Courtesy of Steven John Irby 

Pourquoi la réélection de Trump serait dramatique pour les minorités ?

Un second mandat légitimerait et institutionnaliserait une oppression menaçant les droits humains et rappelant les heures les plus sombres du pays.

par Alice Pfeiffer
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03 Novembre 2020, 10:38am

Courtesy of Steven John Irby 

Mardi 3 novembre, le monde entier sera suspendu aux chaînes d’informations : ce jour-là, la population étasunienne votera la réélection, ou non, de Donald Trump, « le président le plus dangereux de l’histoire de l’Amérique », dixit Bernie Sanders.

Et si un second mandat à la tête de la première puissance mondiale impacterait la planète entière, les victimes en ligne de mire immédiate seraient les minorités du pays, dont l’oppression abjecte, subie dès l’arrivée au pouvoir du piètre homme d’affaire en 2016, ne ferait que s’amplifier. Preuve criante : même avant la date fatidique, Trump avait trouvé le moyen de les déposséder de leur propre future – j’entends par là sa manigance acharnée à barricader l’accès aux urnes, tout particulièrement aux communautés Afro-américaines et Latinos. 

Comme l’a dénoncé le New York Times, le candidat républicain a activement remis en vigueur une pratique américaine raciste ancienne, la « Voter Suppression. » Il s’agit là d’une série de tactiques – pourtant vastement dénoncées comme illégales — visant à intimider, décourager, dissuader les minorités ethniques, par peur de la formation d’une voix contestataire. La singularité de Trump est d’en avoir fait un élément central et public de sa campagne, porté comme une source de fierté.  Les stratégies déployées ont compris la réduction drastique des bureaux de votes et de leurs heures d’ouverture dans les états et quartiers habités par les populations concernées, l’interdiction du vote par correspondance (la seule option pour un grand nombre de professions), mais aussi l’intimidation brutale par les forces de l’ordre. Récemment, un groupe de jeunes vêtus de t-shirts Black Lives Matter, mouvement décrié par le président, se voyait catégoriquement refuser l’accès aux scrutins anticipés.

Cette manœuvre est à la fois le point d’orgue de quatre années de discrimination carnassière, et l’augure d’un climat politique à la stigmatisation débridée, systémique et quasi-totalitaire. L’articulation entre le premier et le second mandat potentiel représente un risque majeur : comme l’analyse Ernest White II, professeur de sciences sociales spécialisé dans les questions d’identités minoritaires et consultant en communication politique passé par le Sénat américain, les manifestations persécutrices cumulées au fil de ses années en exercice – autant ses tweets que ses réformes, ouvertement xénophobes, sexistes, homophobes – ne seront plus des actions isolées et erratiques mais les fondements d’une idéologie à part entière.

La fin de son mandat : la concrétisation d’une propagande 

Car celui que la presse décrit comme un idiot, un fou impulsif et incontrôlable, a néanmoins bâtit une propagande incisive, usant de stratèges moins aléatoires qu’ils peuvent le sembler, et qui font écho à de nombreuses dictatures. Ceux-ci comprennent, comme le souligne la penseuse Naomi Klein, une silenciation doublée d’une rhétorique deshumanisante de toute opposition, un culte du chef, une contrôle ou une contestation virulente des médias, une exaltation de symboles de force, la création d’une élite au sein de la masse, la valorisation de la discipline chez l’individu.

Depuis ses débuts, il active des stéréotypes ancrés dans un imaginaire raciste, générant peur, haine et sens de supériorité auprès de ses premiers électeurs : il décrit les Mexicains comme des « meurtriers et des violeurs », les Noirs comme « sous-humains, dangereux, sales et idiots », les Juifs comme « malhonnêtes ». Rappelant tristement une manoeuvre employée par le régime nazi, il fait appel à un vocabulaire animalier pour désigner les migrants, des « cafards » et de la « vermine à éradiquer. »

C’est ainsi qu’il façonne une fiction nationale clivante et hiérarchique entre populations illégitimes et citoyens blancs, seuls « vrais » Américains dignes de ce nom mais bafoués de leurs droits par ces Autres parasitaires. « Vous avez de bons gènes, vous le savez, non ? » clame-t-il à une assemblée blanche comme neige lors d’un meeting au Minnesota. Une fois de plus, il évoque une tradition fasciste, celle de la construction d’une race souveraine, pure, à favoriser au détriment sans vergogne d’autres appartenances ethniques, intrinsèquement inférieures.

En parallèle, force est de constater qu’il choisit de rester silencieux face aux crimes policiers envers nombre d’innocents Afro-américains. Il condamne le slogan « Black Lives Matter », selon lui un « symbole de haine », auquel il répond « All Lives Matter », niant ainsi les inégalités inhérente au pays. Il bannit également l’éducation autour des conséquences de l’esclavage ainsi que toute étude autour des systèmes de privilèges actifs dans le pays. Une réécriture du passé étasunien qu’il prévoit d’instaurer dans l’enseignement scolaire si réélu – appliquant une censure du savoir qui évoque certaines des plus sombres heures de l’histoire.

