harcèlement moral et manipulation : qu'est-ce que le « gaslighting » ?

Un terme à prendre avec des pincettes.

par James Greig
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14 Août 2019, 2:43pm

On n'a jamais autant parlé d'abus émotionnel qu'aujourd'hui, particulièrement en ce qui concerne le « gaslighting » : une forme d'abus mental qui repose sur la déformation de la réalité par un agresseur dont le but est de faire douter la victime de sa mémoire, de sa perception et de sa santé mentale. L'expression trouve son origine dans la pièce de théâtre Gas Light, écrite par Patrick Hamilton en 1938, qui met en scène un homme tentant par tous les moyens de mener son épouse à la folie.

Le terme « gaslighting » intègre aujourd'hui le langage commun et se répand largement dans les médias pour dénoncer une forme nouvelle de manipulation psychologique. Le principe est simple : pour fragiliser sa victime, le « gaslighter » cherche à tout prix à lui faire douter de sa perception afin de créer en elle une forme de dissociation psychologique. Si l'emploi du terme « gaslighting » est de plus en plus fréquent, c'est aussi qu'il met en évidence une forme de harcèlement moral répandue mais peu reconnue jusqu'aujourd'hui. Et même si l'apparition de ce terme ne résout en rien le fond du problème, le simple fait de pouvoir nommer ce genre de comportement abusif est un pas en avant décisif pour les victimes de harcèlement.

La popularisation du terme est sans aucun doute une amélioration, mais cette même démocratisation du concept peut également jouer en faveur des abuseurs. Il est plus simple pour l'auteur d'abus émotionnel de taxer le concept de lubie ou de vue de l'esprit. Il m'est moi-même arrivé d'accuser – à raison – un ex-partenaire de « gaslighting ». Sa réaction a été de balayer ma remarque d'un simple revers de main en me répondant : « Tu as lu ça dans le Cosmopolitan ? C'est le nouveau truc à la mode, non ?» Me sentant soudainement stupide et frivole, j'ai fini par lui donner raison.

C'est la raison pour laquelle nous devons absolument rester clairs et précis quand il s'agit de nommer et dénoncer un abus émotionnel, et pour ça, il nous faut reconnaître que tout comportement inapproprié ne relève pas du harcèlement ou de l'agression. « Les comportements odieux, impolis et parfois cruels (dont nous sommes tous coupables un jour) peuvent très rapidement être considérés comme abusifs ou relevant du harcèlement, alors qu'ils sont parfois uniquement immatures ou vindicatifs, » affirme Sarah, une jeune femme de 23 ans ayant clairement fait l'expérience d'abus et de harcèlement. J'ai discuté avec des personnes qui, comme Sarah, ont vécu des situations complexes d'abus émotionnel afin de préciser la différence entre un comportement qui relève du « gaslighting » et de la simple méchanceté.

« Au travail, je suis témoin de procédés vicieux tous les jours, et c'est toujours la même chose. L'abuseur crée un « triangle dramatique » : il endosse le rôle de sauveur et de victime en passant par celui de persécuteur, tout en imposant à son interlocuteur le rôle correspondant pour mieux l'incriminer. »

Avant de devenir thérapeute, Gemma, 29 ans, a vécu une relation émotionnellement abusive. Elle travaille aujourd'hui avec des victimes ayant subi des violences domestiques et sexuelles. Où se situe, selon elle, la limite entre un comportement abusif et une conduite simplement irrespectueuse ? « Je crois que la différence est que, quand quelqu'un est simplement odieux et non pas abusif, tout le monde se rend rapidement compte que cette personne est détestable, vos amis et votre famille seront probablement d'accord avec vous. Et même si elle se comporte mal, on a au moins l'impression de pouvoir la confronter, ajoute-t-elle. Mais lorsqu'il s'agit de harcèlement émotionnel, le mécanisme est beaucoup plus sournois. La victime a l'impression que tout va bien et que 9 fois sur 10, elle est à la source du problème - parce que c'est ce que l'abuseur vous amène à penser. Vos amis vous disent que vous sur-interprétez parce qu'il les a probablement tous charmés. Ou bien, à l'inverse, l'abuseur fait délibérément en sorte que tous vos amis le détestent tout en vous dévoilant ses plus belles qualités pour que vous vous isoliez peu à peu

