Capture d'écran du film Le Loup de Wall Street, Martin Scorsese

ubérisation, freelance, co-working : et si on arrêtait de faire semblant d'aimer travailler ?

Travailler pour soi, c'est toujours travailler pour quelqu'un.

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18 octobre 2018, 1:57pm

Capture d'écran du film Le Loup de Wall Street, Martin Scorsese

Au début du mois d'octobre, à Paris, une quarantaine de bikers Deliveroo manifestait son mécontentement devant le siège de l'entreprise à deux oreilles. À quelques jours d'intervalle à Londres, ils étaient nombreux à se rallier au mouvement des employés de McDonald et Uber Eats, exprimant leur colère face à des conditions de travail de plus en plus précaires. « Flexibilité » , « indépendance » , « revenus attractifs » » dit Deliveroo. Tarifs de plus en plus bas, conditions exigeant une disponibilité toujours plus grande, répondent les livreurs. Et c'est bien là toute la difficulté du bras de fer qui s'annonce : obtenir de meilleurs tarifs sans faire le deuil d'une flexibilité chère à de (très) jeunes employés. Si le mouvement peine encore à s'organiser, c'est peut-être aussi parce qu'il cristallise l'ambivalence du rapport au travail de nouvelles générations élevées au mythe du startuper. Soyons honnêtes : qui n'a pas un jour envié la situation du freelance qui se lève quand bon lui semble devant celle du salarié contraint de pointer à son arrivée ?

Depuis une dizaine d'années, le désir d'« être son propre patron » semble faire l'unanimité, prenant le pas sur une « sécurité de l’emploi » vantée par nos parents - à savoir, la garantie d’un revenu mensuel fixe, d’heures supplémentaires payées et de jours de congés. Sur la page appelant à candidater, Deliveroo met en exergue le témoignage d’un « biker » anonyme : « Être coursier me permet d’avoir une activité totalement indépendante et flexible, je peux choisir mes horaires en toute liberté : cela me permet de garder du temps pour mes projets persos ». Dans les projets perso du biker Deliveroo, il y a peut-être celui de monter sa boîte, de lancer une application qui le rendra millionnaire ou bien l'idée de partir faire du volontariat en Australie – mais on l’imagine mal rêver de la « situation stable » vantée chaque Noël par son oncle fonctionnaire. Car malgré les incertitudes qu’il génère et l'horizon incertain qui le caractérise, le statut de travailleur indépendant semble (sur le papier) aller de pair avec un droit humain fondamental : la liberté. Mais sommes-nous libres parce que notre patron disparaît ? En privant ses employés d'interlocuteurs directs, le nouveau monde du travail ne fait qu'accroître la domination de l'ultralibéralisme - livré à lui-même, le travailleur indépendant se retrouve dans l'impossibilité de revendiquer un droit lui aussi fondamental, celui de s'exprimer.

Dans l'ouvrage Happycratie, Edgar Cabanas et Eva Illouz montrent comment « l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies » en pénétrant, notamment, la sphère du travail. À travers une enquête passionnante aux origines de la psychologie positive, ils observent comment le désir d'être salarié a cédé la place à un autre rêve : celui d'un travail/passion pour lequel il faudrait être prêt à tout. Grâce au coaching et au développement personnel, à travers la valorisation du mérite et le mythe de la réussite individuelle, le libéralisme aurait fait intégrer l’idée que « les individus, comme d’ailleurs les entreprises, doivent "apprendre à apprendre", c’est à dire être flexibles, autonomes et créatifs, de manière à pouvoir décider eux-mêmes des savoir-faire, des moyens et des choix qui leur permettront au mieux de s’adapter à un marché extraordinairement incertain. » Et tout ça, avec le sourire. Face à la volatilité des valeurs boursières, à l'impossibilité de lutter contre la main invisible de la finance, il n'y aurait donc qu'une seule solution : s'adapter. Pour Eva Illouz et Edgar Cabanas, « l’avènement du « projet » […] fondé sur la connaissance de soi, le libre choix individuel et l’épanouissement personnel » a déplacé un rapport hiérarchique encadrant la répartition des rôles et des responsabilités de chacun. En clair : tandis que la figure du patron disparait symboliquement, chacun se tient pour responsable de ses succès et de ses échecs. Conséquence ? Les chefs n'ont plus besoin d'en faire des caisses pour montrer leur autorité et tout le monde est prêt à tout - pour réussir et pour ne surtout pas risquer de se retrouver dernier de cordée.

