flavien berger, la musique de maintenant

Avant son passage aujourd'hui au Pitchfork Festival, i-D a rencontré Flavien Berger, enfant des machines et visiteur du futur. On a parlé de surf, de cumbia psychédélique et de Pokémons. Et de musique.

par Antoine Mbemba
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28 Octobre 2016, 12:10pm

Le 31 juillet dernier, un dimanche, il y avait un beau coucher de soleil. Au timing assez effarant: en même temps que l'orange du ciel nous abandonnait à un début de semaine, Flavien Berger nous en effaçait la nostalgie. C'était au festival Cabourg, Mon Amour. Sur la quinzaine de minutes de « Léviathan », le temps s'était arrêté, la carte postale avait fait pause et le soleil s'était refusé à dormir. Sur « Trésor », le gourou Flavien Berger était descendu dans le public en émoi, s'était accroupi en son sein et avait fait descendre la foule entière à son niveau. Avant de remonter, « tous ensemble, comme dans un spectacle de dauphins. » Bref, manifestement aidé par le cosmos, Flavien nous avait fait rêver, danser, pleurer. On souhaite aux spectateurs du Pitchfork festival de ce vendredi 28 octobre les mêmes vibrations, le même enchantement.

Tu as commencé à faire de la musique sur ta Playstation 2. C'est né d'une vraie vision musicale ou d'une curiosité, une envie de faire de la musique de manière innovante ?
C'est venu d'une nécessité adolescente de s'exprimer. Il y en a qui faisaient du sport, qui s'émancipaient dans d'autres activités. Moi il se trouve que je suis tombé sur un jeu-vidéo qui s'appelait Music. Puis j'ai eu une Playstation 2 et Music 2000, et c'était génial ! On pouvait sampler des trucs, et je pouvais les enregistrer. J'apprenais sans m'en rendre compte, parce que c'était ludique. Sans m'en rendre compte, je faisais des compos. Personne ne les écoutait mais je me faisais mes kata dans mon coin. Comme un ninja.

Hier je me suis réinstallé dans mon studio et je suis retombé sur des cartes mémoire de PS2, j'ai retrouvé des projets, genre "Bleu Sous Marin", qui a été fait sur Playstation. Je pense que je vais réutiliser ma Playstation pour composer, parce qu'il y a des sons de dingue dedans. Je ne suis pas un fou des outils : mon album a été fait sur Garage Band. Le genre d'outil où tu as de la contrainte, avec lequel tout n'est pas possible. Du coup tu vas jusqu'au bout de ce qui est possible, tu trouves ce qui coince, tu trouves l'artefact. Comme pour n'importe quel instrument ; il y a un moment où tu vas placer ton archer sur le dos de ton violoncelle. Je fais référence à Gaspar Claus qui fait les violoncelles à la fin, sur Léviathan.

Est-ce que la technologie est encore le futur de la musique ? Le meilleur moyen de se rapprocher d'une création ex-nihilo ?
Dans un délire post-apocalyptique, ce serait pas du tout futuriste. Imagine qu'il n'y a plus d'électricité sur Terre, t'es vraiment de la baise si tu fais de la musique sur ordinateur. La musique du futur, c'est un retour à des trucs tribaux, des gars qui font vibrer des peaux et des corps et des voix. Ou même une guitare. La musique du futur je pense qu'elle sera non-électrifiée. Non-amplifiée. On n'est pas encore dans Mad Max, donc il faut profiter à fond, de ces conditions de fou, de pouvoir jouer dans des clubs avec des membranes faites en Chine qui vibrent hyper bien. Parce que justement, c'est pas la musique du futur, c'est la musique de maintenant.

Mais dans un sens t'as raison, c'est un peu le futur. Hier je suis allé voir les Meridian Brothers à Bruxelles. C'est un groupe de cumbia un peu psychédélique. Ils font aussi de la salsa. C'est vraiment génial. Et je me suis toujours demandé quels synthés utilisait le mec. On dirait des orgues de films d'horreur de série B. Et en fait ses synthés, il les a fabriqués sur ordi. C'est génial, parce que c'est un groupe de cumbia, avec une base rythmique traditionnelle, mais qui a aussi ces outils. Ce que je pensais être un énorme groupe, c'est en fait cinq musiciens et un ordi. Et ça m'a retourné la tête. Lui il s'en fout, il fait la musique qu'il veut faire, dans laquelle il a grandi, il chante comme un chanteur de cumbia, il fait des interludes de cumbia... Il est dans son patrimoine mais il a des outils d'aujourd'hui. Avec les outils, tu agrémentes. C'est pas l'outil qui fait la musique.

