©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON 

L'artiste Robin Kid explore les affres de la jeunesse américaine

Avec ses peintures immenses et pop, spectaculaires et violentes, généreuses et satiriques, Robin Kid dévoile la face cachée du rêve américain.

par Patrick Thévenin
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07 Octobre 2021, 3:46pm

©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON 

Dès passé l'entrée de la Galerie Templon, située rue du Grenier Saint-Lazare, on est happé et fasciné par ces gigantesques toiles découpées et tendues sur de l'aluminium, comme ce portrait ultra-réaliste d'un jeune ado buvant de l'eau à même la bouteille sur laquelle se sont réfugiés des oiseaux au tracé naïf et tirés de dessins-animés, avec cette légende déstabilisante en forme de sous-titre : "I take ritalin, this kind of prescription drug". Le reste de l'expo, entre une sculpture en bronze imposante remplie de symboles et une dizaine de toiles saisissantes par leur puissance visuelle, leur mélange des genres et leur violence sous-jacente forme "It's All Your Fault", la nouvelle exposition de Robin Kid, aka THE KID, jeune artiste autodidacte, la petite trentaine et d'origine hollandaise. Un surdoué qui a appris la peinture ou la sculpture tout seul et qui détourne et juxtapose dans son travail images publicitaires, films Disney, histoire de l'art, symboliques religieuses, méthodes traditionnelles et modernes, avec un sens de la couleur, des contrastes et des associations d'idées jubilatoire comme un immense uppercut visuel. Une manière d'appliquer à la lettre le manifeste artistique qui guide l'exposition :  "Montée des nationalismes, lockdowns, émeutes dans les rues, cinq millions de likes pour un chat qui joue du piano, Coronavirus, violences policières, l’Homme en route pour Mars, cancel culture, enfants enfermés dans des cages, changement climatique sur le point de non-retour, rediffusion des Muppets et un muppet sans doute de retour pour la présidentielle dans quatre ans… En prenant le Zeitgeist d’aujourd’hui et en le fracassant sous forme de peintures murales, de sculptures et d’installations défragmentées, j’essaie de capturer le désespoir et la répulsion de ma jeune génération et donner un coup de batte de baseball à tout le reste."

It’s All Your Fault – I - ROBIN KID aka THE KID - Oil on canvas mounted on aluminum wall relief - H 269 x W 200 x D 4.2 cm. - H 105.9 x W 78.7 x D 1.7 inches ©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON - Studio focus - VHD-min.jpg
©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON

Comment êtes-vous devenu artiste ?

Robin Kid : Je détestais l'école quand j'étais petit. Je voulais tellement m'intégrer, mais quand tu ne rentres pas dans le moule comme c'était mon cas, les mondes du rêve deviennent essentiels. Donc, enfant j'ai toujours eu ce besoin inné de dessiner, peindre et sculpter des choses pour créer mon propre univers où m'échapper. Il me semble qu'une grande partie de mes techniques me viennent de manière très instinctive. Et j'ai toujours pu visualiser dans ma tête l'œuvre finie avant même d'avoir commencé quoi que ce soit. Pour moi chacune de mes œuvres est comme un immense puzzle, je sais ce que ça doit donner au final. Donc je commence à poser les pièces une à une jusqu'à ce que tout tombe en place, et si ça merde et bien je recommence encore et encore.

Vous êtes autodidacte, est-ce difficile de réussir dans l’art quand on n’a pas suivi un cursus spécialisé ?

