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musique

le jazz est de retour à londres

Quand on pense jazz, on pense à Miles Davis, Charlie Parker ou John Coltrane. Plus rarement à la scène underground qui s’impose doucement au sein du paysage culturel londonien. Et pourtant, elle n'a jamais été aussi exaltante.

Matthew Whitehouse

Dieser Artikel erschien zuerst auf i-D UK.

Quand on pense jazz, on pense à Miles Davis, Charlie Parker ou The Simpsons's Bleeding Gums Murphy. Plus rarement à la scène underground qui s'impose pourtant doucement au sein du paysage culturel londonien. Et pourtant.

Dans les caves de Londres, le jazz reprend vie. Des vibrations d'avant-garde émanent du Total Refreshment Centre à Dalston, des rassemblements ont lieu à la l'égliseSt James the Great Church de Clapton, et une nouvelle génération d'artistes se réclame de la vieille garde, mêlant des influences afrobeat, jungle, house et grime pour créer un son qui dépasse son cadre traditionnel. Le jazz ne se limite plus aux salles de concert, il est désormais partout. Sur NTS, chez Boiler Room, et même à Glastonbury où Kano a invité le joueur de tuba Theon Cross à le rejoindre sur scène la semaine dernière. Alors pourquoi tout le monde écoute du jazz ?

Pour Adam Moses, directeur de Jazz re:freshed, ce regain d'attention se manifeste depuis un bon moment : « c'est assez étrange, je n'ai pas le sentiment qu'il s'agit de quelque chose de nouveau parce que ça fait longtemps que nous travaillons dans ce sens ».

Figure emblématique de la scène jazz anglaise depuis maintenant 14 ans, Jazz re:freshed s'est développé à partir d'un groupe d'amis issus de la culture des sound system avant de devenir un label, un festival annuel et le désormais légendaire club Mau Mau Bar sur Portobello Road. « Cela fait 14 ans que des artistes viennent chaque semaine en résidence, donc on a vu l'évolution du milieu, avec des hauts et des bas, confie Adam. Ce qui est sûr, c'est que nous n'avons jamais eu un public aussi jeune. »

Adam explique cet intérêt renouvelé en partie grâce à l'écoute en ligne, qui permet aux morceaux de certains artistes se retrouvent dans les playlists d'auditeurs qui ne se sont jamais considérés comme des fans de jazz. « Avant, si tu étais fan de jazz, tu étais fan de jazz.Tu écoutais du jazz, tu dénichais du jazz, c'était la seule musique à laquelle tu accordais de l'importance. Aujourd'hui, avec ce que j'appelle la génération shuffle, la lecture aléatoire va permettre à un son hip-hop d'être diffusé après un titre de pop ou de jazz. On s'est toujours dit qu'il fallait faire en sorte que le jazz s'intègre au paysage musical des gens et aujourd'hui il est plus que jamais acceptable d'avoir un morceau de jazz dans sa playlist. Non seulement c'est envisageable, mais en plus c'est cool. Pas cool 'pour du jazz', tout simplement cool. »

Les graphiques du streaming confirment cette théorie. En Juin 2017, sur Spotify, l'écoute de jazz a augmenté de 56% par rapport à la même période l'an passé. Des artistes comme Binker & Moses, Shabaka Hutchings ou Yussef Kamaal ont autant bénéficié de leur présence sur des playlists généralistes comme Sweet Soul Sunday ou Chillmatic que sur des prescripteurs plus spécifiques, comme le très influent State of Jazz. Qu'elles en soient conscientes ou pas, le jazz s'immisce dans le quotidien de plus en plus de personnes.

« Les gens sont à la recherche de quelque chose de nouveau, de différent, et c'est le cas pour toutes les scènes musicales » affirme Crispin Parry chez British Underground, une initiative qui œuvre à soutenir et financer la scène musicale anglaise et la faire rayonner à l'étranger. « Le jazz n'est pas seulement un genre musical profondément intéressant, il permet aussi de rassembler des gens aux goûts musicaux parfois opposés. Il rassemble des sons extrêmement différents, des mélodies douces comme des sons très lourds. Les gens qui préfèrent la musique club voient souvent le jazz comme sa matrice live. »

