5 photographes à découvrir pendant l'expo « c'est beyrouth »

Jusqu'au 28 juillet à l'Institut des Cultures d'Islam à Paris, l'exposition « C’est Beyrouth » invite 16 artistes à dresser le portrait complexe de la capitale libanaise à travers ceux qui l'habitent.

par Antoine Mbemba
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28 Mars 2019, 11:45am

Raconter une grande ville peut sembler vertigineux. Encore plus quand cette ville est Beyrouth, capitale du Liban qui a épongé les conflits du Proche-Orient, la guerre civile et la guerre, tout court, ces dernières décennies. C’est pourtant l’objectif que s’est donné l’exposition C’est Beyrouth, qui s’ouvre aujourd'hui et jusqu’au 28 juillet à l’Institut des Cultures d’Islam, à Paris : raconter un Beyrouth contemporain à travers la photo et la vidéo. En invoquant les regards de 16 artistes, dont les âges diffèrent, autant que les nationalités, l’expo dessine les traits d’une ville complexe en passant par l’ultime dénominateur commun : ses habitants. Et pour justement ne pas trop avoir le vertige en traçant cette fresque, le commissaire d’exposition Sabyl Ghoussoub a choisi un point d’ancrage : la guerre de l'été 2006 entre Israël et le Liban.

« Elle a cassé l’espoir qui s’était réveillé après que l’armée syrienne ait quitté le Liban en 2005, explique-t-il. Elle a cassé les années de reconstruction après la guerre civile, qui s’est terminée en 1990. » Un point de départ qui justifie les écarts d’âges, d’un artiste exposé à l’autre : « C’était la première guerre pour les gens de ma génération, qui a 30 ans, et un peu la guerre de trop pour la génération de mes parents. Les deux sont représentées. » Partant de là, de l’aveu de Sabyl Ghoussoub, également écrivain et photographe, les thématiques se sont dégagées d’elles-mêmes : le corps comme marqueur identitaire, les communautés à la marge – jeunesse, population LGBT+, réfugiés – ou la religion, omniprésente. « La photo et la vidéo au Liban sont un moyen d’adresser des problématiques qui ne sont plus gérées par le politique. On peut montrer des gens que l’on n'entend jamais, qui n'ont pas de droits, et les mettre au même niveau que les autres. »

Avec cette exposition, Sabyl Ghoussoub entend « élargir la perception de Beyrouth, montrer autre chose, faire en sorte que les gens se posent des questions, notamment sur l’Islam, en les confrontant à d’autres histoires. Et leur donner envie de découvrir tous ces artistes. » En voici justement 5, photographes, à découvrir absolument pendant C’est Beyrouth.

Cha Gonzalez

Cha Gonzalez
Abandon, Cha Gonzalez

La fête, aujourd’hui, c’est le marronnier de beaucoup de photographes, et c’est sûrement pour cela qu’elle est compliquée à traiter de façon pertinente, originale, sans complaisance mais sans jugement non plus. D’abord tournée vers la photo de guerre, c’est finalement sur la nuit que l’objectif de Cha Gonzalez s’est porté. C'est donc la fête qu’elle choisit d’immortaliser, documentant l’abandon et la forme d’autodestruction qui habite les corps exaltés. Abandon, c’est justement le titre de la série photo qu’elle commence en 2010, au Liban, pays dans lequel elle a grandi. Elle tente alors de parler de la guerre en passant par les jeunes nés entre 1975 et 1990, pendant la guerre civile. Elle se retrouve à suivre les sorties nocturnes et cathartiques d’une jeunesse en quête de sens, en marge de la société, et à documenter le lien doux-amer des Libanais à la fête. À Trax en 2018, elle racontait : « Pendant la guerre de 2006, je me suis souvenu que beaucoup de gens dans mon collège allaient faire des fêtes pendant que Beyrouth était bombardé. Le rapport des Libanais à la fête, c’est là que ça a commencé. » Après avoir mené sa série Abandon jusqu'aux dédales du Péripate, elle est retournée à Beyrouth spécialement pour l'exposition dans laquelle elle livre quatre photos exclusives.

Vianney Le Caer

Vianney Le Caer
Les Bronzeurs, Vianney le Caer

« Je suis parti au Liban en février 2015 afin d’y couvrir la crise humanitaire syrienne […]. Un jour, alors que je me promenais le long de la corniche de Beyrouth, j’ai pu apercevoir ces hommes près de la mer. » En janvier 2017, le photo-journaliste français Vianney Le Caer racontait dans un article de Vice la genèse et l’histoire de sa série, Les Bronzeurs. Ou comment il a documenté le quotidien d'hommes qui, tous les jours et peu importe la situation alentour, vont se dorer la peau sur cette corniche. La série marque par son esthétique homo-érotique, le soleil qui vient frapper ces corps tannés et huilés sur fond bleu électrique. Elle permet aussi d’ouvrir les yeux sur une pratique religieuse inédite, que l’on ne s’imagine pas forcément. « J’ai beaucoup voyagé au Moyen-Orient et au Maghreb, poursuivait le photographe dans le même article, et je n’avais encore jamais vu de musulmans prier en maillot de bain. » Ce rapport au corps, à l’apparence, globalement très puissant au Liban, est paradoxalement assez profond. En 2015, quand Vianney Le Caer débute sa série, Daesh n’est qu’à quelques kilomètres des bronzeurs, mais qu’importe. Selon Sabyl Ghoussoub, cette apparente superficialité est d'abord une manière de faire écran, d’oublier « les années de guerre et de ne plus repenser à la dépendance à la mort qui s’était créée dans le pays. »