Et cette politique discriminatoire s’étend également aux groupes LGBTQIA+ : les personnes transgenres sont interdites de travailler dans l’armée ; leur accès à la sécurité sociale, à la justice, à la protection sociale sont démantelés ; il institue un « droit à la discrimination » des personnes gay et trans à l’embauche, à l’adoption, à l’accès aux visas. Les hôpitaux sont dorénavant autorisés et encouragés à leur refuser une prise en charge, ce qui a été tout particulièrement le cas pour les tests et les traitements du Covid. Trump fait remplacer le mot « genre » par « sexe » dans la Constitution, soutenant que l’identité genrée serait définie «  sur des bases biologiques claires, fondées sur la science, objectives et immuables  », vision profondément transphobe ne permettant pas aux concerné.e.s de s’identifier correctement sur leurs papiers administratifs. À comprendre, les minorités LGBTQIA+ seraient dégénérées, une menace au modèle hétéronormé et patriarcal qu’il érige comme norme et idéal absolu.

Sans surprise, les droits des femmes en pâtissent aussi : violemment anti-avortement, il ferme une à une les cliniques pratiquant la procédure; il bannit et licencie les femmes politiciennes féministes, et demande à réduire ce qui est considéré comme une « agression sexuelle », invalidant la condamnation légale d’un grand nombre de crimes sexuels et normalisant une culture du viol : voici un nombre infime d’exemples participant à l’institutionnalisation du sexisme par celui qui se targue « d’attraper les femmes par la chatte ».

Un second mandat : la fin de la démocratie ?

Si Trump est réélu, ces lois seront non seulement maintenues mais amplifiées, ajoute Ernest White II : « N’ayant plus à se soucier de sa réélection, il se sentira plus libre, justifié et puissant que jamais, convaincu que lui seul sait réellement ce que veulent les Américains, que son premier mandat n’était pas une erreur mais un véritable tournant pour le pays. »

Le programme qu’il a dévoilé lors de sa campagne laisse entrevoir un bien sinistre avenir pour les droits et le traitement des minorités. Il y promet un renforcement, une protection et un soutien légal, moral et financier de la police, adoubant et donnant libre cours à sa criminalité épouvantablement raciste – et passée sous le silence. Le texte assure également l’interdiction de la légalisation, de l’accès à la santé et à l’éducation gratuite des immigrés ; le bannissement « coûte que coûte » de l’avortement ; et l’autorisation du port d’arme. Contrôle biopolitique du corps des femmes, ostracisation des groupes LGBTQIA+, résurrection d’un racisme débridé, musellement de toute contestation : ce cahier des charges aux airs dystopiques a pourtant plus de chance de voir le jour qu’on ne pourrait le croire. Fin stratège, Trump nomme, à quelques jours du scrutin présidentiel, l’ultra-conservatrice Amy Coney Barrett au poste de juge à la Cour Suprême, fonction assurée à vie – ce qui est d’autant plus inquiétant quand on sait qu’elle n’a que 48 ans. Figure de la droite catholique au bord du fanatisme, elle vise à discontinuer le mariage pour tous, bannir définitivement l’avortement ainsi que toute protection des personnes transgenres, et mettre fin à l’immigration – des vues qui seraient qualifiées, selon de nombreux médias, d’extrême droite en Europe. Mais qui ravissent le redoutable candidat.

Voilà que s’érige à l’horizon la potentialité d’un gouvernement se gargarisant déjà de son pouvoir dictorial, tyrannique, et qui présage, selon The New Yorker, la fin de la démocratie américaine. Celle-ci court le risque, selon les plus grands titres américains, d’être remplacée par la dangereuse idéologie des « White Identity Politics », que Trump a participé à légitimer : à comprendre, une édification de la blanchité (hétéronormée, patriarcale, sexiste et chrétienne, cela va sans dire) comme culture fièrement brandie, appartenance tribale, histoire commune glorifiée, système de solidarité et de résistance à une identité menacée et victime des minorités – soudain transposées dans le rôle de l’oppresseur. « Quand on est habitué au privilège, l’égalité est ressentie comme une oppression » explique Ashley Jardina, auteure de l’ouvrage White Identity Politics.

Quant à Trump, il pourra se concentrer sur son premier amour, gagner de l’argent (n’oublions pas ses livres aux titres évocateurs dont How to Get Rich, Think Like a Billionnaire, Why We Want You to be Rich) : souvent accusé de diriger le pays comme une corporation à faire fructifier, il continuera de favoriser les transactions aux coalitions. Sa réduction récente et arbitraire des impôts pour les plus grosses fortunes et sociétés n’est que l’avant gout du néolibéralisme impétueux qu’il élèvera au rang de système politique et culturel. Tout en générant un clivage supplémentaire entre les classes sociales. Mais pourquoi s’en soucier ? Après tout, il n’est pas président, non. Il est CEO et dictateur de l’Amérique. Et surtout, son ennemi numéro 1.

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