Mary Katrantzou fall/winter 17

plaidoyer pour une mule, la chaussure la plus perverse du monde

De Louis XIV à Alessandro Michele chez Gucci, la mule a survécu à tout et revient hanter les podiums des défilés de cette saison. Mais pourquoi ?

par Alice Newell-Hanson
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30 Mars 2017, 7:45am

Mary Katrantzou fall/winter 17

Dans la saison 2 de Sex and the City, Charlotte York tombe sous le charme d'une paire de mules blanches et pointues qui lui font de l'œil de l'autre côté de la vitrine. Subjuguée par leur beauté, elle s'autorise à entrer dans le magasin. La voilà engagée dans une conversation avec un vendeur fétichiste des pieds, ravi de pouvoir lui prodiguer un massage en bonne et due forme, avant de lui remettre sa carte bleue et après avoir passé la mule au pied manucuré de Charlotte - nous sommes en 1999. La scène est éloquente et prouve une chose : les mules sont importables mais ont toujours été l'objet de tous les fantasmes. Elles rappellent irrémédiablement la mode de la fin des années 1990 et le début des années 2000.

Mais elles évoquent aussi les pin-up sulfureuses et les boudoirs des années 1950. Quoi qu'il en soit en réalité, les mules riment avec l'idée de perversion. Par définition, la mule est ouverte à l'arrière, laissant à la vue de tous le talon de celle (ou celui) qui la porte. En partant du principe que la fonction première d'une chaussure est de couvrir le pied et de faciliter la marche, la mule est le plus gros raté vestimentaire des deux derniers millénaires. Mais, fait étonnant, ça ne les empêche pas d'être partout. Cette saison, on les a retrouvées sur les podiums de Marques'Almeida, Jacquemus et Eckhaus Latta. La styliste Mary Katrantzou présentait quant à elle une série de chaussures à talons ornées de cristaux, ouvertes à l'arrière en référence aux mules pré-2000 que portaient les courtisans à la cour de Louis XIV. 

Marques'Almeida automne/hiver 2017

Mais l'apparition des mules est antérieure au Roi Soleil. On a retrouvé des tombes byzantines datant du 8ème siècle dont les défunts portaient des mules. Le mot « mule » est originaire du latin, mulleus calceus. Un terme utilisé à l'époque pour désigner les chaussures rouges portées par les magistrats romains. Mais d'autres formes de chaussures ouvertes se portent dans l'Empire Romain à commencer par les babouches en cuir, très élégantes, de l'Afrique du Nord.

À la fin du Moyen-Âge, des mules bien plus inconfortables sont adoptées par les Vénitiens du 15ème siècle. Ces compensées ouvertes à l'arrière ont fait le bonheur de l'aristocratie vénitienne qui s'autorisait des hauteurs parfois phénoménales (on rapporte qu'elles pouvaient atteindre jusqu'à 20 centimètres de haut) . Surnommées Chopines ou mules échasses, ces nobles chaussures étaient une version alternative des pantoufles portées dans les harems turcs et bannies par l'Eglise espagnole car jugées « dépravées et dissolues ». Une sentence qui n'a pas empêché la mule hardie de s'inviter dans les cours royales jusqu'à la fin de la Renaissance. Le premier valet de Louis XIV devait lui passer les mules royales aux pieds chaque matin - à la fin de l'année, il avait le privilège de se les approprier.

Gainsborough, Fragonnard et Hogarth ont peint de nombreux porteurs de mules au 18ème siècle, à l'époque où la chaussure était l'indispensable de toute bonne garde-robe. En 1786, le comte de Vaublanc écrit dans ses mémoires que les mules sont devenues si hautes que les femmes doivent parfois s'agripper à des cannes pour marcher dignement. Au milieu du 20ème siècle, les mules ont beau avoir perdu quelques centimètres de hauteur, elles sont tout aussi inconfortables. Surmontées d'un ou deux pompons, elles anoblissent les pieds des femmes au foyer, des ersatz de la sensualité qu'inspirent les boudoirs d'antan. Les mules sont aussi portées par les stars du cinéma, de Marilyn Monroe à Divine dans Pink Flamingos. Leur aura sulfureuse n'en est que plus grande. 

En 2015, Jeremy Scott parfait l'héritage sexy de la mule en introduisant sur son podium une version en plastique rose pétard. En collaboration avec la marque d'accessoires brésilienne Melissa, Scott s'est emparé de la chaussure la plus immettable et a poussé ses traits à l'extrême en la peignant de rose bonbon, d'un petit talon de 5 centimètres et en les surnommant « inflatable » - gonflables. 

Gucci spring/summer 16

Cette même saison, un autre type de mules s'est infiltré sur les podiums. Alessandro Michele présentait sa première collection pour Gucci, métamorphosant la chaussure phare de la maison italienne en mule. Le fameux mocassin Gucci est apparu, son talon remplacé par une semelle à poils - une pièce hybride et subversive, un pied-de-nez salvateur à l'héritage BCBG du mocassin. Au printemps les dites-chaussures (et les copies qui ont suivi) ont foulé les trottoirs des villes et anobli les jambes des filles aux jeans coupés.

Le mocassin Gucci - que Michele a retravaillé chaque prochaine saison depuis - symbolise à son paroxysme le retour au plat dans l'univers du luxe et le rôle significatif qu'avait à y jouer la mule. Les mules plates sont faciles à porter et ont une insoutenable aisance qui rappelle celle des pantoufles. Portées, elles suggèrent un réveil tardif et laissent entendre que vous n'allez sans doute pas vous rendre au travail (parce que vous n'en avez pas besoin). Elles sous-entendent également que vous avez assez d'argent pour vous payer des pédicures et des gommages du talon et que vous roulez en taxi. On les a d'ailleurs vues chez The Row, le site de prêt-à-porter fondé par Mary-Kate et Ashley Olsen et chez Phoebe Philo chez Céline. Pour sa collection croisière en 2017, Balenciaga a conçu des mules capitonnées (plates et à talons) qui rappelaient les pantoufles portées dans les hôtels de luxe, histoire de filer la métaphore du privilège d'être chez soi, l'ultime incarnation du luxe - dans le sillon du pyjama chic. 

Jacquemus fall/winter 17

Plus tôt cette année en janvier, Pinterest prédisait que les « chaussures ouvertes » feraient leur grand retour. C'est donc aux côtés des manches chauve-souris et des robes nuisette que la mule a fait un tabac au box-office de Pinterest récoltant plus de 500 000 mille entrées fin 2016. Endurante, on l'a vue fouler les podiums de la saison automne/hiver 2017. À Paris, elle était aux pieds des silhouettes pensées par Simon Porte Jacquemus. À mi-chemin entre le luxe et le dévergondé qu'on connaît au créateur, la mule était colorée, dotée d'un talon en bois et d'attaches transparentes. À New-York et Londres, les mules selon Eckhaus Latta et Marques'Almeida jouaient de son héritage « tellement-absurde-que-c'en-est-cool ».

Peu importe le prix que vous y mettrez ou le logo estampillé, la mule a quelque chose d'absurde. Un peu comme les culottes ouvertes ou les t-shirts transparents, la mule refuse de remplir son premier devoir vestimentaire. Elle dénigre l'aspect pratique au profit de l'esthétique. Et son renoncement au devoir la rend d'autant plus désirable. 

Credits


Texte : Alice Newell-Hanson
Photographie : Mitchell Sams

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