la pop est-elle de plus en plus triste ?

Selon une récente étude américaine, la musique pop évolue vers des sonorités de plus en plus tristes. On s'est demandé d'où venait cet appétit croissant pour la mélancolie.

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juin 13 2018, 10:35am

La pop est de plus en plus triste – c’est en tout cas ce qu’avancent les chercheurs de l’Université de Californie. Selon leur étude qui s’est penchée sur 500 000 chansons sorties ces 30 dernières années au Royaume-Uni, il y aurait eu dans la musique pop une réduction d’éléments relatifs au « bonheur » ou la « gaieté » et un développement d’aspects se rapprochant de la « tristesse ». Cette mesure a été opérée via le timbre acoustique d’un morceau, son potentiel dansant, l’humeur qu’il transmet et bien sûr, ses paroles. Considérant la prolifération de la mélancolie en tant qu’esthétique propre (coucou Lana Del Rey !), le fait que les jeunes soient plus prompts à expérimenter des états anxieux ou dépressifs et que le paysage socio-politique se fasse de plus en plus instable,rien d'étonnant à ce que l’expression artistique de la tristesse dans la musique prenne de l'importance. Mais est-ce vraiment le virage que les gens souhaitent prendre ?

« Généralement, il y a une corrélation entre l’envie de chansons joyeuses et les crises économiques et politiques, » indique Nate Sloan, musicologue et co-animateur du podcast sur la pop Switched on Pop. « Prenons l’époque de la Grande Dépression par exemple, on y trouve énormément de chansons joyeuses. Et vice-versa, pendant les périodes économiquement prospères et politiquement stables, on observe un appétit pour les chansons tristes. Aux États-Unis en tout cas, pendant les années 1990 - une décennie très prospère - nous étions attirés par la musicalité anxiogène de Nirvana ou d'Alanis Morissette. »

Partant de ce principe de cause à effet, la musique produite aujourd’hui devrait donc être beaucoup plus joyeuse et répondre aux attentes d’un public vivant dans un monde en crise. Mais comme le précise Nate, « si les références musicales sont de plus en plus tristes, cela crée une irrégularité et vient porter un coup à cette binarité. » L’étude de l’Université de Californie indique par ailleurs que si les chansons pop gagnent en tristesse, cela n'est pas forcément gage de popularité. Les morceaux les plus joyeux restent apparemment les plus plébiscités : il en existe simplement de moins en moins.

Pour Emma Jay Marsh, consultante A&R chez Polydor Records et San Remo Music, ce mouvement vers des sonorités mélancoliques n’es pas aussi binaire que l’étude veut bien le montrer. Elle met en avant la chanson « No Tears Left to Cry » d’Ariana Grande, qui joue à la fois sur la joie et la tristesse. « la mélancolie du morceau vient uniquement des paroles et de ce qu'il représente, explique-t-elle. Si l'on dépasse ça, ce morceau a quelque chose de très euphorique. »

Les variations tonales constituent une nuance essentielle, régulièrement évoquée par Nate dans son podcast. Sous l’impulsion - entre autres - du producteur maestro Max Martin, la pop alterne aujourd'hui sans complexe entre des accords joyeux (des accords majeurs) et des accords plus tristes (mineurs, donc). Ethan Hein, Professeur de musique et doctorant à Montclair State et NYU, expliquait ce phénomène à Vox en 2016 et affirmait qu’il rendait les chansons plus « ouvertes ». Parmi les morceaux à la tonalité particulièrement déroutante, on compte par exemple « Teenage Dream » de Katy Perry. Dans un article écrit pour Slate le musicien Owen Pallet expliquait que le succès du morceau reposait sur son « sens de la suspension ». La mélodie de Katy Perry est ancrée dans la clé musicale du morceau, mais « le reste de la chanson oscille tout autour d’elle ».

Nate cite quant à lui « Can’t Feel My Face » de The Weeknd comme exemple de morceau dans lequel les couplets reposent sur des accords mineurs et les refrain sur des accords majeurs. De la même manière, « Start from the Bottom » de Drake cultive une forme d’ambiguïté qui rend la pop actuelle difficile à classifier en deux seules catégories, « joyeuse » ou « triste ». « D’un côté, le morceau semble très joyeux, il célèbre l’accomplissement collectif et le fait de réussir en partant de rien, développe-t-il. De l’autre, il a une sonorité plutôt morose, en clé mineure, avec un flow qui peut vous rendre triste. Tout ça fait tomber la chanson dans le domaine de la mélancolie. » Une ambiguïté que l’on observe également dans de nombreux morceaux d’EDM, comme dans le « Titanium » de Sia et David Guetta. La chanson reste la même, mais quand Sia la joue en acoustique, elle prend alors un timbre mélancolique imperceptible dans la version dance de David Guetta. On pourrait appeler ce genre celui des « hits mélancoliques », qui compte des hymnes pop incontournables comme « Dancing on My Own » de Robyn ou « Call the Shots » de Girls Aloud.