Est-ce que ce serait plus facile d'avoir été formaté par une école ? Un professeur ? Un moule à faire des copier-coller ? Je déteste l'idée de l'autorité et du conformisme indissociable de l'école, donc cela n'a jamais été une option pour moi et de toute manière à la fin, peindre, sculpter, filmer etc. sont pour moi des procédés très naturels. Des dessins XL au stylo BIC, je suis passé à la peinture à la tempera à l'œuf parce que c'était ce qu'il y avait de plus proche du dessin, et de la tempera à l'œuf je suis passé à la peinture à l'huile… A chaque fois, j'ai appris sur Youtube, sur internet, je recherchais et j'achetais tous ces trucs et je m'y mettais tout simplement. J'ai appris avec les seuls moyens que j'avais à ma disposition, par exemple je cherchais "Caravaggio" sur Google, genre "Quelles couleurs il utilisait ?" Et puis, petit à petit, j'ai commencé à apprendre des choses par moi-même. Idem pour la sculpture. C'est un processus qui prend du temps…

It’s All Your Fault – III - THE KID - Oil on canvas mounted on aluminum wall relief - H 232.5 x W 346.5 x D 4.2 cm. - H 91.5 x W 136.4 x D 1.7 inches ©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON - Studio focus - V-min.jpg
©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON

Comment décririez-vous votre travail ?

Comme des panneaux publicitaires qui feraient la pub d'un futur incertain. Mon travail détourne l'imagerie sociale, politique et traditionnelle, passée comme présente, avec un ton sous-jacent parfois provoquant. Je puise dans le monde de la publicité, de l'internet, de l'industrie du divertissement et dans mes souvenirs d'enfance, pour refléter le monde polarisé d'aujourd'hui.

Vos œuvres sont vraiment imposantes, pourquoi de si grands formats ?

Je ne suis pas attiré par les petits trucs. C'est la manière dont je vois les choses dans ma tête. Bien sûr il existe beaucoup de similitudes avec les immenses peintures classiques à l'huile, mais plus encore avec les murs publicitaires peints d'autrefois. Comme ceux que je voyais dans les films quand j'étais petit ou ces magnifiques signes publicitaires peints sur bois qu'on apercevait au bord de l'autoroute. Évidemment le rôle de ces panneaux d'affichage était la manipulation du consommateur et je suppose que je manipule également mon public de la même manière. Par l'imagerie que je choisis, par le choix de certaines couleurs, par le mélange de références populaires et culturelles qui parlent à tout le monde. Je glisse délibérément des personnages de dessins animés connus dans mes tableaux parce que je connais la manière dont ça va affecter le public, les souvenirs qu'ils vont évoquer. Pour moi il est très important que dans mon travail il y ait un effet de show, un facteur de divertissement, une dimension de générosité. Et quand les spectateurs sont absorbés par l'œuvre alors je leur saute dessus et je les prends par les tripes.

It’s All Your Fault – V - THE KID - Oil on canvas mounted on aluminum wall relief - H 267.2 x W 606.9 x D 4.2 cm. - H 105.2 x W 238.9 x D 1.7 inches ©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON - Studio focus - VHD-min.jpg
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Pourquoi êtes-vous si obsédé par la pop culture américaine ?

Pour moi les États-Unis sont profondément iconiques de la dualité qui existe entre idéal et réalité, leur imagerie symbolise le Rêve Américain qui - en tant qu'utopie sociale collective - est en train de s'effondrer dans la plupart des pays autour du monde, ce qui en fait l'incarnation universelle parfaite de cette période de "clair-obscur" social dans laquelle nous nous trouvons et de ce sentiment de flou entre bien et mal, en particulier pour ma génération.

Quels sont les artistes qui vous ont inspiré ?

À l'école, je passais plus de temps sur le parking derrière l'école qu'en classe. Et c'est sur là caché entre les voitures que j'ai trouvé mon refuge quand j'ai commencé à écouter des artistes comme Placebo, Björk ou Radiohead et ensuite j'ai découvert les vidéos de réalisateurs comme Chris Cunningham, Harmony Korine, Matthew Barney, Gregg Araki ou Larry Clark. Pour moi c'était une manière de m'échapper, de découvrir ces mondes différents dans lesquels je pouvais m'identifier. Cela m'a vraiment fait comprendre qu'il existait une place pour moi. C'est quelque chose qui m'a continuellement permis d'aller de l'avant.

