cette année, le rap aura du mal à trouver plus beau que l'album de triplego

Avec la sortie de son très attendu premier album, « Machakil », le duo montreuillois TripleGo continue d’affiner son esthétique nocturne et conforte sa place à part au sein du rap français.

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12 Mars 2019, 1:31pm

Sur la pochette du dernier album de TripleGo, seul le buste du rappeur Sanguee apparaît. Pourtant, il s’agit bel et bien d’un duo, complété par MoMoSpazz, le beatmaker qui a cette fois choisi de se mettre en retrait. « Pourquoi pas, après tout », avance-t-il, laconique, le jour de la sortie de Machakil (« les problèmes », en arabe), à la terrasse d’un café à Montreuil, quartier de Croix de Chavaux. C'est surtout là une volonté de mettre un visage définitif sur l’auteur de leurs textes, de mieux montrer celui qui les incarne. Et puis de toute façon, les TripleGo ne font jamais rien comme tout le monde. Leur musique en atteste.

« On tenait à ce que Machakil soit comme on l’imaginait, explique Sanguee. Un projet complet, cohérent avec plusieurs facettes de notre musicalité. Ça n’était pas encore le moment jusqu’à présent. On avait plusieurs morceaux prêts, mais on n’a rien envoyé. » Pour pallier la forte attente du public et se laisser le temps de mûrir le projet, le duo sortait un Ep il y a un an, simplement titré #EnAttendantMachakil et superbement porté par des titres tels que « Medellín » ou « #MarocEgypte2018 » (en référence à la participation de leurs deux pays d’origine à la dernière Coupe du monde de football). Logiquement, la qualité de ce sept titres d’entre-deux - dont le cloud-rap singulier nous avait déjà fait gentiment léviter - n’aura fait qu’amplifier l’impatience qui mène, enfin, à l’album.

À force de qualité, TripleGo est en train de se constituer une place singulière dans le rap français actuel. Sombre et énigmatique, comme une virée en voiture dont on ignore la destination - mais qui passe à coup sûr par l'Espagne. Spleenétique aussi, et comme porté par le vague à l'âme, cet état qui rend l'horizon noir, mais dans lequel on n'arrête pas pour autant d'avancer, machinalement, en attendant la surprise. Depuis leur Ep Eau Max en 2016, leur musique évolue. Alors certes, il y a toujours cet aspect minimaliste, ces nappes distillées par MoMoSpazz et la voix profonde du rappeur. Mais la couleur robotique d’il y a deux ans a progressivement perdu du terrain pour laisser place à plus de mélodie. Le titre « Rihanna », de ceux qui portent le projet, le montre bien. Pas une ode à la chanteuse, mais la référence est bien là.

Autre morceau envoyé au front pour teaser Machakil, « Iris », dont le clip est sorti il y a presque quatre mois. On y voit MoMoSpazz déambuler sur un dromadaire (comme le faisait Sanguee dans le clip de « PPP » en 2017) dans leur cité montreuilloise. Une image qui participera à un regain d’engouement autour du groupe et de la sortie de l'album. « On voulait faire un clip au quartier, un truc un peu posé, et Momo a eu l’idée des dromadaires, raconte Sanguee. Toutes les cités de Montreuil l’ont vu. Celui qui n’est pas prêt, qui sort acheter ses clopes le soir et voit deux dromadaires en bas de son immeuble, il hallucine (rires). Toute la cité a bloqué la route pour qu’on puisse tourner, il y avait une file de voitures qui attendait et qui nous voyaient passer, c’était un truc de fou. »

Les TripleGo marchent totalement à l’instinct, fidèles à leur esthétique. Les questions et les demandes d’explications sont bien souvent balayées par de sincères « c’était pas réfléchi », par « l’envie du moment » ou par leur « évolution logique ». Tout de même, impossible de ne pas évoquer la place plus grande donnée aux influences musicales orientales, notamment dans leurs instrus. On y entend même quelques samples de percussions arabes. « Les samples nous servent plus à affiner les prods qu’à la création pure », confie MoMoSpazz.

Impossible non plus de ne pas penser à la multitude de mots lâchés en espagnol, confirmée par les titres de morceaux tels que « No Conozco », « Hasta La Muerte », « Costa » ou « Vamos ». Sanguee s’explique : « On est des Arabes, des vrais, et tous les Arabes aiment l’Amérique du Sud (rires). Je suis Marocain, depuis qu’on est petits, on va au Maroc en voiture, ce qui nous donne une certaine proximité avec l’Espagne. On entend cette langue depuis qu’on est gamins. Ce sont des influences qui font ce qu’on est aujourd’hui, ça se ressent dans les textes. C’est pas calculé, j’ai écrit comme je parle avec mes gens. Il n’y a pas de recherche d’univers, il faut juste que ce soit vrai. » L’instinct et la spontanéité, encore.

Presque tous les titres démarrent par des nappes, qui donnent un aperçu de la couleur du morceau. À chaque début de piste, c’est donc une nouvelle ambiance qui s'installe, accroche l’oreille et le cerveau. À quelques exceptions près. « Trou Noir », trap bien dark produite par IkazBoi et Myth Syzer, déroge à la règle. Parfois, aussi, le minimalisme laisse place à des beats plus massifs, plus fournis, comme celui de « Habeeba », ou à des rythmes plus effrénés comme sur « Les Cheveux d’Assala », le morceau, épique, qui vient fermer l'album et sur lequel on retrouve des tambours orientaux cousins de ceux de l'intro, « Tu l’auras ». La boucle est bouclée et voilà sûrement l'une des qualités les plus fortes du disque : il est construit comme un album, qui s'écoute du début à la fin, s'apprécie dans l'ordre, dont les sommets ne sont jamais pensés comme des tubes radiophoniques et n'écrasent jamais le reste de la tracklist.

Machakil parvient à trouver le juste milieu entre le besoin d’homogénéité et de singularité des morceaux, dont les productions sont assez follement évolutives, percussives et surprenantes, à l'image de « Costa ». Cet équilibre complexe et fragile nécessite du temps, de la patience et ne nous laisse aucun (ou très peu) de répit. Son titre pourrait laisser penser à un passage mineur ou plus calme de l'album, mais non : « Interlude » détonne aussi, par cette musicalité débordante et puisque Sanguee y rappe en arabe : « C’est quelque chose que je suis prêt à faire plus souvent, mais il faut le faire bien. Je veux que même un mec du bled puisse comprendre ce que je dis, que ça lui parle. Il ne faut pas que ça sonne exotique, surtout pas. Tout est une question de dosage. »

Depuis leurs débuts, les TripleGo avancent en indé, malgré les appels du pied des maisons de disques. Ils ont désormais créé leur label, Twareg, renforcé leur équipe, « petite mais solide » et préparent sereinement l’avenir. « On a eu plusieurs propositions, mais c’était un peu tôt pour nous. On tient encore à notre liberté, à pouvoir envoyer les projets quand on veut les envoyer. Dans les majors, il y a des contraintes de temps, tu es redevable envers une équipe… On préfère, pour l’instant, travailler comme ça, sans être pour autant fermés. » Résultat, Machakil est très certainement leur projet le plus abouti, le plus synthétique. Il est aussi celui qui pourrait bien leur faire passer un cap, fédérer plus de fans, plus de « potogos », comme ils le disent.

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