lasseindra ninja : "la ballroom est une société, avec des lois, des mécanismes"

À l'occasion de la sortie du documentaire Paris Is Voguing, i-D a rencontré la reine mère du voguing français pour parler de genre, de réappropriation culturelle et de discrimination.

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mai 9 2016, 3:20pm

Dans son nouveau documentaire Paris Is Voguing - qui sera diffusé ce soir sur France 4 - la réalisatrice Gabrielle Culand explore la scène ballroom parisienne menée par celle qu'on ne présente plus, Lasseindra Ninja. Après avoir grandi en Guyane Française, Lasseindra s'est installée à New-York où elle a découvert le voguing. Une fois de retour en France, elle s'est donnée pour mission de fédérer la scène voguing française en écumant les clubs underground parisiens, en important la culture des ballrooms new-yorkais et en prenant les rênes de la House of Ninja tandis que son amie Mother Stephie, elle, se hissait à la tête de la House of Mizrahi. Deux houses, deux groupes d'allégeance, qui, ensemble, transmettent et pérennisent les différentes règles du voguing en France. Un patrimoine et une histoire que Lasseindra veut préserver coute que coute. Elle se bat aujourd'hui pour rappeler que bien plus qu'une simple danse, le voguing est une forme de revendication identitaire, une lutte et un ensemble de codes. i-D l'a rencontrée pour parler des principes fondamentaux du voguing, de son passé et de son futur aussi. 

Le voguing, qu'est-ce que ça représente pour toi ?
Le voguing pour moi, c'est une liberté d'expression personnelle, autant qu'une écriture personnelle.

Tu as un rôle très important dans la scène Ballroom parisienne.
Oui, c'est moi qui l'ait créée, normal ! Je ne sais même plus comment ça a commencé. Enfin si, dans les clubs où je voguais, toute seule. Très peu de gens connaissaient cette danse à l'époque. La première fois, c'était au Follies Pigalle. La seule soirée où on passait les huit, c'était Brooklyn session, aux bains douche. Au fur et à mesure, je me suis fait connaître, au niveau de YouTube et tout. Tout s'est fait très vite. Mother Steffi, la seconde pionnière française du voguing m'a fait comprendre qu'il fallait faire quelque chose, créer une scène, moi je connaissais cette culture et je voulais la partager.

Tu as voulu importer un peu de la scène américaine ou voulais-tu faire quelque chose de très français ?
Je n'ai pas pensé ni à l'un ni à l'autre. Je voulais seulement enseigner cette culture aux autres : la culture est américaine, donc on ne peut rien y changer. C'est codifié, même si on peut y ajouter quelques petites touches françaises.

La scène Ballroom française a sa particularité, quand même ?
Oui parce que les personnes qui le pratiquent ne sont pas les mêmes. Donc pas le même vécu, ni la même vie, les mêmes horizons. Ce n'est pas la même culture. Comparé aux américains, les français veulent toujours révolutionner quelque chose qu'on ne peut pas toujours changer. C'est une culture établie, on peut l'améliorer mais il ne faut pas la dénaturer. On n'aime pas trop les règles, en France. C'est bien mais c'est risqué aussi pour le voguing.

Se réapproprier une culture, ça peut être positif, non ?
Pour l'instant, je pense que ce n'est pas le moment. De révolutionner quelque chose qu'on ne connaît pas. C'est bien d'avoir cet esprit là, un peu révolutionnaire. Ça permet d'avancer plus vite, pour certains phénomènes plutôt que de rester dans les cases.

Toi du coup, tu préfères préserver un héritage, un patrimoine ?
Oui, sinon, l'héritage se perd : ça se voit n'importe où, dans la danse comme ailleurs. Les phénomènes nouveaux sont voués à se faire réapproprier, réinventer alors qu'ils ont une histoire. Je veux rendre hommage à cette scène, la préserver. Elle a été faite pour une raison, la Ballroom ne serait rien sans son passé. Il ne faut rien jeter.

