​2016, l'année où la pop est devenue (vraiment) bizarre

La pop, comme le reste du monde, entre dans une nouvelle ère - plus profonde, moins innocente. Et si c'était mieux en fait ?

par Michael Cragg
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22 Décembre 2016, 11:10am

2016 a été l'année où tous nos repères ont été bouleversés. 2016 a aussi été marquée par le succès délirant de Stranger Things. La série défend l'idée d'un verso du monde, d'un autre côté, d'un "monde miroir" sombre et triste. Cette année, il semblerait que le monde ait glissé dans cette dimension parallèle. La pop a bien entendu aussi vécu ce changement de paradigme. Elle s'est dépassée, s'est renversée, contorsionnée et se déploie désormais dans un registre sans frontières. Des stars que l'on connaissait dans un répertoire pop et commercial se sont embarquées dans des univers indie et expérimentaux. Des stars du rock ont participé à la création d'albums hyper mainstream. La pop est devenue à la fois super bizarre et profondément géniale. Et c'est le monde à l'envers.

Il y a quelques mois, Rihanna, la princesse de la pop, dévoilait (après un long roulement de tambour) son album Anti et surprenait le monde entier avec une reprise de Tame Impala (Same Ol' Mistakes), des blues qui déchirent le coeur ("Love On The Brain"), un duo avec Drake ("Work") et un hommage à Dido ! Le même mois, Sia avec This Is Acting, reprenait le titre phare des années 2000 Thong Song de Sisqo. En janvier également, le titre Cheap Thrills, que Sia avait écrit pour Rihanna, se hissait en haut des charts. Un virage étrange de la pop que le producteur Justin Raisen analysait lors d'une interview pour le magazine Pitchfork en ces termes : "C'est quoi cette pop de merde ? Je sais plus… La pop, ce n'est plus la pop."

En tout cas, Rihanna ne s'est pas complètement laissé aller et a assuré le maintien d'une production mainstream. Tout en flirtant avec la marge. Il faut dire que la star a toujours été accro à l'EDM. Elle est donc revenue l'été dernier armée du titre pulsé This Is What You Came For, signé à quatre mains avec Calvin Harris. Et quand le monde a appris que les paroles de la chanson sont de Taylor Swift, l'ex de Calvin Harris, le titre est devenu LE "threesome" de l'année.

Rihanna n'est pas la seule à s'être éloignée de la pop. Lady Gaga, elle aussi, a troqué synthés et percussions contre sa guitare pour son nouvel album Joanne, dans un style beaucoup plus authentique et personnel que ce qu'on lui connaissait jusque-là. Un retour qui cherche peut-être à faire oublier le caractère confus de son dernier album ArtPop. Joanne, que l'on regardera différemment dans quelques années, incarne la vraie Lady Gaga, celle qui se cache depuis des années derrières des couches d'artifices.

L'album fait partie de ceux qui participent à brouiller les lignes entre la pop et ses hors champs et s'inscrit dans une tradition de collaborations liant mainstream et musique indé. Il comprend à ce titre un certain nombre de collaborations, très diverses : Josh Homme, Beck ainsi que le musicien et troll professionnel Father John Misty ont prêté main forte à Lady Gaga. La pop écrit en bande. Et Beyonce l'a elle aussi bien compris. Pour Lemonade, la star s'est entourée de MNEK, Diplo, Father John Misty (encore!) et Ezra Koenig du groupe Vampire Weekend. Dans Hold Up on reconnaît des influences musicales diverses comme celles d'Andy Williams, Soulja Boy et Yeah Yeah Yeahs. Une oeuvre qui témoigne d'une pop toujours en évolution et qui consacre Beyoncé en meilleure artiste post-pop depuis Michael Jackson. Lemonade est un croisement entre country (Daddy Lessons), rock (Don't Hurt Yourself, duo avec Jack White) et rythmes tout droits venus de la Nouvelle-Orléans (Formation). Dans le clip du titre "Formation", sorti en février, Beyonce célèbre l'identité noire, dénonce les traitements discriminatoires que subissent les Afro-américains et s'inscrit ainsi dans une pop plus engagée que celle qu'on lui connait habituellement. Un élan politique repris plus tard en 2016 par Solange et Blood Orange.

Mais on ne saurait parler de 2016 et de pop sans aborder la problématique du streaming et du téléchargement en ligne. Un fléau pour l'industrie de la musique qui a poussé certains artistes à se tourner vers Tidal et confier à la plateforme l'exclusivité de leur nouveautés musicales. On y retrouvait les deux plus gros coups de poing de cette année : Lemonade mais aussi Anti (après un enchaînement de couacs) dont les ventes ont été largement ralenties par le fait que les deux albums existaient uniquement sur Tidal. En fait, le streaming dénature les hits et bouleverse les hiérarchies qui s'opèrent habituellement entre différents types de tubes. Des popstars font des bides mais des petits artistes parviennent à grimper en haut des charts. Car désormais c'est les chiffres du streaming qui décident du succès d'un artiste.

2016 a également été l'année des come backs. Le premier à lancer le pas n'était autre que Rick Astley (si le nom ne vous dis rien, demandez à votre tante) qui s'est assuré un carton plein avec la sortie de son huitième album 50 (100 000 ventes). Craig David lui aussi est de retour, bien que ce soit un retour moins surprenant. Le chanteur a réussi à se débarrasser de la running joke qui surgit à l'évocation des titres What's Your Flava ? et Bo Select. Son dernier album Following My Intuition est à la fois contemporain et nostalgique - et pour être franc, pas mal du tout ! Il comprend même une chanson de Justin Bieber qui est depuis longtemps fan de Craig David. D'ailleurs, le petit prodige de la pop a marqué l'année de son sceau grâce à son titre Sorry. Un esprit pop-tropical qui a traversé l'année et inspiré grand nombre d'artistes.

La pop telle qu'on la connaissait est morte. Les tubes avec lesquels nous avons grandi aussi. Nous sommes désormais tous passés de l'autre côté du miroir. Et c'est peut être mieux comme ça.

Credits


Texte Michael Cragg
Image Rihanna, Anti

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