Photographie : Ruggiero Cafagna

coucou la france, le punk va très bien merci

Le groupe RENDEZ VOUS sort son premier album, Superior State. Puissant et sincère, le quatuor s'assure que le krach ne pique pas trop. Parce que ce qui compte c'est pas la chute, c'est l'atterrissage.

|
oct. 26 2018, 12:14pm

Photographie : Ruggiero Cafagna

Du haut d'un building de plusieurs dizaines d'étages, un trader saute par la fenêtre pour en finir avec un monde totalitaire qui le bouffe. L'image est saisie quelques centièmes de seconde avant que son corps ne s'écrase au sol, bien vêtu d'un costard trois pièces tout propret. Depuis la formation de leur groupe, les mecs de RENDEZ VOUS cherchent à composer la B.O de cet instant précis : la fin d'une redescente collective inévitable – après le plongeon fatal, juste avant le crash. Un timing rigoureux, hyper étroit, auquel ils se sont toujours tenus, quitte à sortir un premier album à rebours. On l'attendait depuis quatre ans, ils l'offrent au monde aujourd'hui, et ça s'appelle Superior State - forcément.

Que ce soit dans l'imagerie qui accompagne l'album ou les sons abrasifs et sans compromis qui le composent, RENDEZ VOUS ne ménage rien ni personne. Le quatuor français (rejoint dernièrement par un batteur) livre une des plus grosses droites de son histoire. Une frappe qu'on a vue venir et à laquelle nous étions tous prêts : les clips qu'ils balancent au compte goutte depuis leur fameuse reprise de Chris Isaak nous auront servi de séances d'échauffement pour nous conditionner à l'arrivée d'un opus puissant, sans concession. C'est d'ailleurs cette violence latente, devenue une constante chez eux, qui les a poussés à toujours se tenir bien droit dans leurs bottes, à assumer des compositions solides et totales, sans ne jamais céder aux tentations marketeuses de l'industrie musicale.

Avec Superior State, RENDEZ VOUS creuse encore un peu plus profond son sillon, la tête dans les guitares, le micro dans la bouche, sans regarder ce qu'il se passe sur les côtés. Mais quiconque tendra l'oreille attentivement saura reconnaître des petits arrangements orientés techno, des BPM alanguis, des revirements métalleux et un romantisme exhumé des nineties. En décidant eux-mêmes de cette trajectoire, balisée en filigrane par des groupes coldeux à l'ancienne – du Nirvana, un peu des débuts de Trisomie 21 et des touches Prodigy – Elliot, Francis, Maxime et Simon se sont assurés un règne stable, qu'aucune mode ne saurait venir perturber. Et avec des souverains comme eux, la scène rock française n'a plus grand chose à envier à personne. Surtout pas aux Anglais. i-D a passé un aprem avec eux, à l'ombre des buildings du 13e arrondissement de Paris.

Elliot Rendez Vous
Elliot porte son propre t-shirt et sa propre chaine.

On ressent quoi quand on sort un premier album ?
Elliot : Sortir un album, c’est un mélange d’impatience, de stress et de soulagement. Il faut aussi accepter le fait que c’est fini, c’est figé, on ne peut plus y toucher. C’est pas hyper simple.

Maxime : Il est assez différent du précédent, l’enjeu réside là. Les gens qui connaissent bien ce qu’on fait y trouveront quelque chose d’autre. On espère que ça leur plaira malgré tout.

Simon : Vous l’avez réécouté vous un peu ?

Maxime : Moi j’y arrive pas. Je préfère attendre un peu.

Sur la pochette de l'album, on peut voir un trader sur le point de s'écraser sur l'asphalte. Vous considérez cet album comme un manifeste ?
Elliot : Je pense qu’il est nécessaire de laisser les gens se raconter leur propre histoire. La photo parle d’elle-même. Enfin d’une société qui tombe. On en parle souvent entre nous. C’est pas un thème autour duquel on compose mais je pense que c’est quelque part en filigrane, forcément. C’est pas conscient tout ça. Ça se ressent.

