Capture d'écran de "Clueless"

le bandana est (aussi) une histoire de sexe

Maggie Lange se souvient du temps où elle réussissait à s’en faire un crop top, et de celui où le bandana servait à évoquer ses préférences sexuelles.

par Maggie Lange
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16 Octobre 2017, 7:58am

Capture d'écran de "Clueless"

Un bandana est bien peu de choses : fin comme un drap, long comme l'avant-bras, c'est un accessoire qui ne dit pas ce qu'il faut en faire. Il n'épouse aucune forme du corps et se révèle trop petit pour en faire en vêtement. C'est un carré informe, à moins que vous ne l'enrouliez autour de votre tête, votre cou ou que vous ne décidiez d'en recouvrir vos cheveux. Tout n'est qu'une question de possibles.

Pendant trois minutes fondamentales de mon adolescence, j'ai porté un bandana en crop top. Lors d'une inoubliable soirée d'été, les filles les plus cool de ma bande (elles étaient quatre) avaient décidé de nouer leurs bandanas autour de leurs bustes, pour en faire le dress code d'un événement estival majeur. Même si je n'entrais pas dans la catégorie des filles cool, elles m'appréciaient. Je ne me l'explique toujours pas, ou alors seulement par le fait que l'adolescence est est une période étrange, aussi étrange que les quelques minutes durant lesquelles j'ai pris mon bandana pour un pseudo bustier. Oh, c'est ridicule, ai-je pensé, avant de trouver une alternative en enroulant le bandana autour de mon poignet. Et cette soirée de juillet est devenue fondatrice : je me suis trouvée à l'avant-garde d'une nouvelle tendance. Mon appropriation du bandana m'avait distinguée des autres, sûre de moi et plus mature que tous ceux qui m'entouraient.

Quelques étés plus tard, ces mêmes amies m'en nouaient un à la va-vite autour du cou pour couvrir un suçon. L'accessoire était difficilement compatible avec mon look à cet instant précis puisque j'étais alors habillée d'un maillot de bain (j'enseignais la voile et je m'étais égarée un peu trop longtemps dans les bois la veille). Avec ce bandana fermement attaché autour de mon cou pendant une interminable semaine, j'ai été surnommée « Danner ». Bref, il a eu l'effet que vous lui connaissez.

Winona Ryder en 1989. Photographie Ron Galella/Getty Images.

Ce bout de tissu est ancien : l'anglicisme « bandana » remonte au début du XIXème siècle, on l'associe au motif cachemire censé évoquer le début du printemps ou un cèdre penché.

Aujourd'hui, les ramifications du bandana sont multiples : cowboys, pirates, fermiers, femmes de ménage, braqueurs de banque punk, gangs de motards, gangs californiens, encore d'autres gangs, coqueluches des stades s'en servant pour préserver leurs yeux de la sueur d'un concert, adeptes BDSM sachant ce qu'ils désirent et ce qu'ils veulent bien donner, révolutionnaires américains, mineurs de charbon syndiqués, victimes du Dust Bowl, stars du tapis rouge des années 1990 ou ouvriers des chantiers navals de la Seconde Guerre Mondiale. Le bandana fait partie intégrante d'une infinité de looks. Vous avez un bandana ? Il ne vous reste plus qu'à choisir votre groupe.

Ne prenez donc pas la versatilité pour de la politesse, l'informe pour de l'inutile. La plus grande force du bandana est peut-être sa résilience, plié d'un côté, il se retourne volontiers (et je ne défends pas son usage en tant que top, qui appartient au passé). Il est fait pour être noué et dénoué : le mot bandana signifie d'ailleurs « lien » en Sanskrit et « il attache » en Hindi.

Il peut se porter noué autour de la nuque, du poignet et du front. C'est sans doute autour du cou qu'il semble le plus prêt à l'usage, et le bandana existe pour être toujours prêt à servir. Lors de mes voyages en backpack, j'ai appris que le bandana pouvait, à l'instar du couteau suisse, être utile en de nombreuses circonstances. Protéger le visage lors d'une tempête de poussière, servir de bandage pour un bras blessé, se changer en garrot, absorber la sueur, la morve et le sang et servir de panier à myrtilles, si vous vivez un rêve rustique. Mais il peut aussi se changer en manique de secours lorsque vous devez déplacer des marmites autour d'un feu de camp et servir de serviette de table lors du même repas. Il protège du sable, du vent, du froid, du soleil et permet de préserver son anonymat. Sur un front célèbre (celui de Jimi Hendrix, si la légende dit vrai), il délivre du LSD en continu à travers une petite coupure reliée au système sanguin. Un bandana est ce que l'on décide d'en faire. Tout le reste ne repose que sur votre inventivité.

Tupac Shakur en 1990. Photographie The LIFE Picture Collection/Getty Images.

L'un de mes béguins qui porte souvent un bandana – et en avait un qui dépassait de sa poche au moment de cette enquête – m'a raconté que l'un de ses amis en avait conçu un dessin complexe. L'ami en question les offrait comme des cadeaux et demandait à chacun d'en interpréter l'imprimé au regard de sa vie sexuelle – une extrapolation du « flagging », un code gay dans lequel chaque couleur de bandana et la façon dont il est mis révèle un intérêt particulier. Dans les années 1970, certaines boutiques de San Francisco vendaient même des bandanas munis d'une notice expliquant leur signification. The Leatherman's Handbook II fait toujours office d'ouvrage de référence, même si l'auteur Larry Townsend incite ses lecteurs à vérifier, parce que les fans de bandanas peuvent porter leur accessoire favori de manière tout à fait innocente. Il existe un code avec des appellations spécifiques, mais la simple idée d'avoir affaire à un lexique de drague est généralement suffisante pour créer l'excitation. Comme toujours, la flexibilité est le mot d'ordre du bandana. L'imprimé du foulard de mon béguin est orné de petits trèfles. Difficile de s'accorder sur une signification. Mon unique bandana (actuellement enroulé autour du barreau d'une bibliothèque) a un motif géométrique, ce qui ne peut signifier rien d'autre qu'une vie sexuelle bien rangée.

Le bandana est tout et son contraire. Une petite chose avec une infinité de sens possibles. Un signal d'attirance, de haine, d'amitié, de rébellion. Mais gardez en tête qu'un bandana est aussi un investissement utile et peu couteux. Que son histoire est aussi faite de ranch, de campagnes d'affichage concernant l'emploi des femmes et de colliers pour chihuahuas. Tout n'est pas si sérieux.

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