L'inceste. N° 1 : fils-fille-amante / fils-garçon-amant / fils-voyeur, 1975 Collection Maison européenne de la photographie © Atelier Journiac Miège, Paris 

n'oublions jamais michel journiac, le petit père des travestis et de l'art queer

La Maison Européenne de la Photographie lui a consacré une rétrospective, immortalisée dans un livre, "Michel Journiac l'action photographique", sorti aux éditions Xavier Barral.

par Micha Barban Dangerfield
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12 Mai 2017, 10:35am

L'inceste. N° 1 : fils-fille-amante / fils-garçon-amant / fils-voyeur, 1975 Collection Maison européenne de la photographie © Atelier Journiac Miège, Paris 

En 1969, l'artiste français Michel Journiac enfile une robe ecclésiastique avant de se rendre dans une galerie parisienne pour officier une messe en latin. Consciencieux, l'artiste suit à la lettre le déroulement routinier du cérémonial qu'il clôt par le traditionnel sacrement de l'eucharistie. Il distribue alors aux visiteurs, transformés pour l'occasion en fidèles volontaires, une hostie faite de boudin cuisiné avec son propre sang. Il faut passer outre l'impiété du geste pour comprendre que ce jour-là Journiac, dans sa robe et de toute son irrévérence, assurait définitivement l'ancrage hexagonal de l'art corporel (ou body art en anglais), et réalisait la vision sartrienne de l'artiste engagé. Celui qui, s'impliquant dans une "situation", se joue des normes, des rites et révèle les impasses de notre monde. Cet engagement, Journiac l'a d'abord voulu physique : au fil des années, son corps, sa chair est son sang sont devenus les objets de son art et ses matériaux principaux. Ils formaient la toile de son opposition à toute forme d'aliénation. Car pour lui, le corps est avant toute chose « une viande consciente socialisée », le réceptacle et vecteur de nos déterminismes sociaux, ces pièges tendus par la société qui enferment l'individu dans une fonction, une identité, un devoir être.

Le cléricalisme, le patriarcat, la psychiatrie, la peine de mort, le consumérisme, le genre sont autant de concepts normatifs que Journiac s'est acharné à dénoncer. Lui même enfant de l'Église, il a retenu de son passé religieux le goût du rituel - qu'il soit profane ou sacré. Dans Messe pour un corps, citée plus haut, l'artiste se joue de la religion. En 1974, dans la série photos 24h dans la vie d'une femme ordinaire, s'inspirant d'un sondage dans un magazine féminin, il rejoue devant l'objectif toutes les obligations avilissantes que l'on impose aux femmes. Il se travestit et ironise les multiples rituels domestiques auxquels la femme doit se soumettre chaque jour pour répondre aux injonctions sociales qui lui sont assigné. On le voit alors préparant le diner de son époux fictif, assurer son coucher, raccorder son maquillage entre deux voitures, enfiler de longs gants de soie. Dans le second volet de cette même série, Journiac s'en prend aux fantasmes que projette l'homme sur la femme, les « situations » façonnées par l'imaginaire masculin - du viol à la maternité en passant par la prostitution. Il incarne la « putain », la « veuve », la « cartomancienne » ou la « lesbienne » pour signifier les canons qui déterminent (et enferment) les femmes de son époque.

Il est presque impossible de se retenir de rire devant le sérieux gouailleur de Journiac, sa capacité à théâtraliser ses poses, la finesse de ses mises en scène. Jusqu'au bout des doigts, l'artiste incarne "LA" femme, soumise à tous diktats que son statut sous-tend. Dans sa série Hommage à Freud : constat critique d'une mythologie travestie, l'artiste s'en prend à la psychanalyse et fait le constat d'un échec de cette nouvelle « science inexacte ». Le travestissement sera également pour lui une façon d'explorer son homosexualité, du moins de jeter la lumière sur les identités sexuelles qui dépassent la binarité du genre, ces interstices trop longtemps interdits. En refoulant le chemin de son parcours artistique, on accorde volontiers à Michel Journiac la paternité de l'art queer ou transgenre en France. D'autres auront tendance à inscrire sa pratique dans un art sociologique, même si l'artiste échappe à toute forme de démarche esthétisante. Parce qu'en réalité, sa chimère artistique pourrait simplement se résumer à la libération des corps violentés par la société qui les enfantent.

Body art, art sociologique, art queer, finalement Journiac surplombe l'ensemble des mouvements artistiques les plus subversifs. Souvent considéré comme le père de l'art corporel, il se distingue fondamentalement de ses confrères et consœurs issus du mouvement par sa capacité à créer du lien, de l'empathie, au delà de la performance. À la différence des actionnistes viennois qui tentaient en usant de leur corps d'en tester les limites (physiques, morales), Journiac envisageait le sien comme un moyen d'atteindre l'autre – un medium sans limite justement. Il voyait dans l'empathie et la capacité à reconnaître les identités et les blessures de chacun la clé du progrès social. Le but essentiel de l'art. Le moteur d'une contre-propagande et le coeur de sa révolte.

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Hommage à Freud : Constat critique d'une mythologie travestie, 1972 Collection Maison européenne de la photographie © Atelier Journiac Miège, Paris

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Rituel pour un autre, Galerie Stadler. Le marquage du sang, 1976 Collection Maison uropéenne de la photographie © Atelier Journiac Miège, Paris

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24 heures de la vie d'une femme ordinaire. Phantasmes. La cover-girl, 1974Collection Maison européenne de la photographie © Atelier Journiac Miège, Paris

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Rituel du sang. Rencontre de l'homme / Rencontre de la femme, 1976 Courtesy galerie Christophe Gaillard © Atelier Journiac Miège, Paris

Les oeuvres de Michel Journiac sont à découvrir à la MEP à Paris jusqu'au 18 juin 2017

Michel Journiac, L'action Photographique, sorti aux éditions Xavier Barral.

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Michel Journiac

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