Maxime : On parle d’une société totalitaire. Mais l’image justement ne l’est pas. Je crois que chacun peut y voir ce qu’il veut. Nous, on a notre idée sur la question. Je crois que là où tout le monde peut se rejoindre, en tout cas quand on joue de la musique, quand on donne des concerts, c’est qu’on cherche tous un défouloir. Un espace exutoire pour propulser nos frustrations. Derrière cette image, il y a ça aussi.

Vous avez toujours construits une imagerie « coup de poing ». Dans « Superior State » , il semble que c'est une autre violence que vous abordez...
Simon : On aime montrer des choses provocantes, agressives, sans compromis.

Elliot : À Paris, on veut répondre à cette attitude de bon ton, polie, aseptisée. Il ne faut pas que ça dépasse. Mais c’est hyper chiant de ne pas dépasser. C’est plat. En musique, une fois qu’un truc est jugé « bankable », t’en as pour trois ans des mêmes samples, des mêmes codes esthétiques, des mêmes visuels… Je te dis pas que ce qu’on fait, c’est une révolution mais on tente de pas prendre ce pli-là tu vois.

Justement, chanter en français est presque devenu une injonction dans l'industrie. Ça vous a jamais tenté ?
Elliot : Bah c’est sûr que de voir le nombre de groupes qui s’y sont mis par souci de vente, ça donne pas franchement envie. Nous, c’est une question qu’on s’est jamais posée.

Simon : La langue française sert une pensée marketing en ce moment. Pas pour tous les groupes, je veux pas qu’on se méprenne, mais parfois, ça pue le calcul.

C'est compliqué de vous situer dans le rock français. Du coup, vous cumulez les étiquettes cold-wave, post-punk, indé... Vous avez le sentiment d'appartenir à une scène ou pas du tout ?
Maxime : Oui, nous, on trouve ça relou que tout le monde tente de nous mettre des étiquettes mais en même temps c’est un truc qu’on va faire à notre tour quand on parle d’un autre groupe.

Elliot : On n’a pas trop l’impression de faire partie d’un mouvement. Il y a une scène intéressante à Paris mais on n’a pas l’impression de se greffer à un mouvement général. On est très contents de pas faire partie d’un truc consanguin qui se matte toute la journée. On se laisse pas trop influencer par des mecs qui feraient exactement la même chose que nous, et ça nous permet de rester hyper honnêtes dans ce qu’on fait.

Simon : Tu vois, c’est marrant, y’a quelques jours on était invités à jouer dans un festival goth en Pologne. Ici, c’est pas le public qu’on attire habituellement. C’était assez cool de se retrouver face à un autre public avec lequel on ne partage pas énormément de choses, sur le papier. Mais cette liberté-là est vraiment plaisante. À Paris ce qui est cool, c’est que c’est une scène qui se passe un peu de définition, personne n’en a jamais vraiment posé les limites. Du coup on peut jouer devant des goths, des rockabs, des punks, des vieux fans de post-punk ou des gens juste normaux. La scène rock française n’est pas caricaturale, et ça c’est une chance.

C'est cool de jouer à Paris en ce moment ? Il se passe un truc, non ?
Maxime : Paris est incroyable en ce moment. Le public devant lequel on a la chance de jouer est vraiment chanmé. Après, on a le sentiment de jouer à la maison ici mais les gens se donnent à fond. On a un public très vivant. Quand ça envoie, il y a une réaction physique presque immédiate.

Simon : Je crois que le mythe du public parisien snobinard n’est plus vraiment valable.

Elliot : Je pense que c’est une question de lieux à disposition aussi. Avant, il y avait quelques clubs de modasses et pas grand-chose d’autre. Les choses ont vraiment changé c'est cinq dernières années. Et les clubs sont beaucoup moins chiants.

