Photographie Desiree Dolron

j'ai passé 20 ans à photographier la scène drag queen new-yorkaise

Les archives de Desiree Dolron renferment quelques pépites.

par Emily McDermott
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19 Octobre 2017, 8:09am

Photographie Desiree Dolron

En 25 ans, la photographe néerlandaise Desiree Dolron a vu plus de pays que la plupart d'entre nous n'en verra en une vie. Dans les années 1990, elle a voyagé sans répit, pour photographier des villages reculés en Inde et au Pakistan, réaliser des portraits de femmes en République Dominicaine et documenter le quotidien et l'extravagance des drag-queens du festival Wigstock de New York City. Ces dix dernières années, elle a abandonné la photographie documentaire pour lui préférer le travail en studio, les portraits conceptuels et les shoots architecturaux. Ses compositions font souvent référence à la peinture flamande, et en 2010, elles ont attiré l'attention de la maison Louis Vuitton pour qui elle a réalisé une campagne.

Plus récemment, Dolron s'est plongée dans ses archives pour produire un monographe de son travail documentaire, qui devrait voir le jour en 2020. Avant la sortie du livre et la grande exposition qui l'accompagnera, la galerie GRIMM d'Amsterdam présente Prelude : Forever Someone Else, une sélection d'images documentaires inédites de Desiree Dolron.

On y retrouve des portraits pris au festival Wigstock – festival drag qui s'est tenu chaque année à New York entre 1984 et 2001 – que Dolron a découvert par hasard lors d'une de ses visites dans la ville. Elle n'a pas hésité à rejoindre les festivités, immortalisant les perruques immenses et les motifs léopard qui caractérisaient déjà la scène à l'époque. Dans un autoportrait, on la découvre en train de poser aux côtés d'une performeuse.

« La plupart des gens que j'ai croisés pendant mers voyages voulaient être quelqu'un d'autre, ils avaient envie d'être ailleurs » m'explique Desiree via Skype. « Je pense aussi qu'on est constamment quelqu'un d'autre. Cela dépend d'avec qui on est, d'où on est, et des situations dans lesquelles on se retrouve. »

D'où t'est venu ton intérêt pour la photographie ?
Je devais avoir à peu près 16 ans. J'ai commencé à prendre des photos de manière très organique, en photographiant mes amis au naturel. J'ai déposé ma candidature dans une école d'art à Amsterdam mais on m'a refusé l'entrée, parce que je n'avais pas rendu le devoir demandé. Après ça, je suis allée à New York, où j'ai travaillé en tant qu'assistante pour des photographes de mode, avant de participer à des classes à NYU et à la School of Visual Arts.

Comment es-tu passée de la photo de mode à la photo documentaire ?
En bossant avec des photographes de mode, je me suis rendue compte que ce n'était pas mon truc. Mes projets perso me correspondaient plus – voyager pour aller prendre en photo les gens et les choses qui m'intéressaient. Je suis très curieuse donc j'ai envie de découvrir d'autres cultures et d'autres façons de vivre. En 25 ans, j'ai visité environ 40 pays différents.

Pourquoi choisir de montrer des autoportraits, si cette exposition se concentre sur la photo documentaire ?
J'y inclus des portraits, parce que c'est ma vie. C'est une façon de traverser 25 ans de mon existence, de mes archives, et de me replonger dans tous les endroits et les situations que j'ai traversées. J'évolue constamment, en tant que personne. Mais en tant que photographe documentaire, il faut constamment s'adapter à la situation dans laquelle on se trouve. Les photos où l'on me voit ne parlent pas de moi, mais des situations dans lesquelles je me suis mise.

En te replongeant dans tes archives, tu es tombée sur des expériences que tu avais oubliées ?
Totalement. Par exemple, en 1991 au Soudan, des femmes m'avaient teint les mains au Henné. Il faisait 40 degrés, mais j'avais des couvertures sur le dos et un poêle à charbon entre mes jambes, parce que le colorant devait être immédiatement posé sur mes mains. Ces dernières années, je me suis un peu écartée de la photo documentaire. Mais en remontant dans mes archives l'envie de voyager m'est revenue. J'adore la photo documentaire, il est temps que je m'y remette.

Comment ajustes-tu ton travail, quand tu passes des shootings conceptuels aux images documentaires ?
Ça se fait de manière très organique. Quand je voyageais beaucoup, les idées me venaient avec le terrain, disons. Tu as vu la série Exaltation ? J'ai travaillé dessus pendant 10 ans, de 1990 à 2000. Je voyageais tout le temps, je vivais à droite à gauche dans des endroits désolés, avec plein de gens différents. Mon environnement m'a beaucoup aliéné. Ça devient bizarre, si tu continues à voyager énormément. Tu vois beaucoup de choses, beaucoup d'excès. Après 10 ans passés à faire ça, j'ai décidé qu'il était temps de se poser un peu.

En 1997, tu étais au Pakistan mais aussi à New York. Comment as-tu fait pour t'adapter à des cultures si différentes ?
Les humains sont des humains. Sur le plan émotionnel, les gens sont les mêmes partout. Ce qui changeait le plus, c'est la séparation entre les hommes et les femmes. Il y avait des endroits au Pakistan qui étaient très extrêmes, très durs. Dans l'un des villages, les femmes n'avaient pas le droit de sortir. Si elles sortaient, on les menottait. Je voyais des rangées de 20 femmes passer d'une maison à l'autre, entièrement couvertes. J'ai vu une femme mourir par balle. C'est ce genre de scènes qui revient en mémoire en replongeant dans des archives. Après avoir été au Pakistan et avoir vécu de telles choses, c'était bizarre de revenir à New York, où avait lieu le Wigstock festival… Je garde une sensation très étrange du retour à cette liberté.

L'expo Prelude: Forever Someone Else se tient à la galerie GRIMM à Amsterdam, jusqu'au 28 novembre 2017.

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