Les jeunes générations sont sans doute les premières à en faire les frais : les stages et le travail peu (ou pas) rémunéré sont devenus la norme pour quiconque souhaite décrocher le job de ses rêves. C’est ce que souligne Maud Simonet dans son livre Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? : « On travaille gratuitement certes par passion, par engagement, par amour ou pour la cause, mais aussi, et sans doute de plus en plus, en vue de cet emploi futur sur lequel ce travail gratuit devrait, pourrait, plus ou moins hypothétiquement, déboucher. » En même temps, nous n'avons jamais été aussi encouragés à suivre notre « vocation » – une rhétorique qui alimente le mythe du travail-passion et l'illusion d'un « labor of love ». Prises en étau entre la violence du libéralisme et l'injonction à la réalisation personnelle, les nouvelles générations font face à un nouveau dilemme : doivent-elles écouter la voix intérieure qui leur dit de tout plaquer pour se lancer dans le dressage de dauphins ou faire en sorte d'assumer leur indécent loyer ?

Pour les auteurs d’Happycratie, « le contrat de travail a cédé la place à un contrat moral basé sur la confiance et l’implication » : nous avons si bien intériorisé le contrôle de nos employeurs que nous sommes devenus nos propres bourreaux. Le vocabulaire qui entoure le mythe du self-made-man en est une illustration saisissante : emprunté au grec, « auto » signifie « de soi-même, spontanément » et se retrouvait jusqu'à il y a peu de temps dans le terme auto-entrepreneur, comme une promesse de liberté. Depuis septembre, le travailleur indépendant français est désormais gratifié du statut de « micro-entrepreneur », au cas où il serait tenté de prendre la grosse tête. Un glissement sémantique en forme de régression : en passant du petit au minuscule, le micro-entrepreneur semble condamné à se replier sur lui même. Et à travailler de plus en plus seul.

Dans le même temps, face à l’exaltation de l’autodiscipline, la culture d’entreprise cherche à tout prix à récupérer les symboles de l’utopie collective. L’augmentation des espaces de co-working (et de co-living ) s’adressant à de jeunes entrepreneurs en est l'une des nombreuses illustrations. Fondée à New York en 2010 et installée à Paris depuis 2017, l’entreprise Wework se présente avec la mission sacerdotale de « créer une communauté. » Cafés gratuits, tireuses à bière, accès en continu et cours de yoga collectifs : tout est pensé pour « créer un monde où l’on peut profiter de la vie tout en travaillant. » Une démarche qui fait les beaux jours de l’industrie du bonheur décrite par Eva Illouz et Edgar Cabanas, née dans la Silicon Valley. Pour eux, « la culture d’entreprise consolide le sentiment d’identification que le salarié doit éprouver à l’égard de l’entreprise, et elle le fait en rapprochant son environnement de travail de son foyer, brouillant ainsi la frontière entre le milieu professionnel et la sphère privée. » Quand tout est à disposition sur son lieu de travail, pourquoi le quitter ?

Loin d'être anecdotiques, les pintes de bière à volonté sont bien au coeur du problème : en prétextant oeuvrer pour le bonheur des employés, elles ne font que renforcer leur présence dans l’entreprise - créer des vocations d'alcooliques - et jouer sur la confusion entre travail et identité. « Un lieu dans lequel, tout en préservant votre identité, vous faites partie d'un groupe » clame la page d’accueil. Comprenons nous bien : le problème n'est pas l'idée de communauté, mais la normalisation dont elle se fait l'agent en s'abritant derrière des formules révolutionnaires. Il est -peut-être - encore possible de changer le monde en travaillant, mais ne laissons pas les open spaces s'approprier ce qu'il nous reste d'utopies. L'exaltation individualiste sur fond de co-working devrait nous tirer de notre sommeil : au lieu de travailler les uns à côté des autres, si on essayait de vivre ensemble ?

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