sexe intentions, le film culte d'une génération née avant #metoo

À l’occasion de son 20ème anniversaire, nous nous sommes replongés dans la réécriture ado des Liaisons Dangereuses.

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07 Mars 2019, 3:29pm

Ado, j’ai sans doute été l’une des plus grandes fans de Sexe Intentions : l’intrigue provocante, la bande-son mémorable de ce film sorti en 1999 m’obsédaient au plus haut point. Lorsque j’ai obtenu mon permis de conduire en 2004, je me souviens avoir passé de nombreuses après-midis à sillonner la ville en écoutant « Bittersweet Symphony » de The Verve à fond, réservant « Colorblind » de Counting Crows pour les jours où je traversais un chagrin d'amour.

N'ayant reçu qu'une éducation sexuelle lacunaire, peu expérimentée en matière de garçons, j’ai regardé le film en boucle, jusqu'à m'imprégner des messages problématiques qu’il véhiculait à propos des rapports hommes/femmes. Avec le temps, je suis passée à d’autres films comme Presque Célèbre et Garden State. Mais Sexe Intentions demeure un classique, celui qui a régné sur mes années de puberté.

L'an dernier, en revoyant le film pour la première fois depuis très longtemps, j’ai découvert des faces plus sombres du classique que j’ai tant aimé. Tandis que l’intrigue familière se nouait sur mon écran, mon plaisir a peu à peu cédé la place à l’amertume - comme une vieille brique de lait qu’on aurait oubliée au fond du frigo. En se repenchant sur le film aujourd’hui, presque vingt ans jour pour jour après sa sortie, force est de constater que sa vision du genre, de la sexualité, des rapports de classe et des problématiques raciales a (heureusement) beaucoup vieilli.

Reese Witherspoon and Sarah Michelle Gellar in a scene from the film 'Cruel Intentions', 1999. (Photo by Columbia Pictures/Getty Images)
Reese Witherspoon et Sarah Michelle Gellar dans une scène du film 'Sexe Intentions', 1999. (Photo de Columbia Pictures/Getty Images).

« Je ne vais pas me sentir désolé pour moi-même parce que je suis un pauvre petit garçon riche », lance Sebastian Valmont (Ryan Philllippe) à sa thérapeute au début du film. Comme beaucoup d’autres femmes dans le film, celle-ci se laisse berner par sa candeur supposée. Et pourtant, quelques minutes plus tard, on apprend que leur relation n’est qu’une manipulation cruelle supplémentaire de la part de l’ado. Alors que Sebastian quitte le bureau, la psychologue reçoit un appel de sa fille en larmes parce qu’un garçon – qui lui a dit qu’il l’aimait et qu’elle avait des jambes magnifiques – a mis en ligne des photos d’elle nue sans son consentement. Avant de réaliser que le garçon en question n’est autre que Sebastian (qui a déjà fait subir le même sort à d’autres femmes), la thérapeute blâme sa fille de s’être mise dans cette situation, et hurle dans le combiné : « Comment as-tu pu être aussi stupide ? »

En dépit de la culpabilité qu’il ressent à cause de cette situation pénible et illégale, Sebastian - comme de nombreux hommes aujourd’hui - s’en tire sans le moindre problème. En quelques minutes, on apprend qu'il s'agit d'un ado snob et sournois qui obtient toujours ce qu’il veut, peu importe la difficulté ou le prix à payer.

Après l’entrée fracassante de Sebastian, sa demi-sœur, la froide séductrice Kathryn Merteuil (Sarah Michelle Gellar) apparaît. Elle s’est portée volontaire pour faire visiter son école huppée de l’Upper East Side de Manhattan à la nouvelle élève Cecile Caldwell (Selma Blair). « J’espère qu’elle atteindra la barre que vous avez réussi à placer si haut », lance Mrs Caldwell, la mère de Cecile, à Kathryn. Au cours de cette scène, Cecile, qui porte un t-shirt orné d'un koala, ainsi qu’une jupe courte, écarte naïvement les jambes, révélant ses sous-vêtements. « Ferme tes jambes, on n’est pas en Jamaïque, ici ! », s’écrie sa mère, trahissant assez grossièrement sa pensée raciste. Alors que la mère de Cecile partage ses inquiétudes quant à la réputation de Sebastian, elle ne semble pas réaliser qu’elle vient de confier sa fille à la plus grande manipulatrice de l’école.

