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on a voulu savoir ce que cela signifiait d'être jeune en russie aujourd'hui

Et c'est pas forcément si "cool".

par Malou Briand Rautenberg
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22 Mars 2016, 7:35pm

Tout récemment, j'ai cherché à savoir ce que la presse française racontait des jeunes générations russes. J'ai vu qu'il existait une ''jeunesse dorée de Russie qui parad(ait) sur Instagram" en Rolex et bikini - comme partout dans le monde, du coup. Et qu'on encensait toujours Gosha Rubchinskiy dans Vogue, le créateur russe qui "parle de la jeunesse, la vraie", celle de son pays natal, élevée au post-soviétisme. Dernièrement, et particulièrement dans le petit milieu de la mode, la Russie est au cool du jour : on encense les créateurs russes et ukrainiens, les écritures cyrilliques s'exhibent partout sur les défilés, l'appropriation des codes du banditisme à la russe sont glamourisés et les articles sur l'émergence d'une nouvelle mode russe affluent. Et sur Libé et Le Monde, on parle encore et toujours de Poutine, de ses prisonniers et de l'atteinte à la liberté d'expression. La vision de la Russie en Occident est un peu paradoxale : d'un côté, on la voit comme un eldorado des contre-cultures (mode agressive, skateurs juvéniles et "gopniks" cool). De l'autre comme un pays muselé par un gouvernement hyper autoritaire. J'ai voulu savoir si cette dualité était le symptôme d'une myopie occidentale ou si elle était inhérente à la société russe. Et surtout, je voulais savoir comment vivait, au quotidien, la jeunesse russe. Rencontre avec Vlad Toupikine et Ute Weinmann, deux militants anti-autoritaires moscovites, professeurs et journalistes à Moscou pour parler du futur de la Russie, de sa jeunesse, en laquelle ils croient, et de tolérance.

Vous faites cours à des adolescents qui n'ont pas plus de 16 ans. Comment voient-ils la politique ? S'y intéressent-ils ?
Vlad : La nouvelle génération, celle qui n'a pas encore 20 ans aujourd'hui, parle des mouvances LGBT, de féminisme, pourtant minoritaires sur le territoire. Pour elle, les droits devraient être appliqués à tous, quelle que soit l'origine ou le sexe des individus. Grâce aux réseaux sociaux, à Facebook, aux Tumblr, ils ont connaissance de tous les témoignages de leur génération, partout dans le monde. Et contrairement à leurs ainés, ils sont plus ouverts et tolérants. Les mouvements jeunes sont moins violents que ceux de leurs ainés, moins dans la revendication aussi. À Saint-Petersbourg, de nombreuses associations jeunes émergent mais les initiatives sont locales, en Russie. 

Ute : Ils créent des business alternatifs, ouvrent des micro-librairies, des bars, des marques de fringues. C'est politique, en un sens, parce que c'est l'un des seuls moyens dont on dispose pour exprimer, autrement que par la parole ou l'acte politique, ce qu'on pense. Le gouvernement ne donne que peu ou pas d'espace à la revendication politique. Revendiquer publiquement, c'est synonyme de risquer sa vie, en Russie. Je pense qu'agir localement, c'est une manière, pour la jeune génération de s'impliquer en politique sans risquer sa vie. En occident, vous avez tous vos mouvements féministes, anti-racistes, depuis longtemps maintenant. Ils sont inscrits dans votre société. Les jeunes générations sont nées et ont baigné dans cette tolérance. Nous avons été influencés par ces mouvements, en Russie, mais ils sont encore très minoritaires. Je pense que ce dont manque la jeunesse en Russie, c'est cette conscience de ce qu'est la politique. Parce qu'elle n'a jamais connu autre chose que Poutine. Elle ne sait pas comment imaginer un autre modèle. 

Le gouvernement ne donne que peu ou pas d'espace à la revendication politique. Revendiquer publiquement, c'est synonyme de risquer sa vie, en Russie.