Quels sont les groupes français que vous écoutez en ce moment ?
Simon : Les Bryan Magic Tears qui sont des copains, les trucs qui sortent sur Mind Records. Y’a zéro compromis dans ce qu’ils sortent, c’est génial.

Elliot : Y’a Villejuif Underground aussi, Poison Point, Crave… Enfin là ça craint je suis en train de t’énumérer tous les groupes qui joueront à notre release party ! Mais c’est vraiment la scène qu’on aime à Paris.

Cet aprem, pendant notre shooting, je vous ai entendu plusieurs fois dire « ouais non, bof cette veste, j'ai l'air d'un vieux punk ». Pourtant votre musique peut parfois sonner très 1980. Niveau esthétique, ça coince ?
Maxime : On fantasme pas les anciennes générations punks. Beaucoup de gens tirent des parallèles entre notre musique et celle de groupes à l’ancienne et il y en a, c’est sûr, je vais pas dire le contraire. Mais on ne les bade pas ces générations. On veut pas ressusciter un genre. On veut le faire à notre manière. Éviter les clichés.

Elliot : Ma mère sortait avec Elno des Lucrate Milk. Donc on va pas se mentir, on est liés aux punks des années 80.

Quand j'ai écouté votre album pour la première fois, j'ai eu envie de l'imaginer dans un club. Ça vous dirait vous qu'il soit jouer sur un dancefloor ?
Maxime : Carrément, ce serait génial !

Elliot : J’ai commencé à faire de la musique en mixant donc ça me plairait beacoup que des gens dansent en club sur nos morceaux. Il y a un souci d’efficacité dans nos sons que tu retrouves de façon assez logique dans des sons plus orientés électro.

Simon : J’adore aussi l’idée qu’un genre musical comme le nôtre puisse glisser dans un club. Qu’il ne soit pas cantonné à son habitat naturel, la salle de concert ou la cave.

Vous sortez beaucoup la nuit vous ?
Elliot : Nous, on adore faire la fête. J’ai l’impression que tout le monde fait de plus en plus la fête, plus souvent, plus intensément. Enfin, en tout cas je parle pour moi ! Mais c’est une réponse ou l’expression d’un désenchantement. Notre génération est assez excessive. On cultive une certaine violence dans notre rapport à la fête. Mais elle est à l’image du monde.

Maxime : C’est comme ce qu’on se disait sur notre public plus tôt. Tu sens généralement un besoin de violence et d’amour hyper fort. Le moment est très vif. Et tandis qu’on est distrait toute la journée par Facebook ou Instagram, quand on est dans une salle de concert ou dans un club, notre rapport au présent est d’autant plus extrême. On a besoin de vérité.

Est-ce que vous vous êtes souciés de la façon dont votre album allait être reçu quand vous l'avez composé ?
Elliot : Quelque part oui. Ce serait malhonnête de dire le contraire. Après ça demande un travail conscient de mettre ça de côté pour créer franchement. On réfléchit toujours à la façon dont les gens vont l’écouter mais on ne cherche pas à les conforter pour autant.

Maxime : Je pense qu’on a réussi à ne pas se mettre une pression malsaine qui peut devenir rapidement paralysante quand tu composes. Par contre tu penses forcément à ce que ça va donner en live mais là ça n’est plus de la pression, c’est de l’anticipation et c’est plutôt excitant.

Comment aimeriez-vous que les gens écoutent « Superior State » ?
Maxime : Qu’ils l’écoutent avec intensité aussi.