Patrick Baz

Patrick Baz
Chrétiens du Liban, Patrick Baz

Franco-libanais né à Beyrouth en 1963, Patrick Baz a vécu le début de la guerre civile alors qu’il n’était encore qu’adolescent. Paradoxalement, elle lui a donné envie de voir les choses de plus près encore et de devenir reporter de guerre. Appareil à la main, il couvrira le long conflit libanais, mais aussi la guerre du Golfe, les conflits au Kurdistan, en Somalie, à Sarajevo ou à Bagdad, en 2003. Puis, après avoir photographié la mort pendant des années, il se tourne vers la vie. En 2017, il publie un ouvrage, Chrétiens du Liban. Pendant deux ans, le photographe a documenté le quotidien de la communauté chrétienne de Beyrouth et l’extravagance de ses pratiques religieuses. « Ce que j’ai appris en montant cette expo, explique Sabyl Ghoussoub, c’est que, d’une certaine manière, tout le monde réagit en tant que minorité au Liban. Comme s’ils allaient disparaître ou se sentaient agressés. Donc tout le monde en fait trop. » Patrick Baz capture une réaction identitaire forte, une affirmation religieuse prononcée. Les baptêmes, les processions, les mariages : ses images traduisent une dévotion puissante, une immense ferveur, comme un besoin de se protéger en se montrant, dans une ville où 18 communautés religieuses se côtoient. Initialement réalisée pour l’Agence France Presse, dont il fait partie, la série est une source documentaire inédite.

Myriam Boulos

Myriam Boulos

C'est dimanche, Myriam Boulos

Myriam Boulos a également choisi de s'intéresser à la marge et aux invisibles. Née en 1992 à Beyrouth, lauréate du Byblos Bank Award de la photographie en 2014 et diplômée de l'Académie Libanaise des Beaux-Arts en 2015, la photographe s'est intéressée, avec sa série C'est dimanche, aux femmes domestiques migrantes employées par de riches familles libanaises. Généralement originaires d’Asie-du-Sud ou d’Afrique, ces femmes travaillent tous les jours de la semaine, et n’ont que quelques heures de repos le dimanche. Ce sont justement ces instants de liberté que l’artiste cherche à immortaliser. Le passage chez l’esthéticienne, au salon de coiffure, l’escapade au marché ou les salles de prière. « Leur présence dans les rues de Beyrouth se fait alors plus visible et certains quartiers prennent un nouveau visage, raconte Sabyl Ghoussoub dans le dossier de presse de l’expo. Se dessine le portrait d’une ville multiple où différentes réalités se côtoient. Beyrouth, ville à l’identité insaisissable, se dérobe ici autant qu’elle se révèle. » Au Liban, plus de 250 000 travailleuses domestiques sont dans cette situation, soumise au système de « kafala », une forme d'esclavagisme moderne à peine voilée. Les images colorées de Myriam Boulos donnent à voir l'infime moment où ces femmes peuvent reprendre le contrôle de leur vie.

Randa Mirza

Randa Mirza
Beirutopia, Randa Mirza

L’exposition C’est Beyrouth se termine à l’extérieur, sur l’une de façade de l’institut où s’affiche un tryptique d’image de l’artiste libanaise Randa Mirza, extraites de sa série Beirutopia, lancée en 2010. Une série qui, une fois de plus, trouve un point d’ancrage dans la guerre. En effet depuis la fin du conflit, Beyrouth est en plein boom immobilier, la ville tentant de retrouver sa splendeur. Pour faire la promotion de leurs grands projets de construction, les développeurs recouvrent la ville d’immenses affiches, où se dessinent les potentiels futurs buildings ou mêmes quartiers dont les codes architecturaux et iconographiques viennent emprunter aux clichés chics occidentaux, effaçant dans le même temps le patrimoine de la ville. Ce sont ces simulations de paysage qu’utilise Randa Mirza dans sa série. D’un savant mélange de cadrage, de jeu de perspectives, elle parvient à brouiller la réalité et le – possible – futur de Beyrouth et à souligner le décalage entre cet urbanisme futur et fantasmé de Beyrouth et la ville telle qu’elle est aujourd’hui.

« C’est Beyrouth » : jusqu'au 28 juillet 2019 à l'Institut des Cultures d'Islam, à Paris.

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