avec R-Collection, une marque d’anoraks et de parkas pour grand froid.

Rolf Ekroth x Halti Automne/Hiver 2018/2019. Photographie Sofia Okkonen.

Sans aucun doute, le pays doit beaucoup à sa grande école de mode : tous les designers rencontrés ne tarissent pas d’éloges sur la formation. « Le succès actuel de la mode finlandaise doit beaucoup à l’Université Aalto et au travail réalisé par Tuomas Laitinen. Il pousse les étudiants à aller toujours plus loin, à trouver leur propre style. La qualité du programme est incroyable ! On étudie comme si on était déjà dans une maison de mode. On travaille en émulation, on regarde ce que font les autres de bien. On ne copie pas ce qu’ils font mais on copie l’idée de faire quelque chose de bien ! », indique Rolf Ekroth, lui aussi diplômé d’Aalto. À l’école, il n’y a pas de salle de cours classique, mais une succession d’ateliers consacrés à la broderie, la couture, le tricot, l’impression.

Existe-t-il un style finlandais, quelle est cette « Finnishness » dont tout le monde parle ? Minimalisme et mode green, mis à part. « J’ai toujours un peu peur de lier la mode à une nationalité en particulier. C’est quelque chose d’un peu trop patriotique pour moi. Mais, peut-être que les jeunes designers finlandais sont un peu fous, d'une manière positive. Ils sont très novateurs et sans préjugés, indique Tuomas Laitinen. Ce qui se passe maintenant avec Aalto est le résultat de dix années de travail acharné. Nous sommes aussi exigeants qu’à Central Saint Martins vis-à-vis des étudiants, mais nous offrons plus de liberté dans les disciplines croisées. Chez Aalto, vous pouvez vous déplacer entre les vêtements pour homme et les vêtements pour femme, la maille et le design textile, de sorte que vous n'êtes pas mis dans une « boîte » jusqu'à l’obtention du diplôme. C’est un avantage quand nos étudiants postulent pour des emplois dans les grandes maisons. D'une certaine manière, Aalto est un chaos organisé comme toutes les grandes écoles d'art et de design. Nous travaillons comme une maison de couture miniature en fonction du rythme de travail de l'industrie. C'est un parcours très difficile, mais c'est aussi très amusant et on produit beaucoup de beauté », poursuit le Directeur mode. En exposant au reste du monde le travail de ces designers finlandais, le Pitti Uomo montre qu’il n’est pas qu’un événement BtoB. « Aujourd’hui, le Pitti Uomo est une référence pour toute l’industrie du menswear et une place de choix pour les designers émergents », insiste Raffaello Napoleone. Hussein Chalayan a présenté sa première collection homme au début de sa carrière lors de la 64ème édition du Pitti Uomo en 2003, tandis qu’Haider Ackermann a fait ses premiers pas dans le menswear en 2010 à Florence. Parions sur le même succès pour ces designers finlandais.

R-Collection Automne/Hiver 2018/2019. Photographie Maria Korkeila.