Simone Rocha et Molly Goddard par Fernando Uceda

le pouvoir de la mode pour les femmes et par les femmes

Alors que les sites de revente constatent une hausse des demandes de pièces Céline époque Phoebe Philo, petit précis de l'importance de la mode par les femmes et pour les femmes.

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29 Octobre 2018, 10:42am

Simone Rocha et Molly Goddard par Fernando Uceda

Si elle compte parmi les visionnaires les plus éclairées de la mode, Phoebe Philo était pourtant absente du calendrier de la Fashion Week. Une absence remarquée, qui donnait un tout autre sens aux vêtements pensés par des femmes, pour des femmes. En ce qui me concerne, je me souviens justement avoir vécu mon épiphanie vestimentaire en enfilant un costume Céline printemps/été 2016 - donc « ère Philo ». Ses épaules avachies me permettaient enfin d'assumer ma posture, naturelle, de paresseuse, et les ourlets du pantalon, légèrement raccourcis, étaient parfaits pour fouler le pavé en baskets. Pour une fois, il ne s'agissait pas d'un costume aux lignes tranchantes, projetant nécessairement une forme de pouvoir, mais plutôt d'une pièce intuitive s’inscrivant avec grâce dans la banalité du quotidien.

Et c’est là toute la force de Phoebe Philo : des vêtements qui rendent forte, qui donnent confiance sans jamais zapper le confort pour autant. Des designs dont on sent qu’ils ont été pensés pour une femme, par une femme. C’est pour cela que les Philophiles n’ont cessé de converger, de se retrouver dans les trench-coats déconstruits, les tricots rehaussés et les chemises aux manches élargies. C'est pour ça, surtout, qu'ils pleurent collectivement la mort de l’ancien Céline. Ce deuil et les éloges qu'il suscite ont d’ailleurs trouvé un canal où s’exprimer sans entraves : Instagram, où est né il y a deux mois le compte @OldCeline, créé par Gabrielle Boucinha, originaire de Toronto, et qui fait déjà l’objet d’un sacré engouement. « L’ancien Céline avait des clientes incroyablement loyales, parce que la marque était unique, progressive, » explique Gabrielle. Preuve en est, les sites de revente, de Vestiaire à eBay, ont constaté sur leurs plateformes une hausse significative des recherches pour des produits Céline époque Philo, et une hausse tout aussi remarquable des prix, les gens étant prêts à tout ou presque pour mettre la main sur les vestiges de la designer.

Pendant la décennie qui a vu Phoebe Philo régner chez Céline, la vision féminine au sein de la mode s’est étendue, diversifiée et a vu son esthétique évoluer bien au-delà de la vision singulière et innovante de la créatrice arrivée en 2009. En vérité, Phoebe Philo a d'abord réussi à remplir un vide flagrant dans l’industrie. Car depuis, la créativité féminine y a explosé. La disproportion entre le nombre d'hommes et de femmes demeure significative, mais justement, à l’heure où la mode perd l’une des femmes les plus inventives, porter des vêtements féminins créés par des femmes prend encore plus de sens. La richesse, l’émotion et la broderie de Simone Rocha en deviennent plus précieuses. Les robes et l’abondance de tulle de Molly Goddard prennent une nouvelle dimension, au point que même des psychopathes comme Villanelle, jouée par Jodie Comer dans Killing Eve de Phoebe Waller Bridge, peuvent paraître fatales en tenue rose bonbon volumineuse. Pour la PR et porte-voix des designers femmes, Daisy Hoppen, l’attrait de ces pièces vient du fait qu’elles semblent imperméables aux cycles et tendances de la mode. « Ces deux créatrices ont une sensibilité bien réelle, et une identité que je trouve rassurante, qui tient de saison en saison, assure Hoppen. Je me sens heureuse dans leurs vêtements, c’est aussi simple que ça ! Je ne pense pas à ce que je porte, même s’il y a des mètres de tulle ou de coton et que la tenue est considérée comme forte – je me sens juste bien ! »

L'idée selon laquelle les designers femmes créeraient pour la « vraie » vie semble peut-être relever de la banalité, mais elle n’en est pas fausse pour autant. Surtout quand on pense au nombre de marques indépendantes lancées par des femmes ayant vu le jour ces dix dernières années, creusant leur sillon avec cette conscience de la « vraie » vie, gardant en tête besoins pratiques et désirs fantasques. « Je possède également des vêtements et des accessoires faits par des hommes, mais j’adore le point de vue de designers comme Molly, Simone, Susie Cave (Vampire’s Wife), Hannah Weiland (Shrimps) et Rejina Pyo, continue Daisy. J’aime la façon dont elles jonglent avec leurs différentes vies – qu'elles élèvent leurs enfants, dirigent une équipe, voyagent et tentent de s'adapter à une industrie en constant changement. Ce sont des choses que je comprends et dans lesquelles je me retrouve. »

Molly Goddard spring/summer 19
Molly Goddard printemps/été 2019

Et puis, il y a les visionnaires de l’Olympe, qui ont toujours tracé leur propre chemin. Miuccia Prada se tient d’un côté et Rei Kawabuko de l'autre. Leur influence et leur apport à la mode ne peuvent être réduits à un paramètre de genre, mais personnellement, quand je porte du Prada, du Miu Miu ou Comme des Garçons, je ne peux m’empêcher de penser aux femmes qui ont dessiné ces vêtements. À leur présence physique, que ce soit la micro-frange, le perfecto de Kawabuko ou les paillettes néon de Miuccia ; mais aussi à leur itération de la jupe – toutes ces images qui restent gravées dans notre cerveau et qui refont surface au moment d’acheter du Prada ou Comme des Garçons.

Pour Michelle Elie, inconditionnelle de CdG, journaliste et consultante créative, l’état d’esprit et la pensée de Kawabuko jouent un rôle prépondérant dans ses choix et l’esthétique de sa garde-robe. « Quand je porte ses vêtements, je n’ai plus besoin de jouer un rôle chic, classique, tendance, élégant ou sexy… explique-t-elle. Je peux être moi-même, sans limite. » Porter des vêtements faits par des femmes ne signifie pas forcément ignorer la vision masculine dans la mode. Mais en quelques déconstructions textiles, une veste Comme des Garçons de la collection printemps/été 2019 par exemple, peut mettre en lumière certaines problématiques féministes. « Elle a toujours été claire sur le fait que son design s’adressait à des femmes fortes, qui n’ont pas peur d’être différentes, qui ne s’habille pas pour faire plaisir aux hommes. Je me retrouve totalement dans cette idée. Elle est devenue une part intégrante de mon univers dans la mode. »

Prada spring/summer 19
Prada printemps/été 2019

Mais attention : il y a danger quand les Philophiles évoquent la « vraie femme » mise en avant par leur créatrice adorée. La femme ne peut être réduite à un seul coup de pinceau, à une seule expression quand la réalité est bien plus complexe. Souvenons-nous que ce qui nous paraît « vrai », « authentique » est aussi délimité par notre environnement : dire qu'une femme est vraie est aussi une manière de l'empêcher d'être totalement libre. Alors en attendant la prochaine étape de la carrière de Phoebe Philo (il se murmure « Chanel », quand Karl quittera sa maison), célébrons le fait que les visions des femmes dans la mode sont de plus en plus excitantes, nombreuses et en constante évolution. En attendant que le déséquilibre de genre dans la mode se réduise, porter les vêtements de créatrices est une manière de le reconnaître et aussi, de le combattre.

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Cet article a été initialement publié dans i-D UK.