la fashion week homme de londres en 7 défilés

De la débauche de Charles Jeffrey à l'afro-queer de Wales Bonner en passant par le queening flamboyant de Vivienne Westwood.

|
juin 13 2017, 10:15am

Cet article a été réalisé par i-D UK

Wales Bonner

Grace Wales Bonner est autant artiste, ethnographe, poète, rêveuse et universitaire qu'elle est styliste. Son artisanat affronte et défie les codes culturels ; ses collections visent à « élargir le spectre de ce que peut être une chose ». Saison après saison, elle lutte contre les stéréotypes liés à la mode et célèbre sa vision des hommes noirs. « J'ai réfléchi à la sexualité et aux relations des hommes, de toutes les façons possibles » explique-t-elle dans un coin tranquille du showroom de sa collection printemps/été. « L'essai de Hilton Als, James Baldwin/Jim Brown and the Children m'a permis d'y voir plus clair, il s'agissait de regarder le monde à travers cette perspective ». Bien qu'un extrait du travail d'Al sur Baldwin et le monde queer soit présent dans le communiqué de presse, son défilé chorégraphié par MJ Harper s'est révélé bien plus intime que n'importe quel autre catwalk, les modèles marchant à seulement quelques centimètres d'invités restés debout. « J'ai réfléchi à un jour dans ce monde. Il commence avec un uniforme de jour assez utilitaire, qui se transforme le soir venu en possibilité d'une autre vie, d'un autre soi. Il y a une transition vers la nuit, les modèles s'habillent pour sortir et les derniers looks peuvent indiquer qu'ils ont passé la nuit dehors : il y a l'idée qu'ils ont appris quelque chose. » 

Charles Jeffrey LOVERBOY

Le premier défilé de Charles Jeffrey en solo est une réussite. Pour dire les choses simplement : c'est énergique, plein d'idées, de sensations. Charles Jeffrey impose sa signature : épaulettes baroques, tailles marquées, imprimés fantastiques et un stylisme ultra maitrisé. Le sportswear s'est invité avec l'introduction de capuches et de tops, une confirmation de la maturité de Charles Jeffrey et de sa progression en tant que créateur conscient des réalités commerciales. On a pu voir des t-shirts rappelant le franc-parler de Loverboy, à la fois défenseur et critique de la société contemporaine. « KIDS HIGH ON DRINK AND DRUGS », vous confirmez ?  

Matthew Miller

Alors que les répliques au séisme provoqué par les élections britanniques continuent de secouer la fashion week, Matthew Miller ne cesse de célébrer le soulèvement de la Génération Z. « J'ai toujours été assez sensible et là j'ai été particulièrement absorbé par le climat actuel, c'est dur d'y échapper » explique t-il face un vitrail de St. Sepulchre. Miller est l'un des créateurs les plus politiques de sa génération, qu'il considère comme dégradée, désengagée et privée de ses droits. Pour la collection printemps/été 2018, il a créé l'uniforme de contre-attaque idéal : « J'ai voulu parler d'une nouvelle génération politisée. Pour moi, les jeunes d'aujourd'hui n'ont pas peur d'être blessés, ils n'ont pas peur de l'amour : ils sont insouciants, ont une liberté naturelle. Ils ont été avalés par la société et crient maintenant ce qu'ils veulent être et ce qu'ils veulent faire. Il s'agit de changer l'attitude de l'establishment et sa manière de percevoir la jeunesse. » Pendant que la tectonique des plaques de la mode a bougé en faveur du streetwear, Miller est allé vers des coupes nettes « parce que c'est un vrai défi de traduire une tradition d'opulence avec un esprit jeune ». Pendant qu'une nouvelle génération tente de se faire entendre, Miller, lui, se transforme en créateur mature.