Qu’est-ce qui vous interpelle dans la jeunesse très présente dans votre travail  ?

La différence pour notre jeune génération c'est que maintenant tout est en vitesse hyper-rapide et surmultipliée. On n'a plus le temps de digérer les choses et je pense que les médias sociaux sont particulièrement à blâmer : ils foutent en l'air notre société ! Les médias sociaux sont censés être une prolongation de la démocratie mais en fait ils sont en train de devenir une perversion de son principe central : l'idée de débattre, de s'écouter les uns et les autres, d'être d'accord ou d'être en désaccord sont devenus des souvenirs du passé. Tout le monde pense Courtesy of Robin Kid​détenir la vérité absolue alors tout le monde passe à l'attaque et accuse les autres d'un : "Tout est de votre faute". On s'invalide réciproquement l'un l'autre et on transforme chacun de nous en petits soldats menant une guerre dans laquelle nous n'avons même pas réalisé que nous étions embarqués.

It’s All Your Fault – VIII - THE KID - Oil on canvas mounted on aluminum wall relief - H 234.7 x W 354.6 x D 4.2 cm. - H 92.4 x W 139.6 x D 1.7 inches ©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON - Studio focus - -min.jpg
©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON

Votre travail est-il une forme de déclaration politique sur la jeunesse contemporaine ? 

Je laisse les déclarations politiques aux politiques, d'autant par exemple qu'aussi puissante que soit Guernica de Picasso, ce chef d'œuvre n'a pas pu arrêter la montée du fascisme en 1937 ! Mon travail exprime simplement les questions qu'une grande majorité de jeunes se pose aujourd'hui : quel est mon avenir si j'en ai un ? Personnellement je n'ai pas la réponse. Mais mon travail n'est pas de donner des réponses, mais de poser des questions et refléter la réalité, montrer un monde coincé entre enfance et âge adulte, innocence et corruption. Un monde plein de questions mais sans réponses. Un monde dans lequel notre futur semble déjà vieux ou presque. Les gens peuvent aimer ou peuvent détester mon travail, l'essentiel est que cela les réveille.

Il y a beaucoup de jeunes garçons dans vos œuvres, pourquoi ce choix ?

Ils me représentent tous, toutes mes facettes et mes humeurs, mais en même temps ce sont aussi des représentations abstraites. Ce sont des états d'esprit, des portraits représentant des émotions, qui sont là pour induire une réaction chez le spectateur, ce qu'il faut ressentir en regardant l'œuvre. Mais essentiellement ils sont tous moi, mes différentes personnalités, les multiples choses que nous pouvons être, les multiples espoirs et les différents rêves que nous avons en nous, même si parfois ceux-ci peuvent entrer en conflit les uns avec les autres.

Quel message essayez-vous de véhiculer à travers votre travail ?

Je ne sais pas, j'imagine que je dénonce le conformisme généralisé, la mentalité de foule, les opinions de groupe, la détérioration de la pensée critique par peur de perdre des followers. J'ai toujours pensé que l'art était quelque chose qui doit provoquer tout en étant le témoin de son époque. L'art ce n'est pas quelque chose qui doit être joli et banal mais provoquant, le but de l'art n'est pas d'être décoratif ou de récolter le plus de likes possibles sur les réseaux sociaux, mais de secouer les masses et réveiller les endormis. Rien n'est sacré, ni la religion, ni la race, ni la culture, ni l'âge. Rien !

It’s All Your Fault – II - THE KID - Oil on canvas mounted on aluminum wall relief - H 244.2 x W 468 x D 4.2 cm. - H 96.1 x W 184.2 x D 1.7 inches ©ROBIN KID aka THE KID - Courtesy the artist and TEMPLON - Studio focus - VHD-min.jpg
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"It's All Your Fault" de Robin Kid a.k.a THE KID, Galerie Templon, 28 rue du Grenier Saint Lazare, 75003, Paris. Jusqu'au 23 octobre 2021.

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