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berlin 1980, quand les filles dominaient la cold wave

Gudrun Gut, musicienne de génie et figure emblématique de la scène underground des eighties raconte le Berlin de l'époque, fustige l'hégémonie masculine de l'industrie de la musique et livre sa définition de la jeunesse. Rencontre avec une pionnière.

par Selina Bauer
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17 Octobre 2016, 3:20pm

Mania D, Foto: Jutta Henglein

Gudrun Gut est un des pionniers féminins de la scène musicale underground berlinoise moderne. Dans les années 1980, leur groupe Mania D (reconverti quelques années plus tard en Malaria !) a secoué et terrassé le paysage musical ronronnant de la capitale. Plus expérimentale, électronique et avant-gardiste que jamais, leur musique traverse les décennies et leur influence est énorme. Gut possède aujourd'hui son propre label « Monika entreprise » et s'apprête à sortir un nouvel album Vogelmixe für Heimatlieder aus Deutschland. Nous avons retrouvé la figure de proue du groupe, Gudrun Bredemann, pour parler de l'héritage qu'elle a laissé à la jeunesse berlinoise, de la misogynie dans l'industrie de la musique et du paysage underground musical actuel.

Malaria

En 1979 Vous fondiez le groupe Mania D et plus tard Malaria! Vous étiez les premières femmes à vous immiscer dans l'univers de la musique électronique expérimentale. Comment étiez-vous perçues, à l'époque ?
Je faisais partie du groupe DIN A Testbild avant de rejoindre celui de Einstürzenden Neubauten. Mania D est né dans la foulée, sans qu'on s'en aperçoive vraiment. À l'époque, l'image de la femme était indissociable de la tradition patriarcale, du foyer et de ses devoirs familiaux. Sinon, la plupart des féministes invétérées étaient des hippies. Nous étions radicales, que ce soit politiquement ou musicalement et c'est sans doute cela qui a créé une mécompréhension de notre message. Lors d'un concert que nous avons donné à l'époque, dans un festival musical exclusivement féminin, nous avons essuyé pas mal d'insultes. On nous a notamment traitées d'épouses nazies… Vu que notre musique ne ressemblait à rien de ce que le public connaissait, les stéréotypes ont commencé à pleuvoir.

L'industrie de la musique était exclusivement masculine. Qu'est-ce qui a changé, d'après vous, depuis les années 1980 ?
Pas grand chose j'ai l'impression ! Même si les femmes s'imposent avec force, surtout par le biais du rock. Elles se font entendre et tapent du pied. C'est une façon de prouver qu'elles ont mérité leur place et qu'elles continueront de s'immiscer dans un domaine réputé masculin.

Malaria

Quelles sont les artistes femmes que vous admirez ?
Barbara Morgenstern (une artiste de musique électronique, ndlt) : elle m'a ébloui sur scène, littéralement. Sa performance m'a inspiré et a influencé ma manière d'appréhender la musique. Ça m'a motivé à voir encore plus loin. J'adore aussi Anika, la polonaise Yula Kasp, Lucrecia Dalt et bien sûr et surtout, les artistes qu'on représente chez Monika. Ce sont des femmes et des artistes fantastiques.

Matador

En 1990, vous avez créé votre label Moabit Musik avant de lancer en 1997 Monika Enterprise. Quelle était l'idée motrice derrière cette création et comment avez-vous trouvé les jeunes artistes qui l'ont rejoint ?
Avec mon label Moabit, j'ai produit pas mal dans la lignée de notre groupe Malaria ! C'était aussi l'occasion de collaborer avec des artistes féminines de renom, Myra Davies et Danielle de Picciotto. Très vite, nous avons choisi de transformer ce label en « Monika Enterprise » né de l'engouement autour de la Wohnzimmer Szene berlinoise (la « musique de salon », littéralement, celle qui se produisait dans des appartements et des soirées privées). Aujourd'hui, on a sorti plus de 90 albums. Barbara Morgenstern et le duo Cobra Killer sont les filles les plus cotées de chez nous.