Liam Hodges

« On fait du bruit, la jeunesse qui vote se fait entendre », affirme Liam Hodges après son défilé, Unveiled Tomorrows. Se référant au bruit incessant du monde moderne, Hodges a encouragé sa tribu à trouver son propre chant de ralliement. « Pour lutter il faut tirer parti du bruit qui nous entoure, mais combattre c'est créer, pas imiter, » rappelait le créateur.  Incarné et disséminée dans les pièces de Hodges, le bruit grondait, en filigranes. On le retrouvait écrit en grosses lettres capitales (NOISE) ou incarné dans un ours en peluche à taille humaine, mimant le cri d'Edvard Munch. « Le motif de l'ours qui rugit est à l'attention d'une génération qui aimerait vivre avec candeur mais doit dealer avec des trucs qui lui pèsent. On aurait tort de prendre la candeur pour de la faiblesse, méfiez-vous : l'ours en peluche a des dents ! » Des dents qui ont déchiqueté les rêves d'ostracisme de Theresa May il y a quelques jours. Pas de doute : avec Hodges, les jeunes générations ont trouvé leur mascotte.

Martine Rose

Sortir l'industrie de sa zone de confort : Martine Rose réalisait cet exploit la saison dernière. La créatrice avait alors pris d'assaut le Seven Sisters Market pour marquer au fer rouge son retour triomphant dans le paysage de la mode anglaise. Cette saison, elle s'est trouvée un autre lieu de prédilection: un centre d'escalade au nord de Londres baptisé Stronghold. Son défilé en zone inexplorée a confirmé le penchant de la créatrice originaire de Tottenham pour la douceur du quotidien. Tout en participant à l'éclosion d'entreprises locales dans son quartier de Londres, Rose s'en était extirpée pour façonner les archétypes urbains qu'on retrouvait incarnés dans sa collection automne/hiver 2017 : les banquiers, les employés de bureaux et les chauffeurs de bus. Pour cette saison, la créatrice a posé ses yeux en périphérie des villes et s'est inspirée des tenues des postiers, des golfeurs, des grimpeurs et des randonneurs. « J'ai commencé par me replonger dans la scène underground de Toronto des années 1980 et 90 avant de m'intéresser au lifestyle en plein air, expliquait la créatrice, dans les vestiaires du centre d'escalade reconvertis en backstage. L'idée était de redonner à l'ordinaire un peu d'extraordinaire

Vivienne Westwood

Vivienne Westwood, 76 ans, plus punk tu meurs. Dans sa nouvelle collection, elle invite son politicien favori, le travailliste Jeremy Corbyn à partager son trône et venir chanter des antiennes avec elle. Vivienne a crié sa révolte et sa joie dans ce dernier défilé homme printemps/été 2017 et prêché sa révolte. La créatrice a reçu la crème du Londres progressiste pour une parade euphorique et frondeuse, la consécration d'un monde qui fonctionne dans le désordre de la joie. Les acrobates, contorsionnistes et ballerines qui ont foulé le podium servaient de portes-symboles. Des motifs circulaires à répétition estampés sur les corps ou à même les pièces pour désigner les zéros de la finance qui se multiplient à l'infini - "Il suffirait que de quelques zéros pour sauver la forêt tropicale", pouvait-on lire dans le livret de présentation. Des triangles pour Shell et Monsanto "qui violent la planète". Vivienne a encore ouvert les soupapes, et c'est tant mieux. Pour clore le défilé, la reine a salué son royaume foufou depuis les épaules d'un musclor vêtue d'un t-shirt estampé "Mother Fucker". Vivi, je t'aime. 

Craig Green

Quand Craig Green défile, c'est toujours un peu "méta". Il faut lire entre les lignes jusqu'à parvenir aux limbes de l'inconscient du créateur. Le surmoi est dur à percer mais une fois qu'on y est, c'est tout un système de pensée (et de tensions) hypersensible qui se déploie. L'allure des hommes est grave, le monde un tantinet dystopique. Les coutures surpiquées ressemblent à des soudures d'armures, les mannequins portent des dreamcatcher échelle humaine en matières street ou se couvrent de longues pèlerines de couleurs. C'est dark, disons-le, mais la mode n'est pas là que pour faire du froufrou. Craig Green fait du beau dans le noir.