on tient le mix de ce début d'été ! et il est signé neue grafik

50 minutes de pérégrinations funk, house et jazz.

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avr. 17 2018, 4:08pm

Le mois dernier, le Dj, musicien et producteur Français Neue Grafik nous faisait l'offrande d'un clip en exclusivité pour fêter la sortie de son nouvel EP, Innervision. Sorti sur le label londonien Rhythm Section, ce nouvel écrin importe en France une autre vision du club, établie autour de genres encore trop peu répandus dans l'hexagone : quelque chose à la charnière entre le broken, l'afro beat et le néo-jazz. Entouré d'artistes comme Monomite, Mad Rey ou Labat, Neue Grafik se place à l'avant-poste d'une nouvelle scène à Paris et s'inspire de ce qu'il se passe outre-manche pour générer une nouvelle émulation. On le retrouve également en première ligne d'un nouveau mouvement broken jazz qui commence tout juste à émerger en France avec des groupes comme Kodäma ou les soirées Total Refreshment Center à la Villette. Il revient cette semaine sur i-D avec un mix aux allures franco-britanniques taillé sur mesure. L'occasion de le retrouver à nouveau pour parler de broken beat, de Craig David et de spiritualité.

Tu étais informaticien avant de devenir Dj. Comment s'est opérée cette transition ?

Je faisais déjà de la musique quand j'étais informaticien. En fait je fais du son sur mon ordi depuis que j'ai 12 ans. Je suis passé par plein de phases différentes. Je faisais du dancehall quand j'avais 17 ans, j'ai écouté beaucoup de hip-hop, puis j'ai découvert le rock. À la fac, quand j’étudiais l'informatique et les mathématiques, j'essayais de former des groupes de rock. La musique à ce moment-là était une passion que j'explorais à côté de mes études ou de mon boulot. La transition s'est vraiment faite il y a quatre ans. J'ai tout arrêté pour me consacrer qu'à ça.

Il y a eu un déclic ?

Oui, je l'ai eu en me rendant au Dimension Festival. À l'époque, j'avais déjà sorti mon EP « Pris ». Là-bas, j'ai vu plein d’artistes incroyables comme Fatima, Nils Frahm, Omar, Roy Ayers, Pearson Sound, Theo Parrish, Floating Points, Karizma, FunkinEven, Seven Davis Jr et plein d'autres. Là, j'ai su que je voulais consacrer ma vie à la musique. Il m'a fallu trois mois pour tout changer.

La house s'est donc imposée à toi assez tard. Comment y es-tu venu ?

C'était il y a près de huit ans je crois, je commençais à sortir dans des soirées électro sans être vraiment à fond dedans – j'y allais avec des potes essentiellement pour rencontrer des filles, ce qui ne marchait pas très bien d'ailleurs. On travaillait toute la semaine et on attendait le samedi pour se bourrer la gueule en boite. Il n'y avait pas franchement de vraie démarche musicale. À ce moment-là je faisais partie d'un groupe de pop expérimentale. Dans ces nombreuses pérégrinations parisiennes, je me suis retrouvé en after chez une pote et là un ami m'a fait écouter un son de James Blake, qu'il venait de découvrir. J'ai halluciné. Moi je venais de la pop et ce mec représentait tout un nouveau champ de possibles, une transition. La façon dont il intégrait un répertoire bass music, parfois influencé par la gestion du silence de Mala à un style finalement très pop, m'a enchanté. James Blake n'avait encore rien sorti de concret mais en fouillant sur internet, on pouvait trouver ses premiers sons et remix. Puis je me suis renseigné sur son label, j'ai découvert Untold, Hessle Audio, des trucs plus dubstep comme Digital Mystikz, Mala, etc. J'appréciais déjà beaucoup le Uk Garage et le Grime mais là je découvrais d'autres mouvements qui faisaient sens tous ensemble.

C'est à cette période que tu as rencontré le collectif Beat X Changers ?

Oui c'est quelque temps plus tard qu'ils m'ont contacté sur facebook pour que je vienne à une de leurs soirées. Je suis devenu très potes avec deux membres du groupe, Mathieu Weber et Rafiki, qui ont un peu changé ma façon d'envisager l'expérience club. Avec eux j'ai découvert les soirées de danseurs house, j'ai réalisé qu'il existait une tout autre énergie en club, tout le monde était là pour la musique et le mouvement. Les Djs y mixent souvent sur vinyles et c'est comme ça que je me suis mis à digger.