Simon : J’aimerais bien qu’ils l’écoutent soient en boucle jusqu’à n’en plus pouvoir ou qu’au contraire, il ne leur plaise pas nécessairement sur le coup et qu’ils y reviennent plus tard avec une autre appréhension, qu’ils se disent « ah ouais, j’avais pas compris ce morceau comme ça la première fois… »

Elliot : J’adore quand un morceau me fait ça, je reviens dessus après l’avoir rejeté et je me rends compte qu’il est chanmé des mois après ! Ce qui serait cool, c’est que l’album permette aux gens qui l’écoutent de s’en aller dans leur tête, de sortir d’eux. Qu’il ne laisse pas un sentiment fadasse. C’est le pire.

Il y a un titre de l'album pour lequel vous avez chacun une affection toute particulière ?
Simon : « Last Stop », j’ai un feeling particulier avec celui-là. J’adore le jouer en live. Je le trouve assez différent de ce qu’on a fait avant. Il a une touche nineties qui me plait avec un BMP assez bas.

Elliot : Ah ouais moi c’est pas du tout celui-là. Moi j’aime bien « Exiviae ». J’en suis assez fier.

Françis : Moi aussi, si je devais en choisir un ce serait celui-ci. Il y a un truc très déstructuré dans le refrain qui le rend particulier.

Maxime : Moi j’ai une affection particulière pour « Order of Baël », c’est pas mon morceau préféré mais il est assez différent, du coup j’ai envie de la câliner, c’est mon petit pote, il est un peu mignon-faiblard.

Si vous pouviez adresser un voeu au monde, là tout de suite, ce serait quoi ?
Maxime : La destruction totale et la plus rapide possible, par pitié, qu’on ne souffre pas trop.

Elliot : Ouais un Big Bang. Pour mieux recommencer ensuite. En fait elle est peut-être là l’idée de la pochette de l’album. Bah tu vois, tu la voulais, tu l’as eu.

Françis Rendez Vous
Francis porte un t-shirt Acne Studios sous un costume Gucci, avec un collier Ambush et une ceinture Lemaire.
1540548667163-110_1474_1
Elliot porte son propre t-shirt et sa chaine, ainsi qu'un pantalon Prada. Simon porte un pull Lemaire, avec sa propre chaine.
Françis Rendez Vous
Françis porte un t-shirt Acne Studios et un collier Ambush.
1540548747759-05_1472_8
Simon porte une chemise Lemaire par dessus son propre t-shirt et sa propre chaine, avec un pantalon Vivienne Westwood et une ceinture Jacquemus, des chaussettes Cos et des chaussures J.M. Weston.
1540548820788-08_1475_32_01
Elliot porte son propre t-shirt et sa chaine. Simon porte une chemise Lemaire, avec sa propre chaine. Francis porte un t-shirt Acne Studios sous un costume GUCCI, avec un collier Ambush. Maxime porte un pull et des lunettes Acne Studios avec son propre jeans.
1540548882895-01_1476_10_BandW
Maxime porte un pull et des lunettes Acne Studios.
1540548950894-01_1479_29_ok
Maxime porte un pull et des lunettes Acne Studios, avec son propre jeans, ses converses et ses chaussettes.
1540549039188-110_1477_3_ok
Simon porte un pull et un pantalon Lemaire, avec sa propre chaine.
Rendez Vous Ruggiero Cafagna
Elliot porte son propre t-shirt et sa propre chaine, ainsi qu'un pantalon Prada. Simon porte une chemise et un pantalon Lemaire, chaîne personnelle. Francis porte un t-shirt Acne Studios sous un costume Gucci, collier Ambush. Maxime porte un pull et des lunettes Acne Studios, jean personnel.

Crédits

Photographe : Ruggiero Cafagna

Styliste : Bérenger Pelc

Assistante styliste : Bridgette Hungerford

Hair and Make Up : Sergio Villafane @ Artlist Paris

Crédits image principale : Eliot porte une chaîne et t-shirt personnels, pantalon Prada. Simon porte un pull et un pantalon Lemaire, chaîne personnelle. Francis porte un costume Gucci, et des lunettes de soleil personnelles. Maxime porte un pull, des lunettes Acne Studios et une veste personnelle.