un documentaire raconte le nouveau paris qui rave

Pour son nouveau documentaire « Quand tout le monde dort », le réalisateur Jérôme Clément-Wilz s'est immiscé dans les free parties les plus secrètes du grand Paris. i-D l'a rencontré pour parler de transe et d'amour.

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sept. 25 2018, 3:04pm

Dans le cadre de la deuxième édition du Red Bull Music Festival Paris, et ses réjouissances de hautes tenues, la marque de boissons énergisantes a offert au jeune réalisateur Jérôme Clément-Wilz une carte blanche autour de la nuit à Paris. Réalisateur attaché à enlacer à bras le corps des sujets forts, impliquants et sensibles (les reporters de guerre dans Le baptême du feu, un amour impossible dans Printemps, une personne qui cherche l'âme du cheval dans Etre cheval), Jérôme Clément-Wilz a suivi de long mois le collectif le Pas-Sage (16 membres issus d’univers différents qui organisent des fêtes libres et clandestines dans les entrailles industrielles et abandonnées de l’Ile de France). Le résultat, Quand tout le monde dort (disponible sur internet à partir du 26 septembre) oscille entre reportage et fiction, moments de galère et instants de grâce, excitation de plaisir et frissons de larme, comme pour mieux prendre le pouls de la scène free, de son explosion actuelle, de son hédonisme salvateur et de sa poésie à fleur de peau.

Comment est venue l'idée de ce documentaire ?

À la base on m'avait proposé un docu sur la nuit de manière assez large et je me demandais quoi dire sur la nuit parisienne. Filmer la fête, ça pouvait sembler un programme a priori dérisoire, mais non, il y a un sens à la fête, profond et mystérieux. Très vite la scène des free parties, que je connaissais, s’est imposée, tant sur le plan humain, que politique et cinématographique.

Pourquoi le choix du collectif le Pas-Sage ?

Il y a eu une forme d'alchimie quand on s'est rencontrés. Ils vivaient ce que je cherchais, une forme de candeur et en même temps de responsabilité. Je ne filme que les gens que j'aime, et dès notre première rencontre, j'ai appelé mon producteur en disant : "Je crois que ça va être eux." J'avais envie d’entrer dans les complexités, les particularités humaines, les problèmes techniques qu'ils peuvent rencontrer, de prendre le temps de visiter cette cathédrale humaine que peut être un collectif, qu’est chaque personnage. Je trouve intéressant de voir comment une histoire, anecdotique, isolée, peut devenir universelle. Le Pas-Sage raconte quelque chose de la scène free parisienne, de la scène nocturne, de leur génération, de l'aspiration à la liberté d'une jeunesse qui se vit intensément.

Il y a des choses qui sont intervenues au cours du tournage et qui ont orienté le scénario ?

Je n'avais pas prévu qu'une telle intimité se créerait entre nous. En fait ça a un peu dépassé mes attentes ! Je désirais à travers ce film faire un portrait générationnel et ce portrait s'est presque offert à moi. Le fait de pouvoir les filmer dans leur milieu professionnel, qu'ils se livrent, qu’une vraie amitié se crée n’était pas de l’ordre du prévisible. Il n'était pas prévu non plus qu'il y ait autant de rebondissements dans l'histoire, à la base ça devait être un 26 minutes et c’est devenu bien plus long, quelque chose de l'ordre de la fresque.

On sent leur besoin d'écoute, leur attente d’une certaine forme de reconnaissance.

Bien sûr et c'est ce qui est magnifique à cet âge. Ils sont à un moment où tout est à construire et eux ils partent presque de zéro, chaque nuit, chaque vie, est une nouvelle page blanche. À un moment, Nibard me dit : "Ce qu'on fait ici n'a peut-être aucun sens. C'est peut être ça qui en fait toute la beauté." Effectivement ils construisent des cathédrales, en même temps absurdes et magnifiques, des édifices qui resteront toute leur vie.

Pourquoi font-ils ça ?

Parce que la nuit déborde et que la vie déborde, tout simplement. Comment ne pas chercher son espace de liberté, sa page à écrire, alors que le jour nous compresse dans un carcan ? Je ne sens aucune nostalgie chez eux, juste un désir. Et d'autant plus que la scène des free actuelles est très différente de celle des années 90, peut-être plus diverse, plus familiale, plus queer, plus mixte, plus hétérogène musicalement également. C'est presque structurel ce besoin de déborder, je ne vois pas comment la nuit parisienne à l'intérieur du périph et au dessus du niveau de la terre pourrait suffire à cette génération.

La force de ton documentaire est d’avoir évité une image trop stylisée des fêtes illégales, trop Instagram quelque part, comme on peut le voir souvent.

Effectivement, j'avais surtout envie de mettre l'accent sur la responsabilité de ce collectif vis-à-vis des lieux et de leur public et montrer que la liberté se construit dans l'adversité, dans la difficulté, ce qui rend les choses parfois presque épique. Mais pourquoi faire tant d'efforts ! Mais c'est ce geste là que je trouve presque chevaleresque, de l'ordre de la poésie, émerveillée mais pas naïve. Comment construire l'autonomie, comment construire la liberté, comment construire la responsabilité ? Elles se construisent dans un prisme d'émotions qui est magnifique à explorer.