Comment la jeunesse milite aujourd'hui ? Veut-elle militer comme vous l'avez fait ? Quelles sont ses armes aujourd'hui, sous Poutine ?
Ute et Vlad :
Les mouvements anti-autoritaires existent encore, mais la répression gouvernementale, comme la violence policière sont de plus en plus pesantes. De nombreux militants anarchistes sont aujourd'hui en prison. Il est de plus en plus difficile de militer, aujourd'hui en Russie. La génération qui a grandi sous le règne de Poutine, le Kremlin et l'Apparatchik, ne sait pas ce qu'est la politique : pour elle, la politique est corruption. Cette jeunesse née sous ce règne n'a jamais, ou presque, entrevu la possibilité d'une autre politique. 
D'autres formes, plus pacifistes, s'apparentent à du militantisme : le 13 mars dernier, de jeunes artistes ont organisé une exposition collective et clandestine dans les rues de Saint-Pétersbourg, contre la guerre. Ils ont pris d'assaut les rues et ont mis leurs oeuvres en avant, portant avec eux un message de tolérance à l'égard du monde. Plus que jamais, la Russie est en guerre : alors ce message de tolérance et de paix est excessivement fort. Ils ont ensuite tenté de réitérer cette exposition clandestine à Moscou. Ils ont tous été arrêtés. Garçons et filles. Pareil pour les Pussy Riot : ce mouvement était essentiel, c'était un vent frais sur un paysage politique figé, corrompu, autoritaire. Aujourd'hui, les actions de cette envergure ne pourraient plus être possibles. Certaines lois les interdiraient. Alors que ces filles ont apporté beaucoup à la Russie alternative.

Mais le gouvernement parvient-il à tout contrôler ? Le militantisme se déplace-t-il sur les réseaux sociaux ?
Ute et Vlad : Beaucoup de gens utilisent Facebook, ou VKontakte - le Facebook local, qui lui, est contrôlé par le FSB. La police le contrôle aussi, si elle estime qu'il existe un groupe ou une communauté un peu trop extrémiste, ses membres sont trainés en justice. En 2008, le gouvernement a créé un organisme de régulation, Roskomnadzo qui a pour but de contrôler les nouvelles technologies, les médias et les réseaux de communication. Malheureusement pour le gouvernement, Facebook est bien trop puissant pour qu'il s'y attèle et puisse le contrôler complètement. Du coup, les jeunes se détachent de VKontakte car ils ne sont pas dupes. Pareil pour les jeunes journalistes, qui tentent de trouver d'autres plateformes et d'autres manières de parler de l'actualité : sur zona.media, lancé par les Pussy Riots en 2014, on peut lire des articles très intéressants sur ce qui se passe réellement en prison russe. Les journalistes, tous jeunes, pour la plupart issus des milieux anarchistes, font un vrai travail d'investigation, grâce à de nombreux témoignages de ceux qui s'en sortent. Ils essaient de rendre publiques les atrocités commises là-bas. Le gouvernement n'a pas encore interdit l'accès à ce site. D'autres ferment, bien sûr, mais celui-là résiste... 

On vit dans une époque où l'image est devenue plus importante que tout. Pensez-vous que cette image peut remplacer le discours et devenir politique ? Que la mode, les arts visuels peuvent devenir les armes politiques des jeunes générations ?
Ute : L'image visuelle est essentielle à la compréhension du monde, à son évolution. Elle est un témoin et un enregistreur des pulsations de la société. Nous sommes dans une culture de l'image, il est normal que les jeunes générations se tournent vers l'image pour faire avancer le monde. Parler, en Russie, devient de plus en plus tabou. Et la parole, elle-même, n'a plus aucune valeur : elle est, à l'image de la société russe, schizophrène. 

Parler, en Russie, devient de plus en plus tabou. Et la parole, elle-même, n'a plus aucune valeur : elle est, à l'image de la société russe, schizophrène. 

La vision de la Russie en Occident est elle aussi schizophrène, paradoxale. D'un côté, on la voit comme un eldorado des contre-cultures (mode, skate, "gopniks"). De l'autre comme un pays muselé par un gouvernement hyper autoritaire. Cette dualité représente-t-elle un fantasme d'occidental ? Ou est-elle inhérente à la société russe ?
Ute : La Russie reste un pays conservateur. La jeunesse créative dont tu parles, celle qui fait de la mode, sort en clubs, elle est souvent à Moscou, Saint-Petersbourg à la limite : ou elle part vivre ailleurs et s'exile ! À Krasnodar, au Sud de la Russie, c'est l'Est du monde. il existe de vraies communautés underground, des jeunes artistes, musiciens ... Mais leur succès ne dépasse pas les frontières. Cette jeunesse dont tu me parles, elle est très minoritaire. La société russe ne considère même pas la mode, ou trop peu. Le gouvernement vient tout juste d'accepter de financer la fashion week, par exemple. En Russie, avant que les lois ne deviennent oppressantes, des sortes de gay-prides s'organisaient. Les gay se retrouvaient dans des clubs, des soirées underground. Si tu ne montres pas que tu es gay, personne ne viendra te mettre en taule. C'est encore très difficile d'assumer sa sexualité, aujourd'hui en Russie. Les dernières lois anti "propagande gay" votées il y a quelques années sont une vraie atteinte à la liberté sexuelle. Si ton identité sexuelle est silencieuse, que tu ne fais pas de bruit, tu peux vivre tranquille. C'est là que réside tout le paradoxe de la Russie : rien n'est permis, mais rien n'est nommé comme interdit non plus. C'est la politique du "on ne sait jamais". 

