on a fini par prendre le bus avec la femme

​On a suivi l’échauffement pré-Olympia de La Femme à Sannois, une géniale mise en bouche d’un deuxième album (presque) trop attendu.

par Antoine Mbemba
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23 Mars 2016, 12:30pm

Il ne faut pas sous-estimer l'EMB (pour Espace Michel Berger, ça pose l'héritage) de Sannois. Un coup d'oeil à la programmation de la salle du grand nord de Paris suffit à la placer dans la liste des destinations qui valent le trajet pour tout propriétaire de carte Navigo qui se respecte. Comme les gens ont pu l'année dernière naviguer à l'ouest du côté de Gennevilliers pour se voir gratifier des nappes de Flavien Berger, les sannoisiens et sannoisiennes mélomanes ont pu accueillir de nombreux parisiens venus - depuis janvier seulement - écouter au choix Odezenne, Bagarre, Oxmo Puccino, L'Impératrice ou Vald.

La petite troupe qui venait vendredi 18 mars divertir la foule compacte amassée pour beaucoup au rayon hot-dog ou au "fumoir" de l'EMB - une parcelle du parking aérien, en fait - n'allait en rien entamer la réputation du lieu. Et ceci explique certainement le nombre de journalistes remplissant un peu plus tôt dans la soirée le Disco Bus au départ d'Universal - en direction de Sannois, on ne le dira jamais assez. La Femme, ça remplit. Et ça intrigue encore. Rares sont les groupes en France qui maintiennent une pareille notion de culte et un tel degré de mythification avec à leur actif un seul et unique album. Sorti en 2013. Tout ça aurait pu se tasser. Tchernobyl, la planche, les amants et le motu auraient pu lasser. Sannois aurait pu décourager.

Danser sous acide, et se sentir comme une plume qui vole au gré du vent… 

On peut être rassurés : les premiers à craindre notre lassitude, c'est bien La Femme. Alors quand résonnent les premières notes stridentes de Sphynx dans un bus tremblant sous les basses et déjà bien rougi par les lumières disco et la bière à volonté, on est heureux de retrouver l'électricité froide, épique et magnétique d'un groupe silencieux pendant trop longtemps. Quelques jours avant le départ de cette excursion journalistique, on a pu poser nos yeux sur le clip de ce premier single, réponse visuelle psychédélique à la promesse formulée par Clémence, la chanteuse, dès le début de la chanson : "Danser sous acide, et se sentir comme une plume qui vole au gré du vent… ". Mais réentendre ce chant rituel, alors que l'on s'avance doucement vers l'autre côté du périphérique en quête de nouveautés, lui agrège une dimension savoureusement tragique. On nous passe quelques sons issus de la prochaine galette du groupe, "voyage" de presse oblige. Ce sera Tatiana, et Mycose. On a sûrement pas suffisamment prêté l'oreille pour établir un lien de cause à effet ; on est déjà la tête dans le concert à venir, et le corps tout juste entré dans le 95.

Sur place, une partie du groupe trépigne en loge alors que le groupe Minuit - progéniture des Rita Mitsouko, littéralement - finit de chauffer une foule de tous âges, de tout Paris, de toutes banlieues. Du couple cinquantenaire qui habite à deux rues aux lycéens qui n'ont pas eu de places pour l'Olympia, et qui ne vont pas le regretter longtemps. Une foule heureuse d'être là ; comme privilégiée. Le reste de La Femme s'étale. Sacha et Sam virevoltent, sereins, à proximité du bar, une main réservée au demi de bière, l'autre à serrer poliment les mains, presque incognitos parmi ceux qu'ils secoueront de tout leur soûl quelques minutes plus tard.