C’est une forme de revendication politique ?

Leur politique est une politique du corps, du geste, de l'action. Pour moi créer une zone d'autonomie temporaire, c'est déjà créer une forme de liberté dans sa construction psychique à soi. Qu'est ce qu'ils vont en faire dans leur parcours politique, professionnel, social ? C'est à eux de l'écrire, c'est à eux de le construire. Mais en tout cas on ne sort évidemment pas indemne d'avoir construit et d'avoir vécu ça.

On ne voit pas beaucoup de filles, c'est plutôt une bande de garçons ?

Alors non, c’est plutôt de mon fait, car justement la scène free actuelle a ceci de particulier qu'elle est de plus en plus féminine. Il se trouve que de manière imprévue ce film est arrivé à questionner ce qu’est que la masculinité pour les millenials et donc j'ai choisi de me concentrer plus sur des personnages masculins qui chacun, de leur endroit, interrogent ce que c'est qu'être un garçon, la virilité, le genre, la fluidité…

On sent qu’ils ont réglé leurs problèmes justement avec tout ce qu’il peut y avoir de toxique dans la masculinité.

La fluidité est un des traits fondateurs de cette génération, la fluidité de genre, la fluidité d'orientation sexuelle, la fluidité des origines. Elle se construit également au contact d'autres scènes, au contact même de la théorie, et les filles poussent évidemment les questions de genre, les questions féministes ; par exemple le Pas-Sage est en train de s'organiser pour fournir des cônes pour les filles. Ça paraît rien mais c'est très important. C'est en même temps un trait fondamental de leur génération et quelque chose qui se construit parfois dans le conflit, quand les filles sont obligées de jouer des coudes pour faire comprendre qu'on est en 2018 et plus en 1965.

En même temps, ton film parle peu de cul. On a l’impression que c’est une scène plus romantique que sexuelle.

Je trouve un peu difficile de généraliser dans le sens où chaque fête, chaque scène est différente, certaines sont plus portées sur le corps évidemment. Mais j'ai l'impression qu'il y a une recherche assez candide de sincérité, que ce soit un rapport d'une nuit ou d'une vie, il y a une forme de candeur et de sincérité dans leur manière de séduire, de passer la nuit ensemble. Mais je n'ai pas ressenti de consumérisme sexuel aveugle et c'est peut être la définition de ce qu'ils sont, c'est le rejet du consumérisme qu'il soit relationnel, sexuel, structurel, social…

Ton film qui était brut devient très lyrique à la fin comme si soudain tu t’impliquais plus.

L'idée pour moi quand je conçois un film est de quitter le littéral, et étonnamment en quittant la littéralité on arrive à ressentir bien plus profondément ce que peuvent être ces nuits interminables, ces transes magnifiques, ces souvenirs indélébiles. Le fait d'éviter le littéral permet de parvenir à une quasi supra-réalité, d'être vraiment au cœur de leur âme, de leur psychisme, de ce qu'ils vivent. C'est ça mon travail de cinéaste : montrer ce que peut-être ce bain chaud qu’est la nuit, la musique, cette foule qui bouge, se répand dans les galeries et se retrouve sur le dancefloor. C'est encore une fois être dans cette fluidité presque mystique.

Religieuse même à un moment, on pense à ce morceau culte de Pierre-Henry « Messe pour le temps présent » dont le titre est un bon résumé.

La Messe pour le temps présent, c’est quasiment un oxymore, mais il est parfait ! Une messe, c’est de l'ordre de la transcendance, de l'immortalité, de l'immanence, et ça pourrait être vu comme l'opposé au temps présent. Mais cet oxymore est absolument justifié parce qu'effectivement la fête a ceci d'absurde et d’abyssal qu'elle s'effondre quand le soleil se lève. Mais quand on la construit comme ils le font, quand on la vit comme ils la vivent, on arrive selon moi à une forme de transcendance, un mandala. Religion ça veut dire relier et pour moi le dragon ultime qu'ils forment ensemble est à la mesure du dragon ultime que peut être Paris, notre monde, la nature humaine. C'est ce qui fait que quand le soleil se lève ils n'ont pas peur, parce que ce qu'ils ont vécu cette nuit n'était pas anodin, ce qu'ils ont construit n'était pas ridicule. Ils ont accueilli mon film parce qu'ils ont senti que j'avais envie de peindre cette fresque qu'ils formaient déjà et qui avait juste besoin d'être mise en forme, fixée et légitimée, depuis la première fête qu'ils ont faite enfant dans une cabane dans les bois. Et tout à coup, ma caméra est arrivée pour donner sens à ce grand dragon qu’ils étaient en train de construire.

Qu'est-ce que tu as appris à leur contact ?

J'ai appris à aimer Paris. J'ai eu beaucoup de mal à aimer Paris quand j'y ai emménagé il y a quelques années pour mes études, j'ai eu du mal à apprivoiser cette ville, à m’y fondre et y trouver les espaces où je pouvais aimer et me sentir libre. Faire ce film m'a redonné l'amour pour Paris, l'amour pour ma génération, l'amour pour l'amitié. C'est absolument candide mais j'en sors avec un espoir phénoménal.

« Quand tout le monde dort » un film de Jérôme Clément-Wilz produit par Red Bull Tv et Partizan disponible ici.

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