À mon avis les nouveaux genres de musique émergent quand les gens écoutent de la musique d'ailleurs et essayent de la reproduire avec d'autres outils. Moi je voulais faire du blues, au collège. J'avais qu'une Playstation, du coup j'ai fait un morceau avec des basses : c'est pas du blues, c'est pas de la techno, et puis on s'en fout de ce que c'est. Le frottement de générations et le frottement de territoires créé de nouveaux styles. Quand tu réinvestis un genre avec d'autres outils, ça crée quelque chose de nouveau.

Je crois savoir que tu n'aimes pas trop la classification en genres musicaux. Justement, tu ne penses pas qu'avec l'accessibilité au monde, internet, les genres tendent à s'effacer ?
Alors, je ne suis pas contre le genre. Je suis contre le genre tel qu'on l'utilise aujourd'hui. En gros, le Trivial Pursuit, cinq grosses familles et basta : "Allez, tu fais de l'électro." En fait, ça pourrait tellement être plus fun ! On pourrait trouver des terminologies beaucoup plus marrantes, créer des genres avec des couleurs... Des pokémons de genres ! En gros j'ai un peu de mal avec le genre, surtout dans l'électro où on ne sait plus trop de quoi on parle, tu peux être à la frange entre le rock et l'électro... Décider de mettre ça en tête d'article c'est dommage, ça en dit moins que plein d'autres choses. Je ne suis pas contre le genre, mais j'aimerais bien qu'on se sorte les doigts et qu'on affine toutes ces terminologies.

Pour rester sur cette catégorisation de la musique. Depuis peu en France, on considère le fait de chanter en français comme un style en soi, une nouveauté... Tu te place où là-dedans, toi qui chante aussi en anglais ?
T'as toujours des mecs qui ont chanté en français. Quand je regardais MTV, M6 ou MCM, il y avait des gens qui chantaient en français. On n'écoutait pas, parce que c'était des gens qui passaient sur RTL2. Mais tout à coup, il y a une musique qui s'affine en français, il y a une musique qui plaît à moins de gens, et donc ça créé des niches... Mais même ça, ça a toujours existé. C'est pas tant qu'on se mette à chanter en français. C'est surtout que la musique change, et que dans cette musique qui change, il y a un canal dans lequel les gens chantent en français. L'industrie de la musique change, la manière de la produire, la manière de la présenter, la manière de la vivre change aussi.

Moi je ne parle pas anglais de naissance. L'écriture se fait en français parce que mon cerveau est formé comme ça. Si je chante en anglais, c'est par influence, pour me rapprocher de quelque chose que j'aime dans la langue et dans la musique anglo-saxonne que j'ai écoutée. Mais ma musique à moi elle est en français. C'est logique. Quand je dis à une fille que je l'aime, je lui dis en français. Quand je dis à quelqu'un que je suis triste en vrai, je le dis en français. Je parle avec mes parents en français, je parlerais à mes enfants en français. Je ne défends rien, mais je suis n'y suis pour rien, je suis né comme ça.

Est-ce que tu as l'impression de faire partie d'une nouvelle scène française ?
J'ai rencontré grâce à ma musique d'autres gens qui font de la musique. Dont Paradis, Jacques, Pablo de Moodoid, les Salut C'est Cool, etc. Mais c'est pas à moi de dire si je fais partie d'une scène. Je travaille avec eux, on se croise, on se fait écouter nos sons. On s'émule. C'est super inspirant d'être dans leur sillage. Après de là à avoir une scène... On verra dans dix ans, s'il y avait une scène. C'est pas sur le moment. Dans ce concept de scène, il y a quelque chose de politique que j'ai pas l'impression d'avoir. Le seul acte politique que j'ai fait c'est d'aller jouer avec Jacques, Salut C'est Cool, Agoria, Dee Nasty et la Tendre Émeute à Nuit Debout. C'est le seul acte politique musical que j'ai fait. Quand je dis politique c'est pas forcément une logique gauche-droite, mais quelque chose qui fait bouger les moeurs. Je ne sais pas si on change les moeurs, je ne crois pas. On verra dans 10, 20, 100 ans.