Vous êtes nostalgiques de la musique de votre jeunesse ?
Parfois, j'aime écouter de vieux disques, surtout des vieilleries des années 1970. Du genre Krautrocker Neu!, Cluster, No New York, Birthday Party et Arthur Russel. J'en écoute encore beaucoup aujourd'hui.

En quoi Mania D et Malaria! ont marqué le Berlin underground des eighties ? Êtes-vous conscientes de l'héritage que vous avez laissé à la jeunesse ?
La question est : qui décide de qui marque l'histoire de la musique ? Est-ce lié à la ville, à l'aura, à l'époque ? C'est difficile à dire. Avec les filles de Mania D, on était très libres. Parfois, on oubliait sciemment de mettre du texte sur les sons. On produisait des pistes très atmosphériques, d'ambiance. Malaria ! n'avait rien de conceptuel non plus, tout était assez inconscient. Notre façon de nous exprimer passait essentiellement par le son et non par les mots.

Quelle est l'offre la plus immorale que vous avez reçue dans votre carrière ?
Des mecs très puissants à l'époque dans le milieu de la musique en Angleterre aimaient notre son. Ils nous ont approchées en nous disant qu'ils voulaient qu'on fasse un truc à la Bananarama, un groupe de filles bien pop de chez eux... L'enfer !

Zu Hause bei Mania D

Comment décririez-vous votre rôle dans la scène musicale d'aujourd'hui à Berlin?
Aujourd'hui, je peux facilement dire que je fais partie des anciens. La scène musicale à Berlin s'est ouverte depuis belle lurette à l'international. Je puise mes inspirations ici et là, j'écoute la jeunesse dans les concerts et les clubs auxquels mes potes se rendent - même si je tiens moins longtemps dedans aujourd'hui ! Et quand je compose ma musique à moi, je m'éloigne de la ville. Je m'enferme dans mon studio, à la campagne.

Quels sont les jeunes artistes/Dj que tu aimes le plus en ce moment ?
Pourquoi jeune ? Ce n'est ni une tare ni une qualité ! J'adore Andreas Gerth et Florian Zimmer dans "Drift Machine", c'est vraiment un super duo. Masha Qrella, Ofrin, Pilocka Barney aussi, même s'ils n'ont plus grand chose à prouver.

Quelle est la meilleure chanson en langue allemande jamais écrite ?
Kaltes klares Wasser.

Malaria

Quels sont les dix mots qui définissent selon vous, la jeunesse berlinoise en 2016 ?
Außenklo, punk, vie nocturne, bande, révolution, musique, nuit blanche, art, combats et arts de rue, lutte.

On vous retrouvera en novembre à Berlin pour l'événement culturel annuel au Loop. Quel rôle y jouez-vous ? Déjà, nous allons parler, Barbara Morgenstern et moi, de notre label Monika. Nous avons lancé ces ateliers en 2015 et chaque fois, nous invitons quatre à cinq artistes solo à jouer le jeu de l'interview avant de donner un petit concert. Ensuite, ça part généralement en bœuf. L'atelier est un moyen de redéfinir les limites du concert en faisant jouer l'interaction et la proximité avec le public. C'est d'autan plus enrichissant qu'on en apprend sur l'industrie de la musique, les problèmes rencontrés par les artistes au quotidien et notamment par les artistes femmes. Pour le débat à la Loop, nous avons choisi de centrer la discussion autour du thème de la coopération et de la solidarité. Enormément d'artistes vivent aujourd'hui en dessous du seuil de pauvreté. C'est un problème qui nous tient à cœur. Et puis après, on jouera de la musique. Barbara jouera sa bande-son réalisée pour les metteurs-en-cène de rimini Protokoll et moi, le vogelmixe für Heimatlieder aus Deutschland. Les deux dialoguent et se répondent.

Qu'est-ce qui vous a donné envie de participer à ce débat ?
Franchement, je me suis curieuse de voir comment Barbara s'est débrouillée avec sa commande pour le théâtre… Et que les spectateurs auront envie de l'entendre et qu'ils poseront des questions. Comme ça, j'apprendrai plein de choses. On n'a jamais fini de grandir.gudrungut.com

loop.ableton.com

Credits


Texte : Selina Bauer
Photographie : Avec la permission de Gudrun Gut

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musique expérimentale