ken loach : "la réponse, c'est la justice sociale"

En 2016, avec le magnifique « I, Daniel Blake », Ken Loach capturait une réalité sociale et politique glaciale, britannique mais aussi largement européenne. Et vu les remous politique de cette année, le film est tombé à point nommé. Le réalisateur est...

par Colin Crummy
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13 Décembre 2016, 1:40pm

Je monte un escalier en colimaçon qui manque de s'effondrer sous mes pas. Tout en haut, je tombe sur un grenier dont la porte, entrouverte, laisse entrevoir une pièce, une sorte de salle d'interrogatoire. Je suis dans les locaux de Sixteen Films et je m'apprête à interviewer celui qui, à l'aide de sa caméra, fustige le système de classes et son corollaire, l'aristocratie britannique depuis 50 ans. Bref, j'ai rendez-vous avec le réalisateur Ken Loach et c'est dans ce grenier glacial que je m'apprête à l'interviewer.

Né à Warwickshire, diplômé d'Oxford et fils d'électricien, Ken Loach s'est fait connaître dans les sixties grâce à quelques documentaires retransmis sur la BBC. Très osé à l'époque, l'un d'entre eux, Cathy Come Home, dépeignait le quotidien des classes ouvrières en Grande-Bretagne, aux abonnés absents des écrans télés. Son observation minutieuse, son acharnement à faire voir la dureté et l'injustice sociales ont également parcouru Kes, (1969) un film sur l'oppression vécue par les kids issus des classes ouvrières.

Si la carrière cinématographique de Loach a eu ses hauts et ses bas, son engagement politique, n'a pas bougé d'un iota. Celui qui remportait la Palme d'Or au festival de Cannes de 2006 pour son film sur la guerre d'indépendance irlandaise, The Wind That Shakes The Barley revient cette année avec I, Daniel Blake. Le réalisateur, qui n'a pas délaissé la satire à la veille de ses 80 ans, signe un pamphlet on ne peut plus actuel, qui cingle le système de santé britannique. Tiré d'une histoire vraie, I, Daniel Blake raconte l'histoire de deux personnes malmenées par les services sociaux.

Le film n'est pas exempt de tout reproche ni critique. Il a été traité de « poverty porn » (un concept bien anglais qui consiste à faire voir des images pour que le spectateur se délecte des problèmes des plus démunis que soi), mais le public, qui a hissé le film tout en haut du box-office n'est pas de cet avis. Et pour discuter de ces problématiques, on n'a pas trouvé meilleur témoin que Ken Loach.

Vous considérez votre travail comme une action corrective ?
J'évolue dans un environnement hostile, donc mon travail ne peut pas être correctif. Un film, ce n'est pas un journal. Un film peut seulement donner sa vision du monde pendant 90 minutes dans une salle de cinéma. Les journaux et les chaînes télé interprètent l'information à l'heure ; à toute heure, tous les jours, ils nous racontent ce qu'il se passe. Et leur vision de ce qu'il se passe est très biaisée. Un film ne fait pas le poids face à ça.

Dans I, Daniel Blake, les personnages de la classe ouvrière son sans défaut. Ce n'est pas un correctif ?
Ce sont juste des gens. Dans les films, on a trop l'habitude de les voir arnaqueurs, gangsters ou addicts. On s'habitue au comportement détestable qui leur est attribué. Combien vous avez de voisins qui ressemblent aux escrocs et méchants que vous voyez au cinéma ? Daniel est juste un homme ordinaire. Il n'a aucun des comportements abominables que le cinéma prête trop souvent aux gens comme lui.

Votre point de vue est donc une alternative au stéréotype des profiteurs des services sociaux ?
On ne devrait même pas parler de ça, parce qu'il n'y a que 0,7% de personnes qui profitent abusivement de ces bénéfices. Donc pour une histoire de profiteur, pourquoi ne pas en avoir dix sur des personnes honnêtes ? Le plus important là-dedans, c'est qu'il y a des gens qui sont traités de manière cruelle et humiliante. Et ce traitement est systémique.

La scène dans la banque alimentaire est particulièrement dure à regarder. Pourtant on les accepte comme un élément de l'aide sociale en 2016. Pourquoi ?
C'est soudainement devenu quelque chose d'acceptable. Le nombre de banques alimentaires a augmenté de façon spectaculaire. Il y a six ans il devait y en avoir à peu près 25 000. Aujourd'hui, d'un seul groupe de banques alimentaires, on en a compté 1 100 000. Plus de 400 000 d'entre elles étaient destinées aux enfants qui, autrement, ne seraient pas nourris. Le fait que l'on accepte cela en dit long sur la manière dont nous avons été manipulés. Dans ces endroits, il ne suffit pas de se présenter pour manger. Vous devez avoir avoir été référencé par un travailleur social, un docteur, ou un employé d'agence pour l'emploi. Ensuite, vous pouvez y aller une fois pour trois ou quatre jours d'aide, puis vous ne pouvez plus y retourner pendant un ou deux mois parfois. C'est une manière trop temporaire et inadaptée de régler le problème de la faim.

Comment avons-nous été manipulés ?
Par le langage des politiciens. Par leurs actions. Leur but est que les gens arrêtent de recevoir des aides. Leur but est de décourager les gens, en les traitant avec une bureaucratie inefficace et consciente de son efficacité, pour que les demandeurs perdent tout espoir de voir un jour une quelconque justice rendue par ce système. Nous sommes manipulés par la presse qui nous vend cette notion des « profiteurs des aides sociales », par les programmes télé qui nous présentent les demandeurs comme étant des marginaux, des idiots, des cupides et des incapables. Et ceux-là représentent 0,7% des gens, quand la plupart sont désespérément dans le besoin. Mais les gens font des généralités. Le travail de propagande est massif quand il s'agit de diaboliser les pauvres.

