je suis queer, prostituée, politique (et je vais très bien)

Étudiante en droit, cavalière émérite et travailleuse du sexe engagée, personne n'est prêt d'oublier l'australienne Tilly Lawless. Rencontre.

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déc. 30 2015, 3:55pm

Depuis février 2012, où elle s'est publiquement déclarée travailleuse du sexe, Tilly Lawless se bat pour sa communauté, balaie les préjugés et les idées reçues dont sont victimes la plupart des prostituées.

Deux mois après sa "révélation", Tilly postait une photo d'elle sur son compte Instagram, en réponse à un article publié par Mamamia sur le thème de la prostitution en Australie. Elle y incluait le hashtag #faceofprostitution. Ce post a pris une drôle d'ampleur puisque de nombreuses prostituées ont rejoint le mouvement initié par Tilly, dans le but de mettre fin aux stéréotypes qui touchent l'industrie et leur travail.

Depuis, l'eau a coulé sous les ponts. L'occasion de discuter avec Tilly de son année et la questionner sur son rapport au travail, au sexe et à l'industrie. 

Tu as une année très chargée. Tu penses que ta révélation sur Instagram a aidé les gens autour de toi à mieux comprendre ton travail ?
Je suis très reconnaissante envers mes followers. Je leur dois beaucoup. Mais je suis consciente de faire partie d'une minorité privilégiée. J'ai la chance de travailler dans l'état de Sydney, là où la prostitution n'est pas un crime et d'être une femme de race blanche. Je pense que le grand nombre de photos que je postais avant ma révélation publique sur la toile ainsi que le fait que je ne me cache pas sous un pseudo ont énormément aidé à prouver aux gens que je suis une femme avant d'être une prostituée.

Le fait que je suce ou couche pour payer mon loyer n'est qu'une petite partie de moi. Les travailleurs du sexe sont trop souvent réduits à l'anonymat dans la littérature, victimes de blagues vaseuses, ou servent de toile de fond à l'intrigue d'un film. De manière générale, ils sont à peine considérés comme de vraies personnes, donc me voir derrière mon travail est en réalité très radical. Je ne suis pas parfaite, certains stéréotypes me collent à la peau mais j'en contourne d'autres - comme tout le monde en fait. Je déteste la coke et l'alcool - qu'on considère comme les drogues des prostituées - mais j'adore fumer des joints et la kétamine. Je dépense beaucoup plus d'argent en bouquins qu'en fringues. Je suis queer et politique. Comprendre et appréhender les travailleurs du sexe dans leur complexité, leur beauté et leurs défauts, est essentiel pour humaniser ce milieu.

Tu penses qu'internet a un impact sur la visibilité et la politisation des travailleurs du sexe ?
Evidemment, Internet a permis à de nombreuses minorités de se faire entendre et de montrer leur réalité à elles. Il y a 20 ans, on n'aurait certainement pas entendu autant de travailleurs du sexe se justifier sur leur existence. ''Je paie mes impôts, je ne me drogue pas, je suis en couple avec quelqu'un en dehors du travail'' sont des choses qu'on entend aujourd'hui dans la communauté des travailleurs du sexe parce que les mots permettent à ces gens de se faire accepter dans la société. Le problème, c'est que nous n'avons pas tous les mêmes droits partout dans le monde. Et nous méritons les mêmes droits car nous sommes des êtres humains. Je pense qu'Internet a permis d'élever le débat autour de la prostitution et d'ouvrir de nouvelle pistes de réflexions sur le sujet.

Enfin c'est à double-tranchant en réalité. Je me méfie de la glamourisation de la prostitution. Dans les années 1990, le tournant en faveur de la communauté lesbienne s'est opéré grâce à l'édito de K.D Lang avec Cindy Crawford. C'était la première fois que le lesbianisme devenait une tendance, ça n'avait jamais été fait avant. C'était un grand pas, dans un sens, mais ça n'a absolument pas eu de répercussions sociétales sur l'acceptation ou la tolérance des lesbiennes. C'est seulement devenu un outil très puissant pour faire vendre des cosmétiques et des vêtements. Aujourd'hui, la même chose est en train de se produire vis-à-vis des travailleurs du sexe. Les gens ont tellement envie de consommer du sexe - regarde, par exemple, Magic Mike XXL, ou les succès de Diamants sur Canapé et Moulin Rouge. Les prostituées deviennent glamour, certes. Mais tout le monde se fiche de nous donner des droits. On est tout juste bonnes à être consommées mais pas assez pour se faire respecter. Pour moi c'est essentiel d'aller plus loin que l'esthétisation de la prostitution.

Quelles femmes sont aujourd'hui les plus à même de changer les choses et faire entendre vos droits ?
Janet Mock, Molly Crabapple Darkmatter - ce sont de personnes qui utilisent les réseaux sociaux pour parler des droits des travailleurs du sexe et j'en suis très heureuse. Je pense que les gens ne sont pas au courant ou refusent de voir à quel point nous sommes discriminés, tous les jours. Entendre ces voix qui s'élèvent pour en parler et dénoncer les préjugés est important. Il faut comprendre qu'il ne s'agit pas seulement d'une tendance, qu'il faut en parler non pas en termes de ''mode'' mais en termes sociaux. Et les figures de la mouvance queer commencent à se faire entendre également : il faut se dire qu'il y a encore peu, la prostitution était l'une des seules professions dans laquelle les queer étaient acceptés. Récemment, la communauté queer s'est engagée à faire disparaître les différences inhérentes à leur mouvement et leur histoire pour se rapprocher des hétéros. En réalité, cette imposture les rend d'autant plus marginaux aux yeux de la société. Comme le souligne brillamment l'historienne Yasmin Nair : ''La prostitution fait autant partie de l'histoire des queer que du féminisme. Oublier ça, comme les féministes ont tendance à le faire, peut se révéler dévastateur.'' 

Credits


Texte : Ruby Giles
Photographie : Chloe Nour
Stylisme : Kurt Johnson