la mode est-elle vraiment la seconde industrie la plus polluante au monde ?

Alors que cette information a récemment été démentie, l'injonction morale adressée au monde de la mode n'a jamais été aussi forte.

par Osman Ahmed
|
10 Juillet 2019, 8:42am

Cet article a initialement été publié dans le numéro The Voice of a Generation Issue d'i-D, no. 356, Èté 2019. Commandez votre numéro ici.

La mode est la deuxième industrie la plus polluante au monde. C'est en tous cas une affirmation que l'on retrouve dans de nombreuses campagnes militantes, articles et documentaires révolutionnaires - parmi lesquels The True Cost par Andrew Morgan. Souvent utilisés pour faire du lobbying contre les entreprises du monde de la mode; ces chiffres orientent les marques de luxe vers la réduction de leurs déchets polluants, et pousse les nouvelles générations à repenser totalement leurs méthodes de création, de production et de diffusion. Depuis quelque temps, tout le monde semble faire plus attention à sa manière de produire et de consommer. Sauf qu'un problème subsiste… Ces chiffres sont inexacts. En effet, ce qui semblait relever de l'évidence s'est vu contredit par des journalistes du New York Times et d'autres experts environnementaux. Et si tout le monde semble ignorer d'où vient cette affirmation taillée pour faire les gros titres et vite relayée par des sources respectables, celle-ci a rapidement pris la valeur d'une vérité générale.

Cela change-t-il vraiment quelque chose ? Ces chiffres pourraient jouer en faveur d'une prise de conscience du poids des déchets polluants produits par l'industrie. Sauf que c'est encore faux. Dans un monde où les marques brandissent la « sustainabilty - durabilité » comme un argument marketing décisif, où les moyens de production écologiques semblent de rigueur, le terme semble être l'accessoire de la saison. Pourtant, d'après le Global Fashion Agenda, la moitié de l'industrie ne s'est pas encore orientée vers le développement durable, et le terme est simplement utilisé à des fins marketings. Les statistiques sont certes un peu ennuyeuses, mais il est essentiel de bien saisir le problème. Après tout, si nous ne sommes pas capables d'identifier clairement ce qui ne va pas, comment pouvons-nous améliorer la situation ?

Ce dont nous sommes sûrs, c'est que, d'après McKinsey, 3/5èmes de tous les vêtements produits finissent brûlés, ou dans des décharges, après seulement un an d'utilisation. La fondation Ellen Macarthur estime que moins de 1% des matériaux utilisés pour créer des vêtement sont recyclés. Les émissions de gaz liées à l'industrie de la mode sont plus importantes que tous les envois postaux et voyages en avion internationaux combinés, et toutes les secondes, l'équivalent d'un camion poubelle de vêtement est brûlé ou abandonné dans une déchèterie. Il a également été confirmé que les machines à laver libèrent chaque année un demi-million de tonnes de microfibres dans l'océan, soit l'équivalent de plus de 50 milliards de bouteilles en plastique. Pour couronner le tout, entre 20 et 25% des produits chimiques utilisés aujourd'hui le sont à des fins de traitement du textile.

Le concept de durabilité est paradoxal : l'essence même de la mode reposant sur une constante réinvention, il semble impossible d'atteindre un mode de production 100% écologique.

« Le mot « sustainabilty - durabilité » est maintenant associé à quelque chose d'inatteignable » affirme Orsola de Castro, co-fondatrice de Fashion Revolution, un groupe d'activistes oeuvrant dans le monde de la mode. « Mais si on est créatif, efficace et qu'on a du bon sens, on se dirige nécessairement vers un modèle plus durable. » Ce sont habituellement les plus petites marques et les créateurs indépendants qui se révèlent capables de produire de manière responsable. « Les lois ne définissent pas réellement le développement durable, et mettent très peu de choses en place pour protéger les personnes qui fabriquent nos vêtements » fait remarquer le créateur Richard Malone. La clef serait donc de se renseigner et de faire (très) attention. « Il ne faut pas chercher à être parfait, il faut juste commencer, ajoute Claire Bergkamp, Responsable du développement durable et de l'innovation chez Stella McCartney. C'est tellement plus simple quand la durabilité s'inscrit à l'origine du processus de production. »

Le concept de durabilité est paradoxal : l'essence même de la mode reposant sur une constante réinvention, il semble impossible d'atteindre un mode de production 100% écologique. Bethany Williams, dont la marque est spécialisée dans le soutien aux oeuvres de charité et aux productions éthiques, ajoute : « ll faut être au coeur du problème pour mettre en place de vraies solutions. » Et savoir utiliser son expérience pour proposer des idées qui sont aussi attrayantes que respectueuses de l'environnement.

Environ 500 milliards de dollars sont dépensés chaque année dans des vêtements jetés et rarement recyclés. Il est donc vital que les créateurs commencent à travailler avec des matériaux recyclés. Heureusement, c'est déjà le cas de certains d'entre-eux. Richard Malone utilise du nylon recyclé à partir de plastique trouvé dans les océans; Bethany Williams choisit son denim dans un dépôt du Kent et convertit les déchets plastiques en laine; le créateur hollandais Duran Lantink transforme des pièces de créateurs de seconde main en créations hybrides et innovantes; Phoebe English achète ses matériaux en Grande-Bretagne pour réduire son empreinte carbone; tandis que Stella McCartney recycle les invendus de ses précédentes collections pour en créer une nouvelle présentée à la Fashion Week de Paris. « Il faut se concentrer sur les matériaux, utiliser du coton naturel, du polyester et du nylon recyclé, choisir un fournisseur de viscose qui peut garantir qu’il ne coupe pas d’espèces d’arbres en danger pour sa fibre, utiliser du chanvre, du lin et pas du cuir » ajoute Bergkamp, qui souligne que l’élevage et la production de cuir contribuent largement au dérèglement climatique (18% des émissions de gaz à effet de serre au niveau planétaire).

