pourquoi les écoles de mode françaises sont à la traine ?

Plus de 25 formations de mode et des milliers d’étudiants postulant chaque année : la France est numéro un mondial du secteur du luxe. Pourtant,ses formations peinent à être reconnues. Paris se repose-t-elle sur ses acquis ?

par Claire Beghin
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13 Avril 2016, 11:05am

Dans son manifeste Anti_fashion, lâché comme une bombe en février 2015, l'analyste de tendances Li Edelkoort fait état des grands maux de l'industrie de la mode et notamment de son enseignement. Pour elle, les écoles continuent à tort de former des "designers stars", individualistes et peu informés sur les tendances de la société et les possibilités techniques qu'offre la création. Radical, certes, mais ses propos soulèvent la question d'un enseignement devenu obsolète.

Central Saint Martins (Londres) et Parsons School of Design (New York) trônent en tête du premier classement mondial des écoles de modes, établi en Août 2015 par le site Business of Fashion. Paris en est quasi absente, seul l'Institut Français de la Mode (IFM) est classé 7ème pour son programme de master. Comment l'interpréter ? "L'IFM est la seule école en France à enseigner design et management dans le même cursus, explique Dominique Jacomet, son directeur général. La psychologie des designers évolue et l'enseignement doit s'adapter en conséquence, il faut être capable de proposer une mode à la fois novatrice, créative, reflet des envies de la société et en phase avec la réalité d'une industrie. Je pense qu'il est dépassé de placer d'un côté la création et de l'autre le management, les étudiants doivent comprendre tous les langages de la mode, du design à la distribution." Pour lui, le challenge réside dans un juste milieu entre création, marketing et management. Au détriment de la créativité ?

Pas nécessairement. Léa Peckre a fondé sa propre marque juste après avoir empoché son diplôme de l'école de La Cambre. Elle dirige aujourd'hui la section Design Mode et Accessoires de la Haute Ecole d'Art et de Design (HEAD) de Genève, où elle tient à mettre en place une nouvelle forme d'enseignement. "La mode doit être enseignée avec passion et amour du vêtement, mais à travers une méthodologie de travail en phase avec son secteur." À la fois créatrice et enseignante, elle tient à confronter les étudiants à la profession. "La clé est l'équilibre entre audace créative, stratégie de collection et communication pertinente. Il faut ouvrir le champ créatif des étudiants en passant par une phase importante d'expérimentation et une connaissance textile, mais aussi développer une vraie compréhension des opportunités que le milieu peut offrir en faisant intervenir des personnalités et acteurs actuels de la mode."

Si les écoles poussent leurs étudiants à se construire un réseau professionnel, elles doivent elles-mêmes entretenir des rapports solides avec la profession et constamment les faire évoluer pour ne pas perdre le fil. D'où la nécessité de transmettre une culture de la mode moins traditionaliste : Paris est la ville qui compte le plus de designers internationaux, de nombreux étudiants y trouvent pourtant l'enseignement trop égocentrique. "Quand un prof de stylisme tient de longs discours sur des marques qui ont fermé dans les années 1990 et dit ne jamais avoir entendu parler de Proenza Schouler, il y a un vrai problème, explique un ancien élève. On a besoin d'apprendre une culture de la mode plus vaste et surtout plus actuelle." L'éternel problème du corps enseignant peu à l'écoute, qui pose aussi la question de l'ouverture au monde. Il faut intégrer à l'enseignement la culture des jeunes marques internationales dont les apprentis créateurs se sentent souvent plus proches que des grandes maisons. "Paris se repose sur ses acquis de par sa renommée mondiale, explique Léa Peckre, mais il est nécessaire de savoir ce qu'il se passe ailleurs, de communiquer avec d'autres villes, pas seulement Londres ou New York mais aussi Genève, Bruxelles ou même Helsinki, qui profitent d'une énergie nouvelle et d'une vraie envie d'être légitime". Envie qui pousse ces villes à proposer des cursus tournés vers l'international, la HEAD travaille d'ailleurs en partenariat avec de nombreuses écoles étrangères comme le London College of Fashion, l'Université d'Art et de Design de Kyoto ou le California College of the Arts de San Francisco.

Si ces partenariats ont toujours existé en France, ils commencent à peine à se développer de manière concrète. Ces échanges sont primordiaux pour les élèves comme pour les professionnels, qui recherchent aussi dans les nouvelles générations une diversité culturelle. Maëlle Dufay travaille à la coordination et au développement des collections Haute Couture chez Dior, elle appuie ce besoin de se tourner vers le monde : "Nous formons autant d'étudiants d'écoles françaises que d'écoles étrangères, comme la Saint Martins ou La Cambre. Il est important d'avoir des parcours créatifs différents pour faire évoluer les choix stylistiques. À l'école, les étudiants étrangers semblaient avoir une vision bien plus claire du marché du travail, mais cette différence ne se ressent pas chez les jeunes qu'on forme chez Dior, ils apprennent tous sur le tas." Aux écoles françaises de s'ouvrir donc - la mode, elle, a déjà prit le pas.

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Texte : Claire Beghin
Photographie : Piczo pour l'article "the future belongs to us! meet the central saint martins MA students"

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