Tu as une approche du live très travaillé. À Cabourg, je t'ai vu descendre dans le public, et faire accroupir la foule. On aurait dit un gourou cool. Comment ça t'est venu ?
Alors j'ai un maître du live, déjà. C'est Dan Deacon. C'est un mec qui a des milliards de tricks dans son sac pour faire se rendre compte aux gens qu'ils sont ensemble en train d'écouter un truc. Il te fait prendre conscience que tu es la matière première du concert. Qu'il y a la musique, la création, mais que sans toi, il n'y aurait pas de concert. La salle ne résonnerait pas pareil. Dans mon apprentissage de la musique, Dan Deacon est très important.

Je suis descendu dans le public la première fois pendant un concert au Botanique, à Bruxelles. C'était mon premier concert solo. J'avais fait plein de festivals, où les gens viennent pour toi, mais aussi pour d'autres gens. Les têtes d'affiche permettent au plus petits d'avoir un public. Et là je me suis rendu compte que les gens avaient payé un billet pour venir me voir. Il y a eu un déclic sur scène, je suis descendu pendant ce morceau, « Trésor », qui raconte clairement ça : une fête où tu te mets au sol pour sentir les basses. Et depuis je l'ai refait à chaque fois, il y a une évidence qui s'est installée dans la mise en scène. C'est mon trick, et je le fais dans toutes les salles où je passe, tout le temps. Au Main Square et dans les toutes petites scènes. Même avec des Flamands ! Les Flamands, ils sont très droits, très rigides. Tu sais pas trop s'ils kiffent ou pas, tu sais pas trop s'ils rient ou pas... tu sais pas trop. Et ce truc me sert de thermomètre, c'est tangible.

Après il n'y a pas quelque chose de religieux ou quoi, c'est pour ça que je me mets à genoux aussi. On s'accroupit tous ensemble pour se relever tous ensemble. Je fais attention à la sémantique dans le fait de se mettre à genoux. Sinon c'est trop hégémonique, ça fait un peu dictateur tu vois, « ça y est, j'ai un micro, je suis amplifié, maintenant mettez-vous tous à genoux. » J'ai envie de me mettre au cœur de l'action, et qu'on se relève tous ensemble. Comme dans un spectacle de dauphins.

Tu dis en interview que ton but est de faire une chanson sur laquelle les gens dansent et pleurent. Et justement à Cabourg, sur « Gravité » c'est ce que j'ai vu dans le public. c'est un bon début, non ?
C'est énorme ce que tu me dis. C'est un morceau que j'ai créé avec ma copine. « Gravité » c'est un morceau survivant de l'album, qui est arrivé en tout dernier. Une maquette bizarre, un peu hybride. Je suis arrivé avec mes textes métaphoriques, ça parlait de la lune, etc. Au bout d'un moment ma copine m'a dit que j'avais perdu ce que j'avais de cool dans ma démo, que c'était justement trop loin, trop métaphorique. Du coup elle m'a aidé à trouver les mots, le savant mélange entre du trip, de la métaphore, un peu de psyché et en même temps de la vie de tous les jours et de la musique de slow. Bon si j'ai réussi ça, il faut que je trouve un autre but.

Mais c'est intéressant ces changements de tempéraments musicaux au sein de la chanson. À la Donna Summer. Où tu danses, c'est la transe, et à un moment tu es pris par un sentiment de solitude ou autre. Et si à ce moment-là il y a une petite larme qui tombe, c'est assez intense. C'est assez fou de danser et de se remémorer des choses. Depuis que la MDMA existe, c'est beaucoup plus facile à atteindre. Il y a quelque chose de cool dans le paroxysme.

Tu bosses sur quoi en ce moment ?
Je viens de finir un morceau avec Etienne Jaumet, qui était un peu ma star quand j'étais jeune étudiant. On vient de finir ce morceau pour la compil Voyage 3, qui va sortir pour les dix ans du label Pan European en janvier. Le morceau s'appelle Arco-Iris, ce qui veut dire arc-en-ciel. C'est un son très joyeux. Et en espagnol. Avec un solo de sax !

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour la suite ?
Des vagues pour surfer ! Que ce ne soit pas plat. Des beaux levers de soleil et de beaux couchers de soleil. J'ai réinstallé mon studio, je consacre ma vie à la musique. Il me faut juste de quoi surfer. Surf forever.

Credits


Texte Antoine Mbemba
Photographie Marine Peyraud et Andrea Montano

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