La Russie reste un pays conservateur. La jeunesse créative dont tu parles, celle qui fait de la mode, sort en clubs, elle est souvent à Moscou, Saint-Petersbourg à la limite : ou elle part vivre ailleurs et s'exile !

Vlad : Un ami à nous, qui vient de Biélorussie, anarcho-punk, s'est fait battre par la police en 2010. Je pourrais même te dire qu'il s'est fait torturer. Depuis, il refuse toute revendication politique, au sens physique du terme. Il a choisi d'ouvrir sa marque, Sputnik1985. Cette année correspond au début de la Perestroïka. Il fait de la mode, il veut changer le monde, mais il a arrêté de croire à la politique telle qu'il l'a toujours conçue. La jeunesse porte ses sweats, jusqu'à Moscou où il réside aujourd'hui, ça lui suffit. On peut dire qu'il agit localement. Les créateurs qui veulent changer la Russie, ils existent. Mais ils sont peu nombreux. 

Comment la jeunesse russe, aujourd'hui, peut contribuer à rendre son pays plus tolérant, plus libre ? 
Vlad et Ute : On est plein d'espoir. Parce que pour nous, la politique est une attitude. Et nous ne vivons pas sous un régime fasciste, même si la plupart des occidentaux voient dans le règne de Poutine une certaine forme de dictature. Le seul problème, en Russie, c'est qu'on ne sait jamais ce qui est interdit ou permis. Ces jeunes artistes qui ont manifesté à Saint-Pétersbourg, sous le nom de Ne mir, (qui est un jeu de mot autour de la paix) par exemple, ils pensaient réellement qu'il n'y aurait pas de problème pour que leur manifestation se déroule dans le calme à Moscou. Sauf qu'ils se sont tous fait arrêter. On ne sait jamais, là-bas, de quoi sera fait demain. Les anarchistes, les activistes d'extrême-gauche, même les anti-fascistes sont en prison. Ça fait partie du quotidien. Les jeunesses punk continuent de faire de la musique, des concerts, beaucoup de zines alternatifs et hyper engagés existent et se vendent sur place - mais les salles de concert sont pleines d'agents de sécurité. 

Ute : Les graffeurs, à Moscou sont eux aussi hyper actifs. Il faut juste être prudent pour exercer son art de rue. Des murs sont recouverts de graffs. Il suffit de prendre le train, à travers la Russie, pour comprendre l'importance de cet art. Mais encore une fois, la Russie est schizophrène : il faut comprendre que les contre-cultures là-bas, sont aussi les moins progressistes. Les graffs fascistes, néo-nazis, recouvrent fréquemment les tags d'une jeunesse plus ouverte, anti-raciste et féministe. Et la jeunesse néo-nazie est une vraie communauté qui ne s'atténue pas à mesure que les années passent. 

 La Russie est schizophrène : il faut comprendre que les contre-cultures là-bas, sont aussi les moins progressistes.

Avez-vous un message politique pour la jeunesse russe, aujourd'hui ?
Vlad et Ute : La jeunesse n'est pas apathique, elle est muselée. Un ami à nous a été trainé en prison pour ses prises de positions politiques. Il existe un jargon, dans les prisons, en Russie. C'est presque une langue à part entière, le fenya. Cette phrase, elle fait partie du quotidien des prisonniers. On pourrait la traduire par : ''tout est interdit''. Et lui, notre ami, s'est créé un t-shirt sur lequel il est écrit : "rien n'est interdit''. Le message qu'on veut donner à la jeunesse russe, c'est celui-ci : rien n'est interdit si tu le décides. Tout peut se faire si tu y crois et que tu te bats pour l'obtenir. 

Credits


Interview : Malou Briand Rautenberg
Photo : Gosha Rubchinskiy pour i-D