Tu apparais dans un documentaire pour Vice, tu peux me parler de ton expérience ?
C'est la deuxième fois en fait. J'étais un peu gênée, d'être filmée. J'aime pas forcément qu'on rentre dans le domaine privé, intime. Ça reste quelque chose de personnel et j'ai pas toujours envie que tout soit exposé. Mais mettre la Ballroom dans un documentaire, ça permet d'informer les gens, de leur faire comprendre d'où ça vient, de leur faire voir ses racines. Sinon, ces phénomènes sont repris par les blancs, car c'est toujours comme ça. Là, ce documentaire laissera une trace, explique ce qui a été.

Ça t'embête qu'il y ait une réappropriation blanche du voguing ?
Bien sûr. Madonna, par exemple, ne s'est pas réapproprié le phénomène : elle n'a fait que donner un espace d'expression et une visibilité aux danseurs de la scène Ballroom en les intégrant dans son clip. Tandis qu'en France, les blancs veulent changer toute l'histoire du voguing et la remodeler. En ce moment, beaucoup de marques font appel à moi pour récupérer le voguing et ils me demandent des blanches, aux yeux bleus. On va où ? C'est hyper dérangeant. On l'a vu avec le hip hop, avec le dancehall. Les gens se réapproprient ces cultures pour faire du fric. Parce que ça rapporte. Pour l'instant en tout cas.

Est-ce que tu as peur que le voguing devienne une simple tendance ?
C'est une culture bien ancrée, jusqu'à aujourd'hui, elle a subi beaucoup d'attaques de réappropriation et elle a survécu. Le langage Ballroom se retrouve dans le langage courant aux Etats-Unis, ça devient mainstream. Le langage de la rue se retrouve dans le dictionnaire. Le parler petit nègre dans le dictionnaire, c'est quand même aberrant. Descendre des gens, selon leur couleur, leur ethnie et mimer leur façon de faire, jusque dans les mots, sans les prendre eux en considération. Sans les reconnaître. Je ne veux pas que ça arrive au voguing. Les gens ne comprennent pas que cette culture est née du racisme, elle n'a jamais été blanche. Le voguing a son histoire, sa lutte. La Ballroom ne doit pas être fermée, mais il faut que les gens comprennent que s'ils sont là, c'est en tant qu'invités. On ne se sert pas dans le frigo : on demande. Leur présence est tolérée bien sûr ! Mais c'est tout. Je ne dis pas qu'il faut rendre les coups qu'on nous a donnés, mais au moins, nous sommes dans le droit de défendre notre culture. Le voguing, en l'occurrence.

C'est compliqué d'être queer en France en 2016 ?
J'en ai rien à foutre du regard des gens, donc je ne me pose pas la question. Si je veux mettre ma perruque demain, je la mettrai. Je suis pas la première personne grillée dans le métro. D'autres n'auront peut-être pas la même chance que moi. Dans la rue, je passe pour une femme. J'ai aucun problème avec ça.

Tu le vis de façon très libre. Le voguing, ça peut aider à lutter contre les discriminations ?
Je pense juste que ça permet de se forger et de faire ses armes. Le voguing permet de s'émanciper, de trouver son fort intérieur, de se trouver soi-même. C'est ça le voguing, ça permet aux gens de se retrouver, dans tout. Dans la sexualité, l'aspect physique, le féminin, le masculin, dans ce que tu es. Les gens ont tendance à croire que le voguing se réduit au travestissement et est ultra-féminisé. Gay ne veut pas dire féminin ou masculin. Personne ne se définit que par un seul genre, masculin ou féminin, même s'ils prédominent. Certaines personnes ne se retrouvent dans ni l'un ni l'autre, ni dans la Ballroom. La Ballroom, c'est pas fait pour tout le monde. En général, ça convient à des noirs. C'est leur culture. Leur gestuelle, leur langage, leur énergie. Ils se retrouvent dedans.

C'est comme une grande famille ?
C'est plus comme une société. Dans cette société, il y a plusieurs familles, plusieurs individus, des personnalités complètement différentes. La Ballroom est une société, avec des lois, des mécanismes. On ne rentre pas dans une société, comme ça. C'est comme un pays parallèle, avec ses us et ses coutumes.

Si tu devais donner un conseil, aux jeunes qui veulent se lancer dans le voguing, ce serait quoi ?
Avant de se lancer, il faut savoir où on va. Le feu ça brûle, on ne s'y jette pas comme ça. Pour se lancer dans le voguing, il faut savoir pourquoi on le fait. 

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield 
Photo : Gabrielle Duplantier