on joue à pokémon pour oublier

Oublier que le monde s'effondre. Les attraper, tous, ne serait alors qu'une fuite enchantée - une de plus.

par Antoine Mbemba
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29 Juillet 2016, 10:55am

Par où on commence quand on n'a plus rien à dire ? Quand tout a été écrit, raconté et vécu ? Pokémon Go, on a essayé. On en profite même encore. Sans trop comprendre pourquoi, chaque marche à pied fait l'objet d'une ouverture d'appli incertaine, d'un siphon de la batterie imparable et de la collection de cinq Rattata et trois Roucool. La Pokéball est devenue le prolongement de l'index des nostalgiques de la fin des années 1990 ; ceux qui, sous la barre des 10 ans et demi, savaient se lever à l'aube pour écouter chacune des notes du générique du dessin animé japonais. Plus que ça, du phénomène planétaire que l'on croyait tranquillement derrière nous.

Ce générique entêtant, il est dernièrement sur toutes les lèvres. Entonné dans tous les bureaux, en début et fin d'apéro. Il n'a plus d'âge. Et puis quoi, normal, non ? La pop culture, voilà qui parle à tous. Cette base assez peu sélective qui compose une mémoire collective parfois salvatrice, parfois étouffante. Une mémoire collective aujourd'hui visible sur les routes, les trottoirs, dans les parcs de nos villes et dans les yeux fatigués de nos dresseurs 2.0, obsessionnels et passionnés.

On passera sur les superlatifs type "meilleure invention vidéo-ludique de la décennie" ou "Pokémon Go a changé le jeu-vidéo à jamais". C'est sûrement le cas, mais ce n'est pas le sujet. L'enrichissement des cadres de Nintendo (qui ne possède qu'un peu plus de 30% du jeu, rappelons-le) encore moins. Non, nous c'est sur le timing qu'on aurait tendance à se questionner et à construire un discours fragile. Le timing et le contexte.

C'est toujours compliqué de déterminer le degré de merde dans laquelle est plongée notre époque. À en regarder les intégrales du feu Zapping de (feu) Canal+, on pouvait se dire il y a quelques années qu'on vivait une belle époque. Qu'on se montait le cerveau pour rien parce que le chaos est inhérent à l'humain, peu importe l'époque. Mais l'année 2015 française a fini de semer le doute sur l'état de la société, et 2016 n'est pas en bon chemin pour rattraper le malus. Dans le sillon d'un camion, l'horreur de Nice. Sous l'atrocité d'un couteau et dans le silence d'une église, une nouvelle étape est franchie dans les conflits confessionnels en France. Outre-Atlantique, l'Amérique s'apprête à élire un narcissique mythomane et la jeunesse britannique ne sait que faire du nouveau (vieux) monde qui s'ouvre à elle.

Et Pokémon Go serait alors la distraction du mal. Le répit. Un adieu temporaire à la complexité foireuse du monde qui nous entoure. À défaut de trouver son chemin entre les gros titres et les directs de BFM, on trouve notre chemin sur Google Maps, de l'équipe jaune à l'arène bleue. C'est pas la réalité ? Tu plaisantes… c'est la réalité augmentée !

L'errance parisienne du moment offre des observations savoureuses. Des petits groupes de mecs, de filles, de grands, de petits, de lascars et de repassés, se traînent les pattes et le spleen des grandes vacances avec leur chargeur portable, leur sac-à-dos, leur Pokédex et leur bouteille d'Evian. Passent leur journée à chasser le réel en chassant des animaux imaginaires, sans but. Pour une victoire de quelques minutes sans récompense, la seule étant peut-être de s'échapper et de retrouver l'insouciance d'une cour de récré désormais sans limites. De rattraper cette époque révolue où nous avions le droit de nous créer des mondes à nous pour échapper au monde d'adulte, celui de nos parents.

Alors nous avons peut-être à nous attrister que ces mondes ne fassent aujourd'hui plus qu'un, infiniment commercial et uniformisé. Que notre imagination soit (littéralement ?) vampirisée par un Nosferapti, que la jeunesse déambule dans la beauté de ses villes l'œil rivé sur un écran, se rue sur les Pokémon rares comme les Oiseaux d'Hitchcock sur Tippi Hedren, ou que Bruno Lemaire profite de sa campagne pour tous les attraper (à l'horizontale - balèze). Et qu'au milieu de tout ça, nous on soit Team Jaune

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Texte : Antoine Mbemba

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