Les éléments mis en avant par l’étude de l’Université de Californie – étiquetant un objet en fonction de sa « gaieté » ou de sa « tristesse » – n’ont bien entendu pas de valeur scientifique, précisément parce que les émotions et les sons qui les déclenchent sont subjectifs, propres à chaque individu. Il y a des morceaux qui peuvent me faire pleurer sur commande, même si je n’ai aucune idée de ce que les paroles racontent, comme « In Every Sunflower » de Bell X1. Musicalement, la chanson est douce et langoureuse, mais elle pourrait raconter tout et son contraire.« La musique entretient une relation profonde avec notre expérience cognitive du monde, explique Nate. Il me paraît donc normal que lors d'un moment d'intense émotion, quand on se sent particulièrement triste ou déprimé par exemple, on en vienne à créer des liens entre une chanson et son état personnel. »

C’est exactement ce qui attire Emma Jay Marsh vers une musique habituellement considérée comme « triste ». « Quand tu traverses une passe difficile, tu as parfois besoin de te rattacher à quelque chose, ajoute-t-elle. Tu as envie de te dire ‘mais, c’est exactement ce que je ressens !’ Tu peux te sentir particulièrement seul ou isolé si tu traverses une mauvaise période. Et le monde vit plutôt une mauvaise passe en ce moment. C’est un peu une thérapie à bas coût. »

Pour Claire Biddles, journaliste et fan de pop, il existe également une forme de plaisir coupable à écouter de la musique qui rend triste. « Il s'agit d'une forme de tristesse que nous pouvons maîtriser, qui nous élève d’une certaine manière. Il y a aussi un plaisir cathartique intense à réécouter une chanson sur laquelle on s’est reposé pendant une rupture, pour réaliser le chemin parcouru depuis mais aussi pour reconnecter avec la partie de nous-même qui est passée par la douleur ou par une peine de cœur. » Claire explique que les tonalités tristes sont particulièrement présentes dans la pop, qu'elle soit actuelle ou historique. « Je pense par exemple à la manière dont ABBA a été requalifié comme un groupe triste de la pop dans l’imaginaire populaire, » précise-t-elle, évoquant la manière dont les lectures modernes du groupe suédois ont effacé ce qu’il a de kitsch : ses explorations des thèmes de la mort, l’amour perdu et les drames de la domesticité. « Je pense que ça tient à une audience plus jeune, beaucoup plus à l’aise et ouverte à ses propres émotions, qui va tweeter et écrire sur la musique qu’elle écoute très ouvertement, le cœur à nu. »

Avec ça en tête, on peut se demander si la récurrence de la tristesse dans la pop est tout simplement due à la présence d’artistes plus en phase avec leurs sentiments et le monde qui les entourent ? Cela ferait sens, vu comment, historiquement, les artistes ont répondu à l’appétit de la société pour une musique joyeuse. Cependant, affirmer qu’un certain genre musical est triste est plus compliqué, comme le montre ce récent tweet du chanteur et compositeur James Blake. Bien sûr, la musique de James Blake a quelque chose de mélancolique, mais est-ce que réduire son expression à un simple sentiment de tristesse ne vient pas nier l’immense palette émotionnelle qu’il tente de transmettre ? Bien sûr que si : exprimer des émotions ne relève jamais d’une démarcation aussi binaire que tristesse/joie.

Il est une chose qu’il faut absolument prendre en compte lorsqu’on parle de musique, de tristesse et de notre manière d’interpréter et de gérer nos émotions : la subjectivité. Comme Claire me l’explique, « être frappé par une chanson sur l’amour mutuel ou le bonheur quand on se sent déprimé ou privé d’amour est une tristesse à laquelle on ne peut pas se préparer. Elle est brute. » La douceur de « Mystery of Love » de Sufjan Stevens – extrait de la bande-son de Call Me By Your Name – possède quelque chose de profondément mélancolique, que l’on doit en partie à la voix de Stevens qui fait cet effet peu importe ce qu’il chante et à des paroles déchirantes. Dans un autre registre, l’album Melodrama de Lorde joue sur un équilibre précaire entre l’euphorie, la nostalgie, la dévastation et la satisfaction ; la signification de la chanson est multiple et entièrement dépendante de la personne qui l’écoute et de son état d’esprit à un instant T.

Plutôt que d’affirmer qu’un style musical est devenu triste, je préfère l'idée que les artistes et les auditeurs se rapprochent du diapason de leurs émotions. On ne peut pas être constamment heureux, et la tristesse ne transpire pas toujours de l’existence d’une personne. La pop et les gens qui l’aiment aujourd’hui s’adaptent mieux, comprennent et apprécient la complexité de leurs émotions. Et cela ne peut qu’être une bonne chose, même si cela signifie peut-être que les hits radiophoniques nous font plus souvent pleurer que sourire. Mais franchement, qui n’aime pas pleurer un bon coup ?

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.