Pour ceux d’entre-nous qui ne fabriquent pas de vêtements, il est relativement simple de repenser nos pratiques : « Réparer, ajuster, échanger, donner » .

L’un des plus grand problèmes de l’industrie de la mode réside dans l’intraçabilité de ses chaînes de production. De nouvelles plateformes comme Open Apparel Registry situent sur une carte les usines de vêtements pour permettre davantage de transparence : il est essentiel de savoir comment et par qui nos vêtements sont fabriqués. Pour les créateurs, cela implique de travailler avec des fournisseurs indépendants capables de contrôler et de limiter leur impact environnemental. Richard Malone utilise par exemple des teintures à base de plantes pour ses vêtements, dont la plupart sont recyclées et fabriquées par des femmes de Tamil Nadu qui teignent les fils et tissent chacun des éléments à la main.

« Il y a trois ans, je me suis mise à remonter ma chaîne de production, d'une ferme d’Alpaga dans les montagnes péruviennes, aux fermes de laine en Uruguay en passant par les champs de coton en Turquie, affirme Amy Powney de chez Mother of Pearl. Je voulais savoir si je pouvais créer une ligne totalement durable, et connaître la provenance de tous les vêtements: savoir par où ils étaient passés, de quels matériaux ils étaient composés, qui avait travaillé dessus et par qui ils avaient été traités. Finalement, cela revient moins cher de travailler en localisant notre production.» Pour ceux d’entre-nous qui ne fabriquent pas de vêtements, il est relativement simple de repenser nos pratiques. « Réparer, ajuster, échanger, donner » explique Francois Souchet, responsable de la campagne Make Fashion Circular. « Si une pièce a été faite à partir de matériaux recyclés de qualité, et surtout pensés pour être recyclés, elle peut être très facilement réinvestie dans le système de production. »

En 2019, il est beaucoup plus facile d’obtenir des informations sur la provenance de ses vêtements. « L’astuce, c’est d’avoir la patience de lire, de savoir lire entre les lignes, de pouvoir tout remettre en question, de se fier ensuite à son instinct pour pouvoir déterminer ce qui est pertinent et ce qui l’est moins, affirme Orsola de Castro. Même si c’est juste une petite avancée, ça peut toujours faire la différence. » Le développement de matières à base de plantes offre des alternatives aux produits d’origine animale. Bolt Threads est une entreprise qui fabrique de la soie à partir de protéines, elle utilise des matières fermentées, du mycelium pour faire du cuir, et parfois même des champignons. Il est aussi possible d’utiliser l’EcoNyl, un nylon de grande qualité conçu à partir de plastique trouvé au fond de l’océan. « La patience et les recherches sont les seuls moyens pour que les changements puissent avoir lieu, ajoute Richard Malone. Mais le plus important reste de partager les savoirs et les avancées de ces recherches. J’espère que toute les entreprises – que ce soit des créateurs indépendants, LVMH ou Kering - vont adopter de meilleures réflexes, et en ce sens partager toutes leurs ressources. »

« Il est finalement très important de questionner le système nécessaire à la mise en place de ces changements. »

« Le genre d’industrie de la mode que je voudrais créer ne correspond pas au modèle traditionnel qui ne cherche qu’à faire du chiffre et des produits tendances, » explique Richard Malone. La clef d’une attitude durable réside dans la redéfinition totale de la structure d’une entreprise. Ce qui commence par la limitation des quantités produites, et la construction d’une relation personnalisée avec les clients. Une vision qui pourrait amener à travailler en dehors des limites du calendrier de la mode traditionnelle, à s’associer à des fournisseurs éco responsables, ou à prévoir de plus petites collections en fonction de la quantité de matériel disponible. Revoir les délais de livraison des commandes, et ne produire que ce qui est demandé, collecter les chutes de tissus, ou transformer des matériaux inattendus en pièces uniques.

La confection du vêtement n’est pas la seule chose importante en soi, l’utilisation que le client en fera est également essentielle. « En tant que créateur, il faut aussi penser à l’usage que les clients vont avoir du vêtement, ajoute Francois Souchet. Il faut donc se demander pourquoi et pour qui on fait des vêtements, et ce qui leur arrivera après que le client les aient achetés. Est-ce qu’il peuvent être réparés facilement ? Est-ce que le tissu peut être recyclé ? »

« Il est finalement très important de questionner le système nécessaire à la mise en place de ces changements. Il faut penser aux matériaux, mais aussi à de meilleures attitudes commerciales pour faire en sorte que les vêtements soient réellement utilisés. Est-ce qu’on pourrait louer plus de vêtements ? Est-ce qu’on pourrait les réutiliser d’une autre manière ? Est-ce que des partenariats ou des collaborations pourraient aider ? » Le débat est ouvert.

Cet article a initialement été publié sur i-D UK.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.

Tagged:
pollution
waste
deadstock
durabilité
gaspillage
mode durable
the voice of a generation issue