Tu importes une vision très anglaise du club à Paris aujourd'hui, quelque chose de très riche et instrumental, qui sort des modèles purement house et techno.

Oui on est quelques-uns à développer ça. Je pense notamment à Mad Rey ou aux gars de Cergy chez Boukan Records qui sont capables de mélanger un titre house, du TLC et Premier Gaou. Il y a aussi le lyonnais Kaffe Crème, Monomite et X_1 (ainsi que leur groupe Pulkone). Mais ça reste encore assez confidentiel. À côté de ça en France aujourd'hui, on commence à s'ouvrir et à explorer notre propre héritage afro aussi. Avec la jungle, le grime et tous ces mouvements, l'Angleterre avait déjà investi son héritage afro et caribéen dès les années 1990. On commence à redécouvrir des rythmes africains, on revisite des influences ivoiriennes, sénégalaises, etc. Même dans le mainstream. Le succès de l'afrotrap et de mecs comme MHD en est le gage. Où même, le titre « DKR » de Booba s'inscrit dans cette même évolution. Je pense que c'est le cas de beaucoup de pays en ce moment. Au Portugal, le Kuduro vit une nouvelle ère, les rythmes angolais rendent tout le monde fou. J'adore ce qu'il se passe sur ces scènes. Ce qu'il nous manque ici, c'est un certain appétit pour la fusion.

À quel genre de fusion tu penses ?

Bah tu vois à Londres par exemple, il y a une véritable émulation entre différentes scènes. Ça peut même être épuisant parfois. Il se passe beaucoup beaucoup de choses en musique, parfois trop. Et dans cette excitation permanente, les styles s'hybrident, transmuent ou cohabitent tout simplement. J'ai vu dernièrement une vidéo qu'a postée Nubya Garcia, une saxophoniste incroyable qui fait partie des leaders de la nouvelle scène jazz londonienne, sur Facebook. Elle filme un concert de jazz dans une cave et les rythmes sont hyper grime. Dans le public, tout le monde saute et se balance comme s'il s'agissait d'un concert hip-hop hyper vénère. C'est génial. Il existe aussi des lieux londoniens vraiment très cool comme le Total Refreshment Centre monté par Lexus Blondin qui parvient à réunir des musiciens house, soul et jazz. Et ça marche hyper bien ! Il commence à faire des soirées à Paris et j'espère vraiment que ça prendra.

C'est quelque chose que tu as du mal à observer en France ?

Peut-être un peu oui. C'est dans la comparaison qu'on s'en rend compte. Il y a eu tellement de mouvements musicaux en Angleterre de la jungle à la Northern Soul en passant par le Grime et la Bass. Et tant de cross-over. Ce sont des répertoires qui sont parvenus à s’infiltrer dans le mainstream aussi, sans encombre. Pensons par exemple à Craig David ! C'est con mais le mec représente au moins dix mouvements à lui tout seul. Il était produit par Artful Dodger à ses débuts qui faisait du garage et du 2-step à la base. Lorsque Wiley entamait le mouvement grime, il ne savait pas comment l'appeler du coup il a sorti un premier morceau « Wot Do You Call It » dans lequel il énumère toutes ses influences. James Blake, c'est pareil, le mec reprend les codes de la soul, de la musique folk, de la bass music. Mais je crois que c'est quelque chose qu'on va finir par inventer nous aussi, à notre façon. Je reviens sur MHD, il incarne selon moi une fusion réelle, un truc sincère, en mélangeant des rythmes afro avec quelque chose très rap. La fusion passera par le club aussi.

On retrouve ça chez toi aussi : tu t'inscris dans un mouvement broken beat, tu joues également dans des groupes de jazz et travailles avec des artistes comme Wayne Snow. Ce syncrétisme, tu l'envisages comme une mission en tant que Dj et musicien ?