Pourquoi avoir décidé de parler de cette situation dans I, Daniel Blake ?
Parce qu'on n'arrête pas d'entendre des histoires là-dessus, mais personne n'en parle. On a commencé à entendre de plus en plus d'histoires de personnes sanctionnées des manières les plus absurdes possible. Par exemple, une femme a dû accoucher prématurément donc son mari l'a emmené à l'hôpital. Il a été sanctionné parce qu'il avait manqué son rendez-vous à l'agence pour l'emploi. Un homme avait eu une crise cardiaque et recevait des allocations chômage. Son docteur assurait qu'il ne pouvait pas travailler. L'état a quand même insisté pour lui refaire passer une évaluation. Pendant son entretien, il a eu une autre crise cardiaque, et il n'a pas pu finir son entretien. Il a été sanctionné. On a discuté avec des lanceurs d'alerte qui travaillent dans ces centres, et ils disaient qu'ils avaient une pression énorme, qu'on les poussait à sanctionner les gens. Ils nous disent qu'il n'y a pas de cibles en particulier, mais qu'il y a des attentes en termes de sanctions.

Quelles sont les problématiques les plus graves que traverse le Royaume-Uni en ce moment ?
Tout ce qui touche au monde de travail. Nous devrions vivre dans une société à laquelle tout le monde peut contribuer. Pour cela il faut réorganiser la politique de l'emploi et de l'investissement public, particulièrement dans les zones qui sont très frappés par le fléau du chômage, comme le Nord-Est. Il faut se pencher sur le plan du Shadow Chancellor John McDonnell, pour une banque d'investissement public qui pourrait investir dans les nouvelles technologies et des infrastructures durablement vertes. Nous devons aussi réformer le service de santé national, l'éloigner des contracteurs privés, et améliorer le système de transport.

Vous pensez que le cinéma peut changer les choses ?
Le maximum que le cinéma peut faire, c'est offrir aux gens une nouvelle perspective. Un film n'est pas un mouvement politique. Il peut parfois agiter un peu les choses. C'est une manière de dire « tenez bon, nous savons qu'il y a des choses à dénoncer. »

Quel conseil donneriez-vous à quelqu'un qui veut agir après avoir vu votre film ?
Les gens peuvent soutenir des œuvres de charité. Il n'y aucun doute, c'est une bonne action, mais les oeuvres de charité ne sont pas la réponse. La réponse, c'est la justice. Ça veut dire participer à une campagne politique. Rejoindre un syndicat, c'est aussi très utile. Personnellement, je conseillerais de rejoindre un parti politique, et en ce moment - même si je ne suis pas membre - je pense que le ticket Jeremy Corbyn/John McDonnell, du Parti travailliste, pourrait changer les choses et résoudre ces problèmes.

Vous êtes rassuré par le climat politique actuel ?
Oui. Ça dépend, il est très volatil. L'élection de Corbyn et McDonnell a été un extraordinaire rebondissement que personne n'avait vu venir. Le Parti travailliste était au plus mal, il avait perdu deux élections, et son nombre de membres était en train de chuter. La candidature de Corbyn a été acceptée parce que personne ne croyait en ses chances, et d'un coup des centaines de milliers de personnes se sont mises à voter pour lui. Maintenant c'est le parti le plus important d'Europe de l'Ouest malgré le fait qu'il n'ait aucune représentation dans la presse ici. C'est un phénomène incroyable, et maintenant l'objectif est de conserver cette énergie, de régénérer l'adhésion au parti et de lui donner une véritable force politique.

D'où vient cet élan de gauche ressenti par la jeunesse ?
C'est notre position par défaut. Pourquoi devrions-nous vivre en laissant sur le bas-côté des gens désespérément pauvres. Voilà ce que la droite ne comprendra jamais. Il est un sens inné du fair-play, du besoin d'être un bon samaritain, de se soutenir les uns les autres. Traduisez ça en langage politique, et vous verrez que l'essence de tout bon mouvement politique tient dans la justice sociale.

À quel moment avez-vous pris conscience de l'importance de la politique pour changer les choses ?
Les gens sont définis dans leurs relations et leurs rapports aux autres par l'économie et le métier qu'ils font. Par l'endroit où ils habitent, les choix qu'ils font, ce qu'ils peuvent ou ne peuvent pas acheter. Ce contexte social est déterminé par les ententes et décisions politiques du moment. Les accords politiques de l'ère Thatcher, dont nous payons encore aujourd'hui les conséquences, sont tels que nous ne faisons plus cela. Aujourd'hui, c'est chacun pour soi. Tout est devenu profit, le coût du travail devient de moins en moins cher, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de sécurité : des contrats à 0 heure, de l'intérim. Tout est devenu dispensable.

Comment changer ce contexte ?
Les gens se battront localement. Si vous devez aller quelque part après un accident et que l'on vous dit « on ferme cet hôpital, mais vous en avez un autre à 40 kilomètres », vous allez vous battre contre ça. Il faut se battre au niveau local, et extraire le dénominateur commun de tous ces combats. C'est comme ça que se sont créés les organisations syndicales. L'idée des organisations syndicales est née d'une prise de conscience collective d'une exploitation et d'un abus. La force collective que l'on voit aujourd'hui vient du même constat.

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Texte Colin Crummy

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