Il y a 18 mois, Crispin s'occupait de la première apparition américaine de Stormzy, Section Boyz et BBK's Frisco sur SBTV lors du festival texan South By Soutwest - une scène plus habituée au rock qu'au grime. « En regardant les mecs jouer je me suis demandé : bon on va faire quoi après ça ? Tout le monde commençait à parler de jazz mais je ne faisais pas partie de ce milieu-là. Et puis j'ai rencontré Moses Boyd. J'ai eu l'impression qu'il me parlait d'une scène en pleine ébullition dont j'ignorais tout. » En mars, Crispin s'est associé à Jazz re:freshed pour monter une scène entièrement jazz lors du festival texan SXSW comptant Moses, entouré du saxophoniste Sabaka Hutchings et du percussionniste Sarathy Korwar. La salle était pleine tandis que Drake se produisait à quelques mètres sur la scène principale. « C'était extraordinaire » raconte Crispin. « Personne ne s'attendait à ce qu'une scène jazz ait autant de succès. Il y avait de très grands noms au festival SXSW qui n'ont pas attiré autant de monde, c'était noir de monde. »

« C'est comme un nouveau souffle » continue Crispin. « Il y a eu une réelle mutation du répertoire, ça se voit et ça se ressent. Plus on s'investit dans le jazz, plus on en ressort enrichi. C'est un mouvement indépendant. Les artistes qui le portent ne s'inquiètent pas de savoir s'ils recevront de l'argent du ministère de la culture ou s'ils pourront être programmés au Barbican. Il y a un système d'entre-aide incroyablement développé, un lien communautaire indestructible, un peu à l'image du grime, ce côté 'faisons ça ensemble, rassemblons les gens et passons un bon moment' ».

À l'avant-garde de cette philosophie, il y a Binker & Moses, un duo composé du batteur Moses Boyd, originaire de Catford et du saxophoniste Binker Golding, né à Tottenham. Ils puisent dans une discothèque où Fela Kuti côtoie Jimi Hendrix, P-Funk et Guns & Roses et créent un son qui, comme celui de Brit Funk ou des Lovers Rock avant eux, ne pouvait venir que de ce melting-pot sonore et culturel que représente Londres. « Quand je suis arrivé dans le jazz, je me suis dit 'donc j'aime la house, j'aime l'electro et maintenant voilà le jazz' affirme Moses. Aujourd'hui, le jazz a rejoint la conversation. C'était un genre un peu outsider, pas seulement musicalement, mais physiquement aussi. Il était souvent joué dans des clubs peu fréquentés ou réservés aux initiés. Il était assez isolé des autres genres musicaux. Aujourd'hui, on le retrouve plus souvent et dans des lieux très différents. »

Moses et Binker accordent du crédit aux musiciens qui emmènent le style vers de nouveaux horizons et lui permettent d'atteindre un public plus jeune, moins initié. « À l'université, le jazz est réduit à Ronnie Scott explique Binker. C'est une excellente scène, qui fait du très bon travail mais il suffit d'ouvrir un peu les yeux pour se rendre compte qu'il existe tout un monde de musique. Je pense que beaucoup de jeunes ont regardé les choses de cette manière et se sont dits : 'pourquoi est-ce qu'on ne jouerait pas dans d'autres endroits ? Et pourquoi pas un vendredi soir ?' S'il y a suffisamment d'ambiance, les gens sont réceptifs, même lorsqu'il s'agit d'un genre qu'ils n'ont pas l'habitude d'écouter. »

Au sein d'un genre musical, ce type de rupture marque un tournant essentiel. Pour Binker & Moses, s'obliger à rester dans la case « jazz », revient à louper quelque chose. Dans un monde où l'écoute streaming a troublé l'allégeance à un genre défini et où de plus en plus de musiciens désirent emmener leur son hors de ses horizons traditionnels, peut-être que la réponse à la question « pourquoi tout le monde écoute du jazz ? » est simple : ils n'en écoutent pas. Les gens écoutent simplement de la très, très bonne musique.

« Je jouerai devant n'importe qui, du moment que les gens sont prêts à écouter et recevoir ma musique, acquiesce Binker. Je me fous de la priorité qu'ils accordent au jazz ou du niveau de connaissance qu'ils en ont. Ça ne me pose aucun problème s'ils écoutent de la house et n'ont jamais entendu un disque de Coltrane. Je suis juste heureux qu'ils le découvrent maintenant. »

Credits


Texte : Matthew Whitehouse
Photographie : Elliott Morgan