Y aurait-il d'autres signes permettant de déceler le « gaslighting » ? « Le triangle dramatique, affirme Gemma. Au travail, je suis témoin de procédés vicieux tous les jours, et c'est toujours la même chose. L'abuseur crée un « un triangle dramatique » : il endosse rôle de sauveur et de victime en passant par celui de persécuteur, tout en imposant à son interlocuteur le rôle correspondant pour mieux l'incriminer. L'abuseur peut aider quelqu'un à s'en sortir (sauveur) avant de critiquer précisément cette même vulnérabilité pour la transformer en faiblesse (persécuteur) et finir par affirmer qu'il est lui-même très anxieux et déprimé et que vous n'aidez pas à arranger sa situation (victime). Ce schéma n'est pas systématique et n'est pas toujours synonyme de harcèlement, mais très souvent, les abuseurs agissent selon ce plan

« En ce qui concerne la définition du « gaslighting », il est important de se rappeler que l'abus émotionnel au sein d'une relation se traduit par un lent cheminement ( intentionnel de la part de l'abuseur ) vers le harcèlement, spécifiquement conçu pour vous faire douter de vous-même.»

Pour Sophia, 24 ans, le caractère prévisible ou non du heurt permet de différencier les abuseur des personnes simplement grossières. « Bien sûr, dit-elle, les pourritures trouvent toujours de nouveaux moyens d'être des pourritures, mais leurs actions sont plutôt prévisibles - ils ne répondent pas à vos messages, vous trahissent, se montrent peu fiables, vous montrent des sentiments contradictoires, etc. Très souvent, ils sont imbus de leur personne.» Comment sait-on si quelqu'un est une pourriture ou un abuseur ? « L'abus et le harcèlement semblent être davantage liés au fait que votre abuseur vous attribue systématiquement la responsabilité ou la faute : « J'ai agi de la sorte parce que tu es ce type de personne, ou tu as réagi ainsi parce que tu es tel type de personne; et voilà pourquoi j'ai été forcé de faire ce que j'ai fait. » Bien sûr, dans ce genre de situation, on a l'impression que tout est de notre faute et que si on se comportait bien, on pourrait supporter l'attitude de notre abuseur. Mais en réalité, personne n'en est capable - et la situation s'aggrave presque toujours. Non seulement, l'amour qu'il ou elle vous porte dépend uniquement de ce que vous êtes à même de lui apporter, mais le respect qu'il ou elle vous accorde en est également tributaire . Si votre partenaire, proche ou collègue vous donne l'impression que vous n'êtes jamais assez bien pour lui ou pour elle, comme s'il y avait quelque chose d'essentiellement mauvais chez vous, que vous êtes systématiquement responsable de son comportement et que ces mécanismes sont réguliers; il s'agit bien d'une situation de harcèlement et d'abus.»

En ce qui concerne la définition technique de l'abus, Sandra Horley, à la tête de l'organisation nationale pour la défense des victimes de violences domestiques Refuge, affirme: « Toute personne forcée de modifier son comportement parce qu'elle à peur de la réaction de son partenaire est abusée.» Gemma en convient, « Il y a un déséquilibre de pouvoir systématique dans une relation émotionnellement abusive, et le "gaslighting" a également cet effet. L'agresseur tente de convaincre l'autre personne que sa version de la réalité est invalide et la victime est immédiatement infantilisée, maintenue dans une situation de vulnérabilité. Ce qui est précisément le but

« En ce qui concerne la définition du "gaslighting" affirme Sarah, il est important de se rappeler que l'abus émotionnel au sein d'une relation se traduit par un lent cheminement (intentionnel de la part de l'agresseur ) vers le harcèlement, spécifiquement conçu pour vous faire douter de vous-même, pour vous contraindre à vous appuyer sur lui ou elle et vous isoler. Ce qui peut parfois prendre l'apparence d'un comportement odieux "classique", mais l'abus et le harcèlement vous modifient intimement en tant que personne, menacent votre subjectivité et vous culpabilisent

Il est difficile de reconnaître l'abus émotionnel quand on le vit soi-même. Arriver à une analyse clairvoyante nécessite du temps et de la distance pour mieux comprendre à quel point la dynamique était malsaine. Mais si votre instinct vous dit que quelque chose n'est pas normal, suivez-le.