Quelques minutes plus tard, un peu après 22 heures, le coup d'envoi est familier : c'est encore Sphynx, qui lance le public dans une transe qui durera jusqu'à minuit. Y passeront les incontournables : Sur la planche, Nous étions deux, It's Time to Wake Up, La Femme ressort ou Télégraphe. Et trouveront grâce à nos oreilles une série de chansons du prochain album. Marlon, trublion/chanteur charismatique aux cheveux peroxydés prévient alors : "On va vous jouer plein de nouvelles chansons ce soir, alors ce serait sympa si vous ne filmiez rien, en tout cas si vous ne postiez rien sur Youtube pour garder la surprise jusqu'à la sortie de l'album !" Et à l'heure où les foules de concerts ne sont plus que champs interminables d'écrans blafards, quel public discipliné. À l'abri des regards numériques se joueront alors Septembre, SSD (pour Strasbourg Saint-Denis) ou la fabuleuse Elle ne t'aime pas, pour laquelle Marlon, la voix grave et le corps perché sur une enceinte à cinq centimètres du public, déploie un flow, des paroles et une gestuelle qui le confonde par instants avec un rappeur aguerri.

De derrière la scène, on prend davantage la mesure de l'excitation du public et de celle des choristes sorties de scènes, du tourneur ou du manager du groupe, tous engourdis et joyeusement épuisés d'un concert rondement mené. Alors que le groupe, euphorique, sort de scène pour la première fois et que la salle s'égosille, s'use les mains en force de rappel, on prend la mesure de la simplicité de La Femme. Pas de calcul : juste quelques clopes allumées rythmant un débat touchant de désuétude. "On y retourne ? - J'sais pas. Ouais ? - Non ? - Si, quand même, t'en pense quoi, toi ? - Allez, on y va, éteins ta clope." Nuñez s'exécute, vaillant, et c'est reparti pour un tour.

C'est logique que les gens ne bougent pas encore trop sur les nouveaux morceaux. En général, t'achète le yaourt que tu connais.

Quand il n'est plus rien à rappeler, et que la salle se vide des yeux plein d'étoiles, il est temps de faire un petit point. Ce concert était important. Comme un coup d'envoi. La France, ça faisait longtemps et l'Olympia est à deux pas. Marlon, qu'on a vu chanter et se déhancher le clavier sous le bras s'affale dans sa loge. "C'était super. Mais ce n'est pas vraiment le coup d'envoi. On a joué il y a une semaine à Ris Orangis. L'année dernière, on faisait un concert tous les 3-4 mois, un peu partout en Europe, mais c'est vrai que ça faisait longtemps qu'on n'avait pas joué en France." Prophètes en leur pays, alors ? Sur le ton de la blague, la cannette d'Heineken à la main en direction du Disco Bus de retour, Nuñez se félicite d'un très bon concert. "Après, les gens bougent plus sur ce qu'on a d'ancien, les nouveautés ça fait pas trop réagir. Mais ça c'est la France ! Les Français aiment bien ce qu'ils connaissent. Moi j'ai envie de me barrer en Amérique Latine, genre en Colombie !" Sans formuler de volonté d'exil immédiat, Sacha, toujours lunaire, fait un constat similaire et nuancé : "Le live, c'est toujours agréable. En plus on aime bien cette salle, on y a déjà fait une résidence, ce n'était pas une première. C'est logique que les gens ne bougent pas encore trop sur les nouveaux morceaux. En général, t'achète le yaourt que tu connais."

On s'en fout, on a toujours envie de prendre le temps d'aimer ce qu'on a à sortir.

Quand le Disco Bus nous dépose à Chatelet pile à l'heure pour les derniers métros, on se souvient de ce tout ce qui a manqué à cette soirée : tout. On veut plus de concert, plus de bus, plus de musique (un titre pour le prochain album ?), plus de contact avec cette belle troupe faite de sa propre bulle et de sa singularité française. Quand on tente de comprendre comment tous ont géré la pression du second album et une attente aussi longue, Marlon rappelle : "Il y avait eu un peu la même chose pour le premier EP. On nous avait poussé à le faire assez vite. On s'en fout, on a toujours envie de prendre le temps d'aimer ce qu'on a à sortir. D'être sûrs de ne rien regretter." Cette soirée nous aura assuré deux choses : La Femme c'est génial et ça prendra le temps de le rester encore longtemps.

Credits


Photographe : Thomas Smith / The Party Diary

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