Photographie Clare Shilland. Stylisme Louis Prier Tisdall. Gauche: chemise et T-shirt Burberry. Droite: Pull Cav Empt. Jean Versace

sincère et blasé : slowthai prépare l'avenir du rap anglais

En laissant l’humeur de toute une nation imprégner « Nothing Great About Britain », son premier album prévu cette année, slowthai prouve qu’il est à la fois un artiste de son temps et pour son temps

par Matthew Whitehouse
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19 Mars 2019, 11:38am

Photographie Clare Shilland. Stylisme Louis Prier Tisdall. Gauche: chemise et T-shirt Burberry. Droite: Pull Cav Empt. Jean Versace

This article originally appeared in i-D's The Homegrown Issue, no. 355, Spring 2019.

« Mike Skinner vient chez moi mercredi », annonce Slowthai, excité comme une puce, avant même que l’on ne se soit assis. « Dans ma chambre, t'imagines ? Là où je l’écoutais ! ». Sa mère – qui les a eus, lui et ses quatre frères et soeurs, très jeune – passait The Street en boucle dans la voiture familiale. Il s’avère que le slowthai pré-slowthai, connu à l'époque sous le nom de Tyron Frampton, était tellement obsédé par The Street qu’il est devenu un collectionneur avide de briquets Clippers, symbole du groupe. « Mike Skinner vient des Midlands, comme moi, dit-il. Quand je l’ai entendu pour la première fois, j’ai cru m’entendre parler ! »

Bien sûr, il a plein d’autres raisons d’être excité. Dans l’année qui a suivi son apparition dans le portfolio rap d’i-D aux côtés de Dave, Flohio, K-Trap et Octavian, le natif de Northampton est devenu en un éclair l'artiste le plus subversif de Grande-Bretagne. Après la sortie de sept singles et d'un EP, Runt, en 2018, le jeune homme de 24 ans a dépassé la simple étiquette de « rappeur grime à la sauce Midland » en créant un répertoire rien qu'à lui, le son d'une urgence et d'une colère, teinté d'humour. « Je dois me rappeler qu’il fut un temps où personne ne voulait écouter le moindre de mes sons, dit-il. Maintenant, il y a je ne sais combien de personnes qui m'écoutent. Les gens me prêtent attention. »

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Veste et chemise Carharrt WIP

Si on peut comparer le grime au punk, dans le sens où il met en lumière la désaffection contemporaine de la Grande-Bretagne pour sa jeunesse, alors slowthai se présente comme le porte-parole d'une génération révoltée. Et même s'il refuse d'être réduit à ce rôle (« Je veux simplement être la voix des gens qui veulent l’entendre », précise-t-il), il n’hésite pas à se servir de sa plateforme pour fracasser le moindre statu quo auquel il se retrouve confronté : que ce soit l’apparente ruralité de son éducation dans le single « T N Biscuits » (« The farmers are coming ») ou le mythe de la masculinité dans son clip « Ladies » pour lequel il a recréé la célèbre photo d’Annie Leibovitz, mettant en scène John Lennon et Yoko Ono nus, avec sa petite amie Betty.

« Je me suis toujours dit, quel est l’intérêt d’être un autre… », il cherche le mot juste. « Un autre “William“ », décide-t-il. « Il y a des millions de William dans le monde. Alors que faire ? Que puis-je faire différemment pour faire réfléchir les gens ? J’ai l’impression que nous sommes tous nés avec ce truc ; que nous sommes tous là pour faire quelque chose. Et j’ai toujours eu l’impression que j’étais destiné à quelque chose de plus grand. »

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T-shirt Stone Island. Jeans Cav Empt.

On pourrait croire qu’une partie de cette quête tire son origine du fait qu'il a grandi dans une cité à Northampton, une ville dont la scène musicale – à l'exception peut-être du révérend Richard Cole, membre du groupe The Communards – ne déchaîne pas exactement les foules du monde entier. C’est un aspect essentiel de l’histoire de slowthai (qui porte un maillot d’entraînement du Northampton Town F.C. quand nous le rencontrons), mais un aspect qui s’est peu à peu transformé en fardeau en générant un flot quasi-incessant de questions quant au fait de rester « fidèle à ses origines », comme si les artistes de la classe ouvrière rurale étaient condamnés à rapper pour l’éternité sur des thèmes comme le trafic de drogue ou les feuilles OCB, tandis que les artistes issus des classes moyennes détenaient le monopole des discours métatextuels.

« Ce truc, on m’y rattache en permanence, déplore-t-il. C’est Northampton, Northampton, Northampton. Et j’adore ma ville, mais en même temps, je ne suis pas Northampton. Je suis Tyron Frampton, je suis slowthai, je suis mon art. Si vous voulez absolument me ranger dans une catégorie, dîtes que je suis un être humain qui essaie de grandir. Une plante, une fleur qui essaie d'éclore. L'origine des gens est devenue une obsession. À cause de ça, tout va de travers. »

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Gilet et T-shirt Burberry

« De travers ». L'expression est bien choisie au vu des événements qui se sont enchainés depuis que 51,9% des citoyens britanniques ont fait le choix de quitter l’Union Européenne en 2016. Au moment de la rédaction de cet article, personne ne sait ce qu'il adviendra du Brexit – peut-être même que nous devrons bientôt consommer des biens selon un système de troc primitif, de type « Sept poulets pour un numéro d'i-D, vous faites une bonne affaire ! ». L’humeur de toute une nation imprègne son premier album Nothing Great About Britain, dont la sortie est prévue cette année. Slothai s'y montre perspicace et révolté, créant un son dans son temps et pour son temps.

« J’ai grandi dans la cité, et quand j'étais petit, la plupart des gens autour de moi vivaient avec que dalle, touchaient les allocs, ou faisaient des allers-retours en prison, alors je n’ai jamais eu l’impression de vivre dans une “Grande“ Bretagne, décrypte-t-il au sujet du titre brillant et incendiaire de son album. Les uns les autres, c’est tout ce que nous avions. Et le référendum sur le Brexit nous a même enlevé ça. »

« Ça m'horripile, continue-t-il. Mais je ne veux pas être en colère. Je veux juste regarder les choses en face et montrer un autre possible. Je ne dis pas que tout ce que je dis est complètement vrai, ou parole d’évangile. Je dis juste ce que je crois, et ce que je crois, c’est que ce qui fait la grandeur de la Grande-Bretagne, ce n’est pas ce que nous avons fait en tant que pays, ni même le nom de notre pays. C’est la famille, c’est la communauté, ce sont les gens qui t’entourent ou que tu croises simplement, et la façon dont tu te connectes avec eux. Si nous devons galérer collectivement pour enfin nous rendre compte de ça, ainsi soit-il. Mais nous devons toujours faire en sorte de grandir. »

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Slowthai porte des vêtements Prada.

Crédits


Photographie Clare Shilland
Stylisme Louis Prier Tisdall
Mise en beauté Nao Kawakami chez Saint Luke
Assistance photographie Jodie Herbage