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lala &ce, la fille qui rappe mieux que les rappeurs

La nouvelle recrue du crew de Jorrdee 667 ne ressemble à personne et risque de bouleverser le paysage du rap français avec son flow chaloupé et éclairant. Rencontre.

par Séléna Theret
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31 Mai 2016, 8:05am

En face du métro Barbès, Lala Ace m'accueille dans un petit appartement Airbnb loué pour la semaine. À l'intérieur, sa copine dort sur un canapé dans un coin du salon. Je pense que le mec qui nous a loué l'appart ramène des filles ici, regarde. Lala allume une petite boule à facette qui projette une lumière rose dans la pièce. Ambiance romantico-disco. Elle laisse les motifs lumineux tourner autour de nous pendant qu'elle allume une cigarette vogue.Découverte sur Chaque jour, un titre de la Ligue des Ombres, une des nombreuses succursales de la 667, un groupe de rappeurs originaires de Dakar. Lala verse un couplet nonchalant. Rapide, sensuelle et violente de charisme. Elle conclut son passage par « négro c'est pas tes affaires que quelqu'un monte derrière. » Lala parle de son corps. Le corps féminin qui existe très peu dans le rap français ou qui devient l'outil majeur de celles qui n'ont pas les épaules pour rapper. Cette aridité musicale, Lala Ace la nourrit de sa liberté d'écriture. Elle n'a pas encore sorti de projet formel mais disperse ses morceaux pour faire éclore un peu partout des roses violettes à ceux qui savent les trouver.

Est-ce que tu peux te présenter ?
Lala Ace. Je vis à Londres.. que te dire de plus. Je suis une jeune négresse.

Comment est-ce que tu as commencé le rap ?
Avant Londres je vivais à Lyon, là où j'ai rencontré Jorrdee. On a commencé à poser ensemble sur des sons et puis il m'a présenté à son équipe, la 667. Une sorte de groupe d'une douzaine de gars qui vont bientôt pop mal (percer) ! Ils sont dispersés un peu partout entre la France et l'Afrique. Là on a commencé à vraiment rapper et à enregistrer nos productions.

Comment est-ce que vous vous organisez ?
On s'envoie les sons qu'on enregistre et chacun ajoute sa partie de son côté. Depuis que je fais des morceaux toute seule, on m'envoie des prods et si ça me plait j'écris un texte dessus. Je m'enregistre dans ma chambre sur mon ordinateur avec un micro usb. Je fais le mix et derrière j'ajoute les voix et les effets que tu peux entendre sur mes morceaux. Ca me prend pas mal de temps, je suis hyper pointilleuse.

Tu as appris ça où ?
J'ai pas vraiment appris. J'ai téléchargé une application et quand je rentrais chez moi sous lean, le mélange sprite codéine, je mixais les sons que j'aimais comme ceux de Future ou Lil Wayne. Je les ai chopped & screwed (ralentis) et ça m'a donné envie de faire du mixage. J'aimerais faire mes propres instrumentales mais ça prend énormément de temps.

Dans la 667, tu es la seule fille, ça a été difficile de s'intégrer ?
Je ne vais pas mentir, c'est comme aller en Roumanie et pas parler roumain. Tu peux te sentir différent au début mais on a vite compris qu'on était sur la même longueur d'ondes. Je suis pas allée quémander ma place en disant que j'adorais le rap. J'ai écouté ce qu'ils avaient fait auparavant, ils ont écouté ce que je faisais avec Jorrdee et on s'est compris dans notre musique, il n'y avait plus d'histoire de sexe.

Dans ton titre Tu sais, je sais, tu dis « dans ton clip on valide tes fesses c'est tout ». Tu parles des filles dans le rap français ?
Je pense aux rappeuses qui n'ont rien d'autre à montrer que leurs culs parce qu'elles n'ont pas de flow propre à elle.

Tu n'as pas encore sorti de projet formel et tu mets tes musiques sur soundcloud de manière décousue. Tu n'as pas envie de te faire connaître ?
À l'origine je fais des études d'argent. De la finance, quoi. Et cette année j'ai pris un double cursus en marketing musical. Percer dans le rap et dans la musique en général, c'est dur et éphémère. Je vais doucement pour l'instant, je n'investis pas tout dedans et j'attends de voir ce que les gens en pensent. Je partage même pas les sons que je fais - pour les trouver il faut chercher sur Youtube ou fouiller sur mon Soundcloud. Mais prochainement je tourne un clip et je compte sortir un projet cet été avec pas mal de featurings.

Dans tes textes, tu parles de Calamity Jane et de Jessica Jones, c'est des figures de femmes fortes qui t'ont marqué ?
Pour moi c'est surtout des meufs qui tirent.

Tu as un flow particulier, assez nonchalant, on comprend pas toujours ce que tu dis. C'est la lean ou c'est volontaire ?
On me dit souvent ça. C'est dommage mais quand je pose c'est naturel et quand je réécoute je trouve que ça sonne bien, je ne veux pas revenir dessus alors je laisse et je me dis qu'ils finiront pas comprendre. Pour la lean j'en consomme plus, c'était il y a quatre ans j'étais assez fan de Lil Wayne et il en prenait pas mal : c'était la mode aux Etats-Unis. J'ai testé et j'ai aimé voir le monde au ralenti, en slow-motion. Maintenant c'est rare que j'en prenne mais j'en vends à Londres. C'est cher chez eux.

Tu as une voix grave, pas mal de gens pensent que tu es un garçon.
J'ai naturellement une voix grave mais au début je me forçais à avoir une voix plus aiguë pour faire plus fille. Maintenant que je fais mes sons toute seule j'accepte ma voix et je me dis que si les gens pensent que je suis un garçon au pire c'est drôle.

Avec la 667, il y a un délire complotiste avec les reptiliens, les tours jumelles ou les chemtrails… Une ligne musicale assez sombre. C'est aussi ta vision ?
C'est leur vision à eux. On peut penser que c'est malsain mais en fait c'est pour prendre du recul sur tout ce qui se passe : la politique, les médias etc. C'est diable +1, c'est au-dessus du diable. En fait c'est même assez sain. On n'a aucune envie de vendre notre âme au diable, ni de signer n'importe où pour devenir une image qui n'est pas la notre. Mais mon ambiance à moi, tu la trouves sombre ?

Non, seule tu n'es pas sombre. Tu as envie de faire de la scène ?
J'utilise pas mal d'auto tune donc sur scène c'est un peu compliqué. Si je me produis quelque part ça sera une sorte d'expérience. J'imagine ça à Londres parce que là-bas ce sont de vrais performers il n'ont pas peur de l'originalité. Les gens sont plus ouverts qu'en France. 

Credits


Photographie : Léon Prost
Interview : Selena Théret

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