Oui c'est quelque chose que j'aimerais vraiment voir exister en France. C'est l'essence de mon ambition. Mêler les genres pour créer de nouveaux sons, de nouvelles sensations. Pas simplement pour le côté « éclectique » de la chose mais plus dans un délire vraiment créatif. Et quand j'ai joué pour la soirée parisienne du Total Refreshment Centre à la Petite Halle de la Villette, j'ai été très agréablement surpris de voir qu'il y a une véritable demande à Paris pour ce genre de scènes. Kamaal Williams a joué le mois dernier à Paris et a fait salle comble. Et les gens présents venaient autant pour son côté house que soul et jazz. Dans le cadre du festival London Calling Nubya était là ainsi que Vels Trio, Ezra Collective ou encore Zara Mcfarlane. Et le public était hyper chaud à chaque fois. On n'a pas encore beaucoup de groupes dans le genre en France donc on continue d'importer. Mais il en existe ! Je pense à Kodäma par exemple qui défonce tout ! Ils se situent entre le broken beat, le jazz et la soul. Tout ceci montre quelque chose d’émergent ici, et un vrai public pour cette musique.

Le mois dernier, tu sortais un nouvel EP, Innervision. Tu montres comment tirer des ponts là aussi. Peux-tu nous parler de son contexte de création ?

J'étais entre Londres et Paris. C'était au moment de l'affaire Théo, de la campagne présidentielle, de l'élection de Trump et du Brexit. Le merdier. En réponse aux clivages sociaux et raciaux et à la xénophobie ambiante, j'avais envie de rendre hommage aux cultures afro de la France et de l'Angleterre qui est devenue à cette période mon pays d'adoption musicale. Ma réponse se trouve dans quelque chose de spirituel. L'EP est ponctué de références à des divinités fondatrices de l'unanimisme, un courant mystique qui me tient beaucoup à cœur.

Oui, on retrouve d'ailleurs pas mal de références spirituelles dans tes EP précédents. Tu penses que c'est quelque chose dont on manque aujourd'hui ?

Oui ça me manque, personnellement. J'en ai besoin. Je suis de culture chrétienne mais je me sens très très loin du christianisme et en même temps j'ai toujours besoin de transcendance. Je pense que c'est le cas de beaucoup d'artistes. C'est quelque chose que j'ai entendu chez Coltrane par exemple dans son album A love Supreme ou Chez Herbie Hancock dans Mwandishi ou dans Sextant. Ou encore chez des artistes comme Dorothy Ashby, Pharoah Sanders, McCoy Tyner, Wayne Shorter, Milton Nascimento… On retrouve chez chacun d'entre eux une volonté de dépassement de soi et un rapport tout particulier aux racines, aux mythes. Sur mon EP Roy, il y a une peinture de Mami Wata (réalisé par Daniela Johannes) qui représente la légende pour moi, celle de l'Afrique. C'est une quête spirituelle que je mène aussi dans Innervision. Le titre vient d'une discussion que j'ai eue avec Wayne Snow sur la religion et ses dévoiements. Dans le titre « Dance to Yemanja », j'évoque la danse comme moyen d'élévation, une façon de toucher au divin. L'EP se termine avec « Why You », que j'adore. Un titre qui parle d'amour, celui dont parlait Coltrane, A love Supreme.

Tu livres un mix en exclusivité sur i-D, peux-tu me dire ce qu'on y trouve ?

C'est un grand pot-pourri de tout ce qui a pu m'influencer d'une façon ou d'une autre. Il y a tout un passage funk au début avec des artistes comme Caprice ou Evelyn Champagne King. Il y a aussi le titre « My Crazy Feelings » de Pulkone, le premier morceau de garage fait par des Français que j'ai jamais entendu. Une tuerie. Il y a IG Culture aussi que j'adore. C'est un mix qui rassemble beaucoup mes influences franco-britannique mis à part Fred P avec « Reap Love », qui vient des États-Unis, Ou DJ Rels side project Broken Beat de Madlib. Le tout démarre avec un titre que j'ai enregistré au Total Refreshment Centre, « I really miss something », composé avec mon groupe Neue Grafik Ensemble. Le mix se termine sur le titre « To Peckham Rye » issu de mon nouvel EP qui raconte un voyage en bus entre Brockley et Peckham Rye à Londres.