Un peu plus tard, lors d’un échange entre les demi-frère et sœur, nous apprenons que leurs parents les ont laissés passer l'été livrés à eux-mêmes – Sebastian partage sa lassitude vis-à-vis des « jeunes premières de Manhattan insipides », tandis que Kathryn expose sa dernière machination : se venger d’un ex qui l’a larguée pour Cecile. Pourtant, au lieu de le viser directement, elle conçoit un plan visant à faire de Cecile une « traînée », afin qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à elle et que sa bonne réputation demeure intacte.

Kathryn tente de persuader son frère de séduire Cecile, qui est vierge, et lui promet ses charmes en contrepartie. Sebastian commence par rejeter sa proposition, au prétexte que c’est trop facile, et qu’il souhaite conquérir une autre vierge – Annette Hargrove (Reese Witherspoon), qui vient de publier un manifeste sur les bienfaits de la virginité dans un magazine pour ado. Il se trouve qu’Annette, qui rejoindra la même école qu'eux dès la rentrée, vit chez la tante de Sebastian. « Tu imagines l’effet que ça aura sur ma réputation ? dit-il. Coucher avec la fille du proviseur avant que les cours ne commencent. Ce sera ma plus grande victoire. » Les frère et sœur lancent alors un pari pour voir qui sera le premier à atteindre son but. Si Sebastian perd, il devra céder sa Jaguar Roadster de 1956, mais si Kathryn échoue, il couchera avec elle - ce qu’il désire depuis que leurs parents se sont mariés.

A partir de là, tous les coups sont permis. Tandis que Sebastian tente de conquérir Annette en lui faisant cadeau d'un sac et fait chanter un élève secrètement gay pour qu'il vante ses qualités auprès d'elle, Kathryn fait l'éducation sexuelle de Cecile et prétend savoir ce qui est bon pour elle, alors qu’en réalité, elle la prépare à avoir une relation avec son prof de musique - qui s'avère être noir.

Reese Witherspoon listens as Ryan Phillippe whispers in her ear in a scene from the film 'Cruel Intentions', 1999. (Photo by Columbia Pictures/Getty Images)
Reese Witherspoon et Ryan Phillippe dans une scène du film 'Sexe Intentions', 1999. (Photo de Columbia Pictures/Getty Images).

Mais les choses ne se passent pas exactement comme prévu : Sebastian tombe sincèrement amoureux d’Annette, une première pour celui qui s'était toujours servi du sexe comme d'un moyen de manipulation. Finalement, il refuse de séduire Kathryn et la rejette alors qu’elle est sur le point de s’offrir à lui. Celle-ci réplique en l’accusant d’être devenu faible et tente de reprendre le dessus sur la situation. Quand Sebastian finit par quitter Annette, Kathryn le repousse. Le plus tranquillement du monde, elle lui dit combien elle a pris plaisir à le rendre honteux de ses sentiments : il a fini par abandonner la première personne qu’il avait jamais aimée, juste parce que sa réputation était menacée.

Comme la plupart des médias de l'époque, Sexe Intentions est un exemple – particulièrement exagéré c'est vrai – d'une société gangrénée par un patriarcat blanc et tout-puissant. Les hommes noirs comme le prof de musique de Cecile y sont perçus comme inférieurs, les individus de sexe masculin n’ont pas le droit d’avoir de sentiments ou de montrer leurs émotions, et les vierges sont perçues comme étant bonnes et pures - tout en étant soupçonnées d’être lesbiennes. Le film montre également que même après avoir séduit et manipulé des femmes, les hommes gardent le monopole de l'impunité – bien que Sebastian meure à la fin, Kathryn est la seule à être considérée comme une déviante sexuelle qui mérite un châtiment ; lui, en dépit de tous ses méfaits, reste perçu comme un ange dont le souvenir doit être chéri. En cela, le film promeut l’idée que peu importe ce que les hommes font, ils ne seront jamais considérés comme mauvais, tandis que les femmes ne sont vues comme « bonnes » que lorsque les hommes le décident.

Ces temps-ci, il est difficile de regarder, et encore moins de ressentir de la nostalgie, pour une œuvre si ouvertement sexiste, raciste et homophobe. Et pourtant, le film attire l’attention sur tout le chemin parcouru par la culture contemporaine, ainsi que sur l’urgence d’une réflexion critique autour des oeuvres qui nous ont façonnées, celles qui ont fait de nous les personnes que nous sommes aujourd’hui. Ces oeuvres traversées par des valeurs patriarcales, à l'image d'un monde pensé pour favoriser les hommes cisgenres blancs. À l'heure où les nouvelles générations évoluent dans une ère post #MeToo - loin d'être parfaite, mais peut-être moins inégalitaire - profitons de ce classique exhumé pour penser à tout le travail qu’il nous reste à effectuer.

Cet article